DES CAUSES DE FAULSE ESCRITURE AVEC LEUR BLASME.

Chapitre Premier.

Priscian au commancement de son premier livre dit, que les Philosophes

donnans la diffinition de la voix, la disent estre un battement d'air,

ou bien le vray sensible de l'oye.

[En marge: Le Son.]

Mais pour parler proprement, & en general en la langue Françoyse nous

appellerons Son, toutes choses sensibles à l'oye: comme qui est terme

plus general que voix, d'autant qu'il s'estend universellement, à

toutes manieres de battement d'air qui est oyble: comme gemissemens,

souspirs, brayemens, hurlemens, parolles, & toutes autres manieres de

criz, de chants, & bruytz faitz en l'air, tant par les corps animez, que

par les inanimez.

[En marge: Voix articulée. Voix d'artifice.]

Or laissons toutes ces infinies façons de Sons, & venons à celuy, que

Priscian appellé voix articulée, & que les Françoys peuvent bien dire

voix d'artifice: d'autant que les hommes diversement, & selon les

contrées, s'aydent des voix par ung commun artifice, & usage, pour

faire entendre plus aisément leur fantaisies, les ungs aux aultres.

[En marge: Letres.]

Et pour lesquelles d'avantage ilz ont inventé pour une plus grande

aisance des notes, que nous appellons letres: tant pour advertir les

absens, que refreschir leur memoire, & pour aussi la laisser perpetuelle

d'eulx & des choses, que bon leur sembleroit faire entendre à leur

posterité.

[En marge: Letre.]

La letre doncques est la moindre partie de la voix composée. Et fault

entendre que les simples voix ont esté anciennement appellées Elemens,

à la semblance de ceux du monde: car elles composent les vocables, tout

ainsi que font ces autres, tous les corps composez. Consequemment

doncques il fault inferer que tout ainsi que les voix composent en la

prononciation ung vocable, qu'aussi les letres qui sont leurs notes

feront le semblable en l'escriture: & que la difference des voix, & des

letres sera d'autant que les voix sont les elemens de la prononciation,

et les letres, les marques ou notes des elemens. Disons donques que la

letre est la note de l'element; & comme quasi une façon d'image d'une

voix formée: laquelle on cognoit selon la qualité, & quantité de sa

figure. Et que tout ainsi que tous corps composez des elemens sont

resolubles en eux, & non en plus ny moins: qu'aussi tous vocables sont

resolubles es voix dont ilz sont composez. Parquoy il fault confesser

que puis que les letres ne sont qu'images de voix, que l'escriture devra

estre d'autant de letres que la prononciation requiert de voix: & que si

elle se treuve autre, elle est faulse, abusive, & damnable. Or voyla la

touche à la quelle il nous fault faire l'epreuve de nostre escriture,

pour voyr si elle est telle, en qui nous trouvions les letres en mesme

nombre, que requiert la prononciation, suyvant leurs puissances de tout

temps receues: de sorte que la lecture en puisse estre aisée, sans

confusion, & sans desordre.

[En marge: Trois vices d'escriture.]

Pour à quoy pervenir il fault entendre, qu'une escriture peult estre

corrompue en troys manieres: qui sont diminution, ou superfluité, ou

usurpation d'une letre pour autre.

[En marge: Diminution de letre en escriture. Chef, Cher.]

L'escriture peut doncq'estre faulse par diminution, quand elle default

d'une, ou de plusieurs letres, qui sont requises pour representer au

vray la prononciation: ce que nous voyons es aucuns de noz vocables

françois, comme en Chef, Cher, Danger: es quelz indubitablement nous

prononçons la diphthongue, ie, parquoy nous devons escrire, Chief,

Chier, Dangier. Et si on me debat que la prononciacion ne le requiert

pas, qu'on laisse la diphthongue, & escris comme tu prononces. J'entens

bien que l'ung, & l'autre sont en usage: mais celuy qui est proferé par

diphthongue est plus armonieux, & plus usité. Or passons oultre, car ce

vice n'a pas tant ancré en nostre escriture, qu'ont fait les deux

ensuyvans, sinon de tant qu'une letre prent la place d'une autre: par ce

qu'allors l'escriture default en la letre requise, quoy qu'autrement il

y ayt autant de letres qu'il y a de voix au vocable prononcé.

[En marge: Le vice de superfluité de letres.]

