[Illustration: Vue du Port de Folkestone; banquet d'inauguration du
Chemin de fer.]
L'ouverture d'une nouvelle voie de communication a toujours été
considérée comme un événement important pour le pays dont elle doit
activer les relations, pour les populations dont elle développe et
satisfait les besoins. Quand cette voie de communication est un chemin
de fer, un intérêt plus vif encore s'attache à son inauguration; car on
commence à comprendre partout, et en Angleterre on a déjà compris depuis
longtemps, quel essor nouveau on doit en attendre pour l'industrie et le
Commerce. Mais lorsque ce chemin de fer relie non pas seulement une
ville à une ville, mais un grand royaume à un autre grand royaume, alors
ce ne sont plus seulement les intérêts particuliers qui s'agitent et se
félicitent; alors les hommes d'État eux-mêmes qui voient loin dans
l'avenir et qui sont un doivent être toujours un peu prophètes,
tressaillent et sentent qu'une nouvelle ère de civilisation va
commencer. En effet, plus les hommes se voient et se connaissent, plus
les préjugés disparaissent; plus leurs relations commerciales sont
intimes et continues plus la guerre devient difficile à déclarer. Aussi
est-ce avec bonheur que nous avons accueilli l'inauguration du chemin de
fer de Londres à Folkestone, ou plutôt de Londres à Paris par Boulogne.
Nous donnerons prochainement à nos lecteurs, avec la carte de la
Grande-Bretagne, une notice sur les chemins de fer en exploitation dans
ce pays; aujourd'hui, nous nous bornons à constater un fait qui nous a
paru un des plus considérables par l'influence qu'il doit avoir en
France sur le choix du tracé du chemin de Paris au littoral de la
Manche.
Nous devons le dire, la question qui hier encore était entière, ne l'est
plus aujourd'hui; elle vient d'être résolue de l'autre côté du détroit:
l'arrivée des convois à Folkestone, l'appropriation du port à la
navigation à vapeur, le temps de la traversée entre Folkestone et
Boulogne, tout semble se réunir pour imposer au gouvernement la
construction de la ligne d'Amiens à Boulogne, sans préjudice toutefois
de ce qu'il doit faire pour Calais, qu'il y aurait injustice et mauvaise
politique à abandonner.
Le chemin de Londres à Douvres a été autorisé en 1836: il emprunte,
entre ces deux points extrêmes, une portion de leur parcours à trois
autres chemins. Il part de Londres avec le chemin de Greenwich, qu'il
suit pendant 3 kilomètres, passe pendant 12 kilomètres sur le chemin de
Croydon, se lie au chemin de Brighton sur 9 kilomètres, et en le
quittant prend le nom de _South Eastern Railway_ jusqu'à Douvres, sur
une longueur de 115 kilomètres environ. Sa longueur totale est donc
d'environ 115 kilomètres. Les travaux de ce chemin n'ont pas été poussés
avec une grande activité, puisque ce n'est qu'au mois d'août 1843,
c'est-à-dire sept ans après sa concession, qu'on l'a inauguré sur la
presque totalité de son parcours, de Londres à Folkestone. La portion
comprise entre Folkestone et Douvres a environ 15 kilomètres et réunit
toutes les difficultés possibles: c'est là que se trouve les fameux
rochers de Shakspere dont les ingénieurs anglais ont renversé des
quartiers énormes au moyen de la poudre. Nous pouvons dire avec
certitude que si le port de Folkestone eût _été découvert_, au moment où
l'autorisation de construire le South Eastern a été demandée, la
compagnie aurait reculé devant les 15 kilomètres qui séparent les deux
ports. D'un autre côté cependant, Douvres étant un des _cinq ports_
d'Angleterre qui sont gratifiés d'un gouverneur, et ce gouverneur étant
lord Wellington, il est probable que l'adoption du bill du South Eastern
aurait été subordonnée à la promesse du prolongement de Folkestone à
Douvres.
Le port de Folkestone était, il y a six mois, un des ports les moins
fréquentés du Royaume-Uni; il était envasé, les jetées en partie
détruites, et il pouvait à peine donner abri à quelques misérables
bateau pêcheurs. A cette époque, la compagnie du South Eastern l'achète:
les jetées sont relevées, le port débarrassé des masses de pierres et de
sable qui l'encombrent, des grues implantées sur les quais; et
aujourd'hui, de ce port naguère abandonné, parlent de gracieux steamers
qui, en trois heures, traversent la Manche et lui assurent un rang parmi
les plus importants de la Grande-Bretagne.
Le dessin que nous donnons à nos lecteurs représente la vue de ce port
restauré: c'est derrière la hauteur qui domine la mer, et d'où l'on a la
vue la plus admirable, qu'a été placée la station du chemin de fer; le
seul inconvénient de cette station, c'est d'être à vingt-cinq minutes de
chemin du port; mais on assure que quand l'exploitation sera
complètement organisée, un embranchement conduisant jusqu'au port
permettra de parcourir cette distance en moins de cinq minutes.
