_De la même à la même._
Je n'ai pas encore transmis votre jolie poésie à la chanoinesse,
ma chère tante; je vous dirai que depuis quelques jours je lui
témoigne un peu de froideur; j'ai remarqué que ses révérences
devenaient de plus en plus écourtées, et le soir ce n'est vraiment
plus qu'un signe de tête. Vous comprenez, ma chère tante, que
ce sont des choses qu'une princesse de Sauer-Apfel et nièce du
grand-duc de X... ne peut tolérer. Ce n'est pas, du reste, mon
seul sujet de mécontentement. Je voulais vous cacher ces tristes
dissensions; mais comme mes remontrances à Adalbert sont restées
sans effet, je viens m'en remettre à vos conseils et à votre
sagesse. Voici ce dont il s'agit, et je suis persuadée, ma chère
tante, que vous sentirez toute la gravité de la chose. Je vous
ai déjà révélé que les derniers événements ont amené de grands
changements dans la manière de vivre à Sauer-Apfel; le poulailler
est sous la direction _personnelle_ de la princesse, et les œufs
sont servis à table numérotés, selon leur fraîcheur, 1, 2, 3, 4,
etc. Croiriez-vous, ma chère tante, qu'on persiste à m'offrir
l'œuf nº 4! Son Altesse Sérénissime prend le nº 1; ma belle-mère,
le nº 2; _Adalbert_, le nº 3, et _moi_, on me laisse le nº 4. J'ai
fait observer à mon mari que la nièce du grand-duc _régnant_ de
X... ne pouvait accepter l'œuf nº 4, et que, si je voulais bien
par respect céder le nº 1 à Son Altesse Sérénissime, j'entendais
avoir l'œuf nº 2. J'ai éprouvé un refus formel. Chaque jour on
m'offre le nº 4, que je n'accepte jamais. La situation est devenue
si tendue que je ne puis la dissimuler plus longtemps, ma chère
tante. J'attends avec impatience une lettre de vous.
Votre affligée nièce,
Marie.