L'escriture secondement peut estre mauvaise, quant elle est composée de

plus de letres que ne requiert la prononciation: par ce que telle

escriture donne occasion de faire faulse lecture, & de prononcer voix,

qui n'est point au vocable.

[En marge: Superfluité d'escrire de toutes les letres.]

C'est ung vice si grand en nostre langue françoyse qu'il n'y a letre

quasi en l'alphabeth dont nous n'abusions quelquefois par superfluité.

Comme de l'a, en aorné: du b, en debvoir, doibt, doibvent: du c, en

infiniz vocables, comme faict parfaict, dict. Du d, comme admonestement,

advis, adverse. De l'e, en battera, mettera, pour mettra, battra, qui

est à faulte de considerer les formaisons des verbes.

[En marge: Regle des infinitifz en re, & en er.]

Et fault entendre que tous verbes qui se terminent en re en l'infinitif

present, forment leur futur de l'indicatif en ray, ras, ra. &c. comme

mettre, qui fait mettray, mettras, mettra, exceptez ceux qui fault

excepter. comme estre, & si autres y en a. Mais quant l'infinitif se

treuve en er, adjouste ay, as, a, comme fraper, fraperay, fraperas

frapera. Passons aux autres letres, & venons à l'f, comme en

briefvement. au g, comme, ung, besoing. i, comme à meilleur. l, comme

default, & autres infiniz. o, comme en oeuvre. p, comme escripre,

escript, & autres aussi infinis. s, comme en estre, honneste, & autres

presques innombrables. t, comme en et, copulative, en faicts, dicts,

vents, & en tous les pleuriers du participe present, comme amants,

beuvants, disants. En u, comme en la diphthongue, ou qui n'est point

françoyse. Au regard d'x, final comme en chevaulx, loyaulx, il n'est

point françoys. Je crains que vous vous scandalisiez de plusieurs

exemples que j'ay icy mis en avant comme vicieux en leur escriture,

jusques à ce que vous ayez veu mes raisons, que j'espere donner

suffisantes en debatant l'usage d'une chascune letre en particulier. Et

pourtant je vous prye d'avoir patience, & de ne me condamner point sans

m'oyr.

[En marge: Vice d'usurpation d'une letre pour autre.]

Il reste encores cest autre vice d'usurpation de letre en une escriture,

qui est, quant une letre ou plusieurs usurpent la puissance d'une autre:

veu que c'est occasion de faire lecture d'une voix pour autre, & par

consequence mauvaise, & faulse prononciation. C'est un vice qui est venu

pour avoir corrompu les puissances des letres, & les avoir confondues

les unes avecq' les autres. Comme nous faisons celle du c, qui ne deut

estre employée qu'en semblable puissance que le K, duquel toutesfois

nous usons en son d's, comme en façon, françoys, de ça, Cicero. Et

ainsi des autres letres tant voyelles que consonnantes, dont nous

parlerons quant viendra à leur ranc. Voyla doncques les principaux

vices qui ont corrompu, & forcé nostre escriture, & qui aujourd'huy la

tiennent en telle servitude qu'ilz la nous rendent confuse, & presque du

tout inutile.

[En marge: Troys façons de couverture, de vicieuse escriture.]

Or ceux qui en prennent la defense, & aux quelz l'amendement des choses

est ennuyeux, & deplaisant: ont de coustume de se remparer & fortifier,

premierement de l'usage comme d'ung Bellouard imprenable, & hors de

toutes batteries. Secondement ilz ont pour renfort, que pour marquer la

difference des vocables il n'y a point de danger d'abuser d'aucunes

letres. Tiercement ilz s'efforcent de defendre la superfluité des

letres pour monstrer la derivaison, & source d'ung vocable tyré d'une

autre langue: craignans à mon advis d'estre blasmez d'ingratitude, si

autrement ilz le faisoient. Voyla en somme les plus grandes & plus

apparantes raysons que mettent en avant ceux qui veulent couvrir &

excuser les vices de l'escriture françoise: selon qu'en divisant j'ay

peu decouvrir par les responses que communement font, autant le savant

que l'ignorant. Or il nous fault battre, & miner ces troys forts, de

sorte qu'il ne reste plus de moyen de defense aux opiniastres que nous

ne puissions aisément, & sans crieries forcer l'escriture vicieuse, &

la reduire à l'obeissance de la prononciation, comme qui est par raison

sa dame, & princesse. Mais pour autant qu'entre ces defenses l'usage a

la plus grande apparence, & qu'estant forcé les aultres se trouveront

bien tost habandonnées: j'ay advisé de premierement faire mes effors

contre luy avecq' bonnes raysons, & de le ruiner de sorte, qu'il ne se

treuve home entendant rayson qui s'en ose plus doresenavant remparer.