Le premier bateau à vapeur a quitté le port régénéré de Folkestone le 2
juin 1843. Les directeurs du South Eastern étaient partis de Londres ce
jour-là même à six heures du matin; à huit heures quarante minutes, ils
étaient à Folkestone, ayant franchi 82 milles en deux heures quarante
minutes, à raison de 49 kilomètres et demi par heure; à neuf heures
vingt minutes ils montaient sur le bateau à vapeur qui, à midi trente
minutes, abordait les quais de Boulogne. Le voyage n'avait pas duré _six
heures_ en tout.
Qu'on suppose maintenant le chemin de fer de Paris à Boulogne par Amiens
construit; ce chemin doit avoir 208 kilomètres environ, et il exigera,
pour être parcouru à raison de 52 kilomètres à l'heure, huit heures
vingt minutes à peu près. Il sera donc possible d'aller de Paris à
Londres en moins de quinze heures. Ce chiffre seul indique suffisamment
l'importance de ce tracé, et nous n'avons pas besoin de présenter
aujourd'hui de calculs comparatifs. La solution de la question de la
jonction des deux capitales découle de cet axiome (qui heureusement se
trouve d'accord avec les intérêts généraux des deux pays): _Le plus
court chemin d'un point à un autre est la ligne droite._
La visite que les directeurs du South Eastern avaient faite à Boulogne
devait leur être rendue à Folkestone, et eux-mêmes devaient reconnaître
la généreuse hospitalité des Français par un banquet offert aux
personnes considérables de Boulogne.
Le 1er août dernier, le paquebot _la Ville de Boulogne_, ayant à bord M.
Adam, maire de Boulogne, le défenseur le plus infatigable des intérêts
de cette ville, et d'autres notables habitants, quitta les côtes de
France à neuf heures trente-cinq minutes, et arriva à Folkestone à midi
un quart.
Un magnifique banquet de deux cents personnes, préparé sous un pavillon
à la station du chemin de fer, fut présidé par le maire de Folkestone:
c'était une fête vraiment nationale pour chacun des deux peuples qui y
prenaient part. Dans les toasts qui y furent portés, on dit beaucoup de
bien de Boulogne et de Folkestone, ce qui se comprend parfaitement, et
fort peu de mal de Douvres et de Calais, ce qui prouve la grande
générosité des vainqueurs du jour.
Quoi qu'il en soit, la question, comme nous le disions plus haut, nous
semble jugée, non pas que Calais doive être déshérité à tout jamais de
tout moyen d'amélioration. A Calais, le transit de l'Angleterre vers la
Belgique et l'Allemagne, mais à Boulogne les voyageurs de Paris à
Londres.
Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous donnerons une
nouvelle carte des chemins de fer en France.
Théâtre-Italien.
Lucia di Lammermoor.--Débuts de MM. RONCONI et SALVI.
[Illustration: M. Ronconi.]
Il n'y a pas d'ouvrage peut-être, _Anna Bolena_ exceptée, où M.
Donizetti ait mis autant de génie que dans _Lucia di Lammermoor_. Le
sujet de cet opéra, tiré du roman si connu de Walter Scott, convenait
particulièrement à la nature de son talent. Sans aucun doute, M.
Donizetti est un de ces artistes éminents qui ont le droit de tout
tenter, et qui peuvent réussir à tout. Mais il y a des thèses que le
génie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au
prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui échapper
d'elles-mêmes et pour ainsi dire malgré lui.
C'est donc dans cette charmante partition de _Lucia_ que M. Donizetti a
pu déployer dans de plus larges proportions les qualités qui lui sont
propres, une mélodie naturelle, facile, abondante; un style dont
l'élégance ne se dément jamais; une sensibilité passionnée qui s'élève
quelquefois jusqu'aux effets les plus pathétiques. Le final du deuxième
acte de _Lucia di Lammermoor_ renferme en ce genre des passages
très-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au
troisième acte, sans être ému jusqu'aux larmes. C'est là un beau
triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous
aient fait pleurer?
[Illustration: M. Salvi.]
Le début de deux artistes nouveaux, dans les deux rôles d'Ashlon et
d'Edgar ajoutait, cette année, un intérêt tout particulier à la reprise
de Lucia di Lammermoor.
Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et
Mario.
Non que Mario nous ait quittés: à Dieu ne plaise! Où retrouverions-nous
cette voix si pure et si fraîche, et dont le timbre est si flatteur que
Mario, débutant après Rubini, et dans les rôles de Rubini, n'a pas vu
son succès contesté un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des
plus solides colonnes de ce temple élevé, sur la place Ventadour, à la
muse de la mélodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir
l'arceau d'une voûte, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux
parallèles, et M. Salvi sera la seconde.
