PROËSME DE L'AUTHEUR.

Si l'ordre, & la raison que nous tenons en noz euvres, est de tant digne

de los, ou de blasme, que l'experience maistresse de toutes choses le

conferme, ou condemne: je ne voy point de moyen suffisant ny raisonnable

excuse, pour conserver la façon que nous avons d'escrire en la langue

Françoyse. A la verité aussi est elle trop estrange, & diverse de la

prononciacion, tant par une curieuse superfluité de letres, que par une

vicieuse confusion de puissance entre elles. Or sont ce vices, que je ne

sçay quelle supersticion, ou bien nonchallance de noz ancestres, & de

nous, a miz en avant avec une grande observance: je dy observance, qui a

esté & est en si bonne recommandation, & reverence tant bien gardée,

que le devoir, & loix de bien escrire, & former l'Image au vray de la

prononciacion, n'ont pas seulement esté delaissées, mais d'avantage

reprouvées comme vicieuses, & inutiles. Et combien que la difficulté

que nous sentons en la letre nous en donne assez bonne evidence: pas ung

de nous toutesfois n'a osé mettre en avant quelque moyen pour y

remedier: tant pour la longue & commune façon de faire, que pour la

crainte de sembler controuver nouvelles invencions, & de forger nouveaux

troubles à ung peuple en ses coustumes tant usitées, & de si longue

main receues: & qui au demourant nous sont si recommandées en toutes

noz œuures, que bien souvent sans autre cognoissance de cause, & sans

en vouloir recevoir, nous les tenons par trop opiniatrement pour loix, &

ordonnances justes, & necessaires. Il est vray que l'entreprinse de

forcer, & corrumpre les bonnes coustumes, & aisées façons de vivre

d'ung peuple pour l'assubjectir à autres confuses, supersticieuses, &

serviles, seroit digne de reprehension & blasme: comme qui est

poursuivie au grand dommage de l'aisance, & commun proufit d'une chose

publique. Au contraire aussi devra celle estre trouvée raisonnable, ou

pour le moins digne de quelque support, là ou elle fera diligence de

trouver les moyens pour amender les manieres de vivre corrompues, & pour

d'avantage y donner l'ordre si suffisant qu'on s'en puisse ayder, & les

ramener à quelque bonne fin. Or n'est il comme je pense, Françoys tant

soit il de petit jugement, & de grande affection en nostre usage

d'escrire, qui ne se treuve souvent perplex, & empesché en la lecture:

d'autant que pour la confusion & commun abus des letres, elle ne quadre

point entierement à la prononciation. Parquoy considerant ce mal tant

apparant, & esperant que la raison aura plus de pouvoir envers vous,

qu'une obstination en ung vicieux, & confus usage: j'ay entreprins ce

traicté de l'escriture Françoyse. Et tout ainsi qu'ung bon medecin

apres avoir bien decouvert la nature, & circonstance d'une maladie, fait

son devoir de donner d'avantage le moyen de guarison pour parvenir à la

santé: en semblable aussi j'ay en decouvrant les faultes, & vices de

nostre maniere d'escrire, qui nous donnent occasion de faire mauvaise

lecture, faict finablement diligence de trouver les moyens, suyvant

lesquelz vous pourrez, se bon vous semble, user d'une escriture

certaine, ayans tant seulement egard à la prononciation Françoyse, &

à la nayve puissance des letres.

Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise · 第 5 / 19 题