Voyons donc premierement si ce qu'à toutes hurtes nous appellons

tousjours usage, devra point quelque fois plus raysonnablement prendre

le nom d'abus: & pour nous garder d'abuser des termes, sachons

premierement la diffinition d'usage.

[En marge: Usage.]

Lequel n'est aultre chose qu'une commune façon de vivre d'homes,

guidée par raison.

[En marge: Abus.]

Parquoy abus au contraire est une commune façon de vivre confuse, sans

ordre, & sans rayson. Par ce moyen l'usage n'est en rien different de

l'abus, sinon qu'il est fondé en rayson, & l'autre en desordre &

confusion. Ce n'est doncq' pas assez messieurs pour approuver une façon

de vivre, de dire, que de tous temps on a de coustume d'ainsi faire.

Autrement il nous faudroit confesser que les vices & mauvaises coustumes

de vivre seroient beaucoup plus louables que les vertus: comme qui sont

beaucoup plus en usage entre les homes, & de plus long temps, veu nostre

fragilité. Vous me direz, & tresbien, que nous avons la loy, la

conscience, l'honneur de dieu, qui les nous defendent, & commandent de

bien faire. Aussi diray je que j'ay la loy, & la rayson par la puissance

des letres qui veult qu'elles seront en l'escriture pour representer les

voix de la prononciation, pour qui elles sont escrites: & non pas pour y

estre oysives en leur puissance, ou bien usurper celle des autres. Car

d'une telle façon d'escrire se cause une incertitude, & confusion de

lecture.

[En marge: Autre defense de vice d'escriture.]

Et afin que nous n'oblions rien, disons encor ce qu'on pourroit mettre

en avant. Comme que la puissance des letres à peu este changée avecq'