Quant à M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est
venu. En ce moment même, M. Tamburini doit être en Russie, avec Rubini
et madame Viardot-Garcia. Souhaitons à ces artistes éminents tout le
succès qu'ils méritent, mais n'ayons pas la fatuité de les plaindre.
Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au
mois d'octobre, leur lointaine pérégrination. L'artiste est un oiseau
voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent également
et au même titre; les limites qui séparent les divers états de l'Europe
n'opposent aucun obstacle à son vol; la marchandise qui fait la base de
ses opérations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et
n'est considérée nulle part comme marchandise prohibée. Partout où
l'artiste peut se faire écouter, il est chez lui: partout où on
l'applaudit il est heureux.
Quelques feuilletons cependant ont paru méconnaître ces vérités. Ils se
sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an
dernier, et que nous aurons peut-être de nouveau l'an
prochain.--Malheureux Tamburini! Infortunée Pauline! quitter le peuple
_le plus spirituel de la terre_ pour les _barbares du Nord!_ Au lieu de
ces aimables Parisiens à larges paletots et à longues barbes, ne plus
avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, étranglés dans
l'uniforme, et rasés selon l'ordonnance!
En effet, voilà un grand malheur. J'aime à croire pourtant que ces
infortunés n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi
vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui
sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-être aussi bien garnie
que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.
Allez sans inquiétude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous
oublie. Nos pensées et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons
d'ici à vos succès de là-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvelés
et peut-être grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prêts à
ôter, pour vous saluer, nos mains des poches de côté de nos paletots, et
même à quitter un moment nos cigares pour crier _bravo!_ et _brava!_
Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en
toute sûreté de conscience.
Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de
saison, ni peut être beaucoup de vigueur la même où elle serait à sa
place. C'est une voix très-bien posée, qui s'émet facilement, et dont le
timbre doux et un peu velouté a un grand charme dans le _piano_; mais
elle n'est pas assez, énergique, assez éclatante pour certains effets.
Elle plaît, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux
émotions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute
l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans
ces moments-là, et pour ôter à cette lutte qu'il soutient contre
lui-même tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pénible pour le
spectateur. C'est par son habileté surtout que ce chanteur est
remarquable.
Son style est sage et d'une simplicité très-élégante. Il a beaucoup de
goût, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualité, et
presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.
Car il n'est pas venu chanter ici les grands rôles de ténor, tels que
celui d'Othello, ou d'Osiris dans _Moïse_, ou de Rodrigo dans _la Dame du
Lac_, mais bien ceux qui demandent de la ductilité et de la grâce, avec
un développement vocal médiocre. C'est enfin ce que les Italiens
appellent un ténor de _demi-caractère, di mezzo carattere_, ce qu'on
appelle à Paris un ténor _gracieux_, et en province un ténor _léger_. A
l'Opéra-Comique, il serait charmant dans _la Dame Blanche_, et à
l'Académie royale de Musique, dans Raimbaud de _Robert-le-Diable_, et
peut-être dans _le Comte Ory._
La voix de M. Ronconi est très-bornée et d'un caractère douteux. On ne
sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un ténor qui ne
peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un
parti merveilleux, s'il donne à tout ce qu'il chante une physionomie
originale et saisissante, s'il intéresse constamment son auditeur, s'il
l'échauffé en s'échauffant, s'il l'émeut, s'il l'entraîne, n'est-ce pas
vraiment un grand artiste, et le résultat qu'il obtient n'est-il pas
d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus défectueux?
Ce résultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a été pour
lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il
tient prodigieusement à ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi,
il comparait la même phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps
fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpège, la une
trille, que sais-je, moi? Mais peu à peu l'impression actuelle est
devenue si puissante qu'elle a complètement effacé l'impression passée,
et l'on s'est aperçu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse,
une qualité de son plus pleine et une plus grande agilité, Ronconi
pousse bien plus loin l'art de _phraser_, la faculté d'exprimer et le
don d'émouvoir.
Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commencé son succès, qui
a grandi pendant le final, et qui s'est élevé au plus haut point après
le duo du troisième acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il
a été fort bien secondé par Salvi.
En résumé, ce sont deux succès brillants une nous avons à constater, et
l'administration du Théâtre-Italien vient d'augmenter son armée
mélodieuse de deux excellentes recrues. Grâce à leur concours, elle va
monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige
que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intéressantes
que nous avons vues depuis plusieurs années.
Madame Persiani ... mais à quoi bon répéter ce qu'on a dit cent fois, ce
qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce
qu'elle était l'année dernière. Cela suffit, et nous ne pouvons rien
dire de plus.