le temps, & par consequence la maniere d'escrire: tout ainsi que l'usage

de la langue se change, quoy qu'il ayt esté quelquefois receu: & que

finablement l'usage à peu amener une façon d'escrire, en laquelle une

letre seroit quelquefois escrite pour estre prononcée comme s, en

ministre, & autrefois autrepart, pour ne l'estre point: & pourtant

seulement servir de remplage: ou bien comme aulcuns disent de rendre la

voyelle precedente longue, comme s, en estre: & en semblable des

differences & derivaisons. Brief que les letres ont aujourd'huy prins

ung usage tout autre qu'elles n'avoient anciennement. Et que nous

anciens n'ont point eu plus grand droit de nous obliger à jamés de

suyvre leurs inventions en la puissance des letres sans les povoir

diversifier, qu'il n'ont eu en l'usage du langaige: lequel est

aujourd'huy tout autre qu'anciennement & qui de jour à autre se change

peu à peu. Or pour satisfaire à cest argument, je suis bien d'advis

qu'il est raysonnable, que toutes les fois que nous pourrons amender non

seulement noz nouvelles façons de faire: mais aussi celles que nous ont

laissé noz anciens, & venir à meilleur fin, & perfection: qu'allors en

obeissant à la rayson nous n'ayons egard, ny à noz usages, ny à ceux

que nous tenons de tout temps, & qui semblent avoir esté de tout

jamais: car la vertu & la rayson doivent tout dompter. Ny n'est en la

puissance de tous les homes (quelque consentement uny qu'ilz peussent

avoir ensemble, si ainsi il povoit advenir) de faire que vertu soit

vice, ou vice vertu, non plus que de commander au soleil faire son

mouvement autre qu'il fait. Mais pourquoy attribue l'on à l'home la

rayson par sus les autres animaux: sinon d'autant qu'il doit mener ses

euvres par la cognoissance d'elle? Et pourtant ceux doyvent estre tenuz

pour coulpables de crime de lese majesté envers la rayson tant divine

qu'humaine, & ennemys mortelz du genre humain: qui reputent chose

vicieuse à l'home de chercher la cognoissance du moien de bien vivre

tant envers dieu, qu'envers les homes, qu'en ses privez affaires. Si

aussi la façon de faire de noz anciens, ou celle qu'on invente de

nouveau, nous mene aisément, & sans confusion à la fin que nous

pretendons: il me semble qu'il n'est point d'home de si petit jugement,

ne de tant foyble entendement s'il n'a du tout le sens perdu, qui ne

jugea l'advis de ceux vraye simplesse, & folie, qui en delaissant une si

grande aisance pour pervenir à ce que nous pourchassons, mettroient en

avant une façon de faire confuse, & incertaine: & pour ne pervenir

jamés à la fin pretendue. Or est il que l'usage par lequel on permet

à une letre representer quelque fois la voix, & autresfois rien, ou

bien tant seulement quelque accident à la voix comme longueur,

difference, ou sourse de vocable, sans diversifier sa figure: ne peut

estre qu'incertaine, & confuse: ny donner qu'occasion de faulse lecture.

Car comme cognoistroy'je qu'en ministre, monstre (quant il signifie une

chose contrefaicte) il fault prononcer s, plustost qu'en benistre, &

monstre, qui est verbe? Je dy aussi par mesme moien que l'usage qui

donne diverses puissances à une letre, rend la lecture incertaine &

confuse, comme quant nous escrivons: il est advenu ung cas deça les

monts d'estrange façon & condition, quelle difference treuve je en

l'escriture par laquelle je cognoisse le premier & dernier c, devoir

plustost estre prononcez en K, que les deux autres qu'il fault suyvant

la prononciation proferer en s? J'entens tresbien que le refuge sera de

dire qu'ung home qui aura quelque peu l'usage de prononciation

françoise, se donnera garde de faire faulse lecture. Mais aussi sera ce

tacitement confesser que l'escriture est incerteine, & dangereuse: &

qu'il fault que le lecteur recoure à sa memoyre, là ou la

prononciation telle qu'elle s'y treuve est bien plus perfectement

escrite. Au demourant je vouldroys bien savoir quel bien, ou quel profit

il en vient, ou bien quelle necessité nous y contraint? sinon que sans

point de doubte le vocable en a tant plus belle apparance. Mais ou est

celuy qui ne blasmast le peinctre qui entreprenant de pourtraire la face

de quelqu'ung: feit en son pourtraict des cicatrices, ou autres marques

notables qui ne fussent point au vif? Car toute pourtraicture pour estre

louable, doit estre faicte telle, qu'en la voyant on cognoisse le vif; &

qu'en voyant le vif, on la cognoisse. Or me semble il messieurs, que je

vous ay amené assez de raysons, & suffisantes pour ne nous fortifier

point de l'usage en noz euvres, sinon de tant que nous le trouverons

necessaire, & fondé en rayson. Je sçay bien toutesfois, qu'il s'en

trouvera quelques ungs qui courroucez demanderont en fureur, si je pense

plus savoir que les autres. Aux quelz aussi je demanderay en semblable,

si lors qu'un Capitaine est assiegé dedans une ville qu'on bat, & mine

de toutes pars, doit demander aux ennemys, s'ilz cuydent bien pouvoir

forcer la place? car il me semble qu'alors le temps & la necessité le

forcent assez d'aviser par tout, en faisant diligence de contreminer, de

remparer, & d'envoyer force es lieux plus necesseres. Autrement en

s'amusant en ses demandes, & depris des ennemys, il se trouveroit bien

tost forcé avecq' le dangier de sa vie, & honneur. Aussi esse une

bestise à ung home de faire telles demandes à celuy qui met en avant

des raysons, & moiens pour confondre ung abus en quelque façon de vivre

que ce soit, au lieu d'y respondre: & de les debatre particulierement, &

par le menu, & non pas recourir, à je ne sçay quelle arrogante façon

de response, que les ignorans oultrez, & conveincuz, & ne saçhans plus

de quel boys faire fleche ont souvent à la bouche, disans les raysons

qui les forcent estre si foybles, qu'elles n'ont point besoing de

response. Voyla l'excuse dont bien souvent s'aydent ceux qui veulent

bien avoir la reputation d'homes savans, & bien entenduz, mesmement

quand ilz font profession de sciences: ayans opinion qu'ung consentement

à la doctrine, & rayson proposée par autruy, sent sa honte, & infamie:

& qu'une obstination opiniastre en ignorance, & faulse doctrine, donne

apparance de grand savoir, & pourtant honnorable. Au demourant je ne

suis pas de ceux qui cuydent plus savoir que les autres. Mais je suis

bien de ceux qui prennent la hardiesse de mettre en avant des raysons, &

moiens pour corriger sa propre faute, & celle d'autruy. Mais combien de

François, quants Italiens, quants Allemans, & Hespagnols? Brief toutes

nations estranges qui donnent dans nostre escriture la blasment: comme

qui est par trop estrange de la prononciation françoise. Je confesse

bien qu'à bonne rayson on me jugera en ce traicté le plus impatient,

le plus oultrecuydé, & finablement le plus damnable de tous: j'entens

si l'impacience de l'home es choses corrompues, & faictes sans raison

est vicieuse, & digne de blasme. Concluons doncques que l'usage gardé

de si longue main qu'on vouldra en tout art, & façon de vivre, par

lequel nous ne pervenons point à la fin que nous pretendons: mais au

contraire à une confusion, & desordre, est damnable, comme qui est

inutile.

[En marge: Defense de vice d'escriture, pour la difference des vocables]

Poursuivons doresenavant les deux autres defenses, dont se fortifient

ceux, qui n'ayment que confusion, & desordre: & commençons à vuyder

celle par la quelle ilz estiment la superfluite des letres estre non

seulement tollerable: mais d'avantage necessere en l'escriture

françoise, pour monstrer la difference des vocables. Ce qu'ilz font

d'une creinte qu'ilz ont, que le lecteur ne prenne quelque mauvais sens

pour la mesme semblance des vocables en l'escriture. Aux quelz

premierement par mesme rayson je dy, qu'il faudroit user de voix

superflues en la prononciation: d'autant que les escotans peuvent tumber

par la semblance de plusieurs vocables au mesme inconvenient que fait le

lecteur: & par consequence il nous faudra parler jargon pour contenter

ces observateurs de differences.

[En marge: Troys moiens de differences de vocables.]

Or je treuve que la cognoissance des differences des vocables se peut

faire en troys sortes en nostre escriture, & paravanture en quatre si

nous voulions prendre garde aux accens. Mais pour autant qu'ilz sont

encores incogneuz aux françois, nous nous en somes deporté.

Premierement donques on cognoit la difference des vocables, quant toutes

les voix ou aucunes de celles dont ilz sont composez sont diverses,

comme Roy, Paris, Lyon, Hector. La seconde maniere de difference est,

quant les vocables ne sont point differens en substance de voix: mais en

la seule quantité, d'une, ou de plusieurs voyelles: comme quant nous

disons, qu'ung home a effondré ung huys fermé d'une buche ferme. Ces

deux ferme ne sont en rien differens en substance de voix: mais tant

seulement en la quantité de la derniere syllabe du premier fermé, qui

est longue, à cause de l'e que vous appellez masculin, & que proprement

je vouldroys appeller e long: attendu que les quantités longue, ou

briefve sont es voix, & qu'improprement nous leur attribuons sexe. La

tierce maniere de cognoistre la difference des vocables, est celle qui

vuyde nostre question: la quelle depend du sens, & du jugement de l'home

qui saura discerner les diverses significations des vocables qui ne sont

en rien differens, sinon d'autant que la rayson du propos le requiert.

Comme si en parlant du Zodiac, & des estoilles fixes qui y sont,

quelqu'ung dye ou bien escrive, que le cueur du Lyon est en la vingt &

deuziesme partie du Lyon ou environ: la matiere nous devra donner

occasion de ne juger ce Lyon estre une beste comme nous le voyons en

terre. Et toutesfois la prononciation, ny l'escriture ne sont point

autre de ce vocable Lyon, soit qu'il signifie une beste terrestre, ou

l'ung des signes du Zodiac. Combien d'avantage pourroys je amener de

mots françois, es quelz nous ne faisons point de difference ny en

prononciation, ny en escriture: quoy que les significations soient

diverses.

[En marge: Passe.]

Comme quant nous disons: cest arbalestier qui passe, a frappé une

passe, d'une arbaleste de passe: là ou nous prononçons troys passe,

d'une mesme prononciation, & les escrivons de mesmes letres. Or me

dictes maintenant messieurs les observateurs de differences, la rayson

pourquoy vous n'avez point mise de note de difference en ceux cy, ny en

ung milion d'autres: & qu'au contraire vous en faictes es aucuns en

corrompant la loy de l'escriture? Il semble que ce soit de peur qu'elle

ne soit trop aisée, & lisable. Dictes moy d'avantage quant nous disons:

tu dis, tu fais en sorte, que tes dictz, & tes faicts nous sont dix fois

plus griefs, qu'ung fes, ou est la difference que vous trouvez en la

prolation de dis, dicts, & dix, & en celle de ces autres, fais, faicts,

fes? Pourquoy doncq' auront ilz plus grand privilege de corrompre

l'escriture, que ces autres dont nous avons parlé? Mais ou est la

langue tant soit elle diserte, & opulente, qui se soit exemptée de

pluralité de significations en ung vocable? combien qu'au demourant

elle ne se treuve faire autre difference en l'escriture que fait la

prononciation, aumoins en la corrompant: & là ou elle l'auroit faict,

la façon en seroit digne de blasme. Concluons doncques que quelque

difference que nous desirions mettre entre les vocables en nostre

escriture, il la fault ranger à la prononciation, & ne corrompre point

la proprieté, & puissance des letres.

[En marge: La defense par les derivaisons.]

Il ne nous reste doncq' plus à debatre que la difficulté des

derivaisons qui est le dernier refuge de ceux qui veulent defendre la

superfluité des letres en l'escriture: & mesmement des Latins, disans,

qu'il n'y a point de danger: & que d'avantage nous sommes tenus

d'escrire quelque marque de derivaisons quant nous tirons quelque

vocable d'une autre langue, comme par une maniere de reverence, &

recognoissance du bien que nous avons receu en faisant tel emprunt. De

sorte qu'ilz nous contraignent bien souvent d'estre superfluz en

escriture, comme, en recepvoir escripre, faict, & autres infinis

vocables. Pour ausquelz satisfaire il nous fault premierement entendre

que s'il y gist obligation à telle recognoissance, elle est, ou par loy

naturelle, ou bien d'une privée obligation de peuple à autre par une

convention, ou quasi convention. Au regard de celle qui vient de crime

elle n'a point icy de lieu: d'autant qu'il n'y a non plus d'offense en

tel emprunt, que d'allumer son tyson au feu d'autruy. Premierement quant

à la loy naturelle, il me semble qu'elle nous commande ne faire rien à

autruy que nous ne volussions bien qu'on nous feit. Aussi ne seroit il

pas raysonnable, que nous comme envieux fissions querelle aux Grecz,

Latins, ou autre nation estrange, si en semblable ilz tyroient de nostre

langue aucung vocable. Et là ou nous la voudrions dresser, il faudroit

qu'elle fust colorée de quelque perte, ou dommage, aultrement elle

seroit deraysonnable. Premierement quant à la perte, je n'y en treuve

non plus en l'emprunt d'ung vocable pour celuy dont on le tyre, qu'il

s'en trouvera en celuy que fait ung peuple des bonnes loix, & coustumes

d'une autre nation. Parquoy il n'y a point de dommages: mais au

contraire ung merveilleux gain de gloire, & honneur pour la langue de

qui on fait l'emprunt, si nous considerons, qu'il se fait d'une bonne

estime qu'on a de sa suffisance, & bonne invention en ses vocables. Et

si d'avantage il y gisoit obligation, ou est le peuple au monde qui s'en

sceut excuser, soit Grec, soit Latin, Juif, ou Indien? Brief toutes

nations du monde ont esté quelquefois troublées de quelque autre

peuple, de sorte qu'attendu les longues demeures que par le moien des

guerres & victoires, ont esté faictes des homes sur autres pays: il est

impossible qu'il ne se soit faicte quelque confusion, & mutuel emprunt

de langage. Et toutesfois nous ne voyons point les Romains, ny les

Grecz, & Hebreux, satisfaire à telle obligation en corrompant la

puissance, & l'ordre de l'usage des letres. Il reste doncques que vous

me direz, que nonobstant toutes ces remonstrances, qu'il est bien

raisonnable de recognoistre le bien de celuy, dont tu l'as receu,

encores qu'il ne fasse perte, comme qui t'a esté moyen de venir à ce

bien là. Quant à cela je confesse bien que ce seroit ingratitude, de

mescognoistre celuy duquel tu auras receu ung bien tant petit qu'on

vouldra, là ou l'occasion s'offriroit de le recognoistre ou nyer. Comme

si le propos se mettoit sus de la sourse de quelque vocable tyré de la

langue Latine, & que tu la voulusses taire, & l'attribuer à la tienne,

ou autre, par malice. A la verité aussi esse là, ou il fault estre

soigneux de la derivaison des vocables: comme quant on veult faire une

grammaire, & eplucher la nayve sourse d'une diction à la coustume des

Latins, qui est trop plus que raisonnable: & non pas user de ceste

façon de marque par une corruption, ou superfluité de letres, & par je

ne sçay quel emprunt que fait la plume plus que l'usage de la langue.

Et quant ainsi seroit que noz anciens s'y seroient obligez de leur

franche volunté, je ne croy point que les Grecz, ny Latins qui ont mis

tant de peine à rendre leur escriture la plus perfecte, & plus

approchant de leur prononciation qu'il leur a esté possible, eussent

jamés accepté une tant inique, & deraisonnable obligation. Joint qu'il

me semble qu'une recognoissance de quelque bien receu d'autruy, doit

estre faicte telle qu'elle luy soit aggreable. Et là ou ilz auroient

accepté, elle se pourroit maintenir nulle, comme qui est faicte contre

les loix, & ordonnances de bien escrire. Or il n'est point de bien faict

si grand qui te puisse obliger à mal faire, ny faire chose sotte, &

digne de reprehension. Au demourant si ainsi estoit que nous fussions

tenuz à ceste maniere de recognoissance par superfluité de letres, il

me semble que la loy deut estre generalle, & que nous serions tenuz le

faire autant aux ungs qu'aux autres. Comment doncques nous excuserons

nous en infiniz vocables tyrés des autres langues, esquelz nous n'avons

point mis de letre superflue? comme, dire, ame, home, forme, figure,

pain, vin, letre, peindre, pourriture, fievre, rumeur, beau, cheval,

egal, larmes. Brief ilz sont en infiny nombre.

[En marge: Dict. Faict.]

Venons d'avantage à ceux qui sont descenduz d'une mesme source, & qu'on

me rende raison pourquoy es aucuns il y a une letre superflue qui n'est

point gardée es autres? comme en dict, & faict, esquelz le c, est

superflu, ny n'est point en la prononciation. Vous me direz incontinant

que c'est pour monstrer qu'ilz viennent de dictum & factum, esquelz est

le c: mais aussi repliqueray je pourquoy en semblable dy, dis, dit,

dire, fais, fait, & faire, ne sont escris avecq' le mesme c, veu qu'ilz

viennent de dico, dicis, dicit, dicere, facio, facis, facit, facere:

lesquelz tous sont escris du c, & desquelz dictum & factum ne sont que

derivez.

[En marge: Escripre.]

Que dirons nous de ceux qui mettent des letres qui ne sont point à la

sourse? comme qui escrivent escripre. Je ne puis bonnement entendre à

quelle intention ilz mettent ce p. Car il me semble que suyvant leurs

regles de derivaisons, il falloit plustost mettre ung b, d'autant qu'il

est decendu de scribere. Il est vray qu'ilz me pourront dire qu'il n'y a

non plus de danger en l'ung qu'en l'aultre, comme qui ny servent que

d'estonner le lyseur ainsi que fait ung espovantal de cheneviere les

oysillons, corneilles, & pies. Concluons doncques que telles

observations de derivaisons faictes contre la rayson, & l'ordre

d'escriture sont vicieuses, comme qui la corrompent, & la rendent

incertaine, & confuse: & que finablement nonobstant toutes les susdictes

defenses amenées par ceux qui veulent maintenir les vices de

l'escriture Françoise, il la fault ranger au seul usage de la

prononciation: de sorte qu'elle devra changer de letres, ainsi que

l'usage de la langue changera de voix, comme celle qui luy sert à

representer son Image. Laquelle nous y devons mirer tout telle & ainsi

entiere suyvant les puissances des letres, qu'on a de coustume de mirer

en ung mirouer les Images des choses qui luy sont presentées. Mais pour

autant qu'il est impossible de bien escrire selon les voix de la

prononciation, que premierement nous ne cognoissions les puissances des

letres, & à quelles voix elles servent: tout ainsi que ce n'est pas

assez à ung peinctre d'avoir le vif present s'il ne cognoist les

coleurs propres pour faire le pourtrait perfect: il est necessaire pour

rendre nostre entreprinse perfecte de les rechercher par le menu, &

faire en sorte que nonobstant l'abus nous en puissions bien user: &

telement qu'il ne se treuve point de façon de voix Françoyse, qui ne

se puisse escrire si distinctement, que le lecteur n'ayt point

d'occasion de demourer perplex par ung desordre d'escriture.

Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise · 第 6 / 19 题