toute autre. Partout et toujours, il cherchait le personnage humain.
C'était presque la seule chose qu'il notât. Dans ses voyages, il est
moins frappé par l'aspect pittoresque du pays ou même par les souvenirs
historiques que par les caractères qu'il rencontre. Les journaux de ses
tours sur les Borders et dans les Highlands se composent presque
uniquement de remarques sur les personnes, et de courtes esquisses de
caractères tracées en quelques mots. On trouve constamment des notes
comme celles-ci: «Le vieux M. Ainslie, un caractère peu commun; ses
manies: l'agriculture, la physique et la politique[348]».--«Un M.
Dudgeon, poète à ses moments, un digne et remarquable caractère,
pénétration naturelle, beaucoup de connaissances, quelque talent, une
extrême modestie[348]».--«Mrs Brydone, une femme très élégante de
personne et de manières; les tons de la voix remarquablement
doux[349]».--«M. Scott, exactement le corps et le visage qu'on prête
d'ordinaire à Sancho Pança, très sagace dans les affaires de fermage;
assez souvent il rencontre ce qu'on pourrait appeler une solide idée
plutôt qu'une idée spirituelle[350]». Et ainsi de suite à travers tout
son journal. Les impressions qu'il note le soir sont toujours des
aperçus et des esquisses de caractères. Quelquefois on sent qu'il a
cherché sans bien rencontrer; il s'est trompé, il en éprouve un léger
dépit et il retient l'observation. «Un cousin du propriétaire, un
individu dont l'aspect est pareil à celui qui m'a abusé dans un
gentleman à Kelso, et qui m'avait déjà trompé plus d'une fois: un corps
et un visage heureux et beaux, qui portent à leur prêter des qualités
qu'ils n'ont pas[351]». Il ne se prononce pas cependant à la légère. Il
lui faut quelque temps pour examiner et pénétrer son sujet, sinon, il
préfère y renoncer: «Vu une course de chevaux et fait visite à un ami de
Nicol, un bailli Cowan dont je connais trop peu de chose pour essayer
son portrait[352]». Quelquefois il ne sait à quoi se prendre pour fixer
un caractère. «Dîne avec le prévôt Fall, un marchand notable et un
personnage très respectable, mais qu'on ne peut décrire, parce qu'il
n'offre pas de traits marqués[353]». Le déchiffrement si difficile des
hommes avait été chez lui une occupation constante, et était devenue une
habitude. Partout où il allait, il notait les âmes, comme d'autres
prennent des paysages ou des récits.
[Footnote 348: _Border Tour_, May 5th, 1787.]
[Footnote 349: _Border Tour_, Monday May 7th.]
[Footnote 350: _Id._ May 10th.]
[Footnote 351: _Id._ May 22nd.]
[Footnote 352: _Highland Tour_, Saturday 25th Aug 1787.]
[Footnote 353: _Border Tour_, 20th May 1787.]
Afin d'arriver au fond de chaque homme, il avait vu qu'il faut le
dépouiller des titres, des honneurs, des richesses, de tout ce qui le
cache et recouvre, écarter tout l'attirail étranger, pour pénétrer
jusqu'à lui et, selon le mot de La Bruyère, «le voir sans ce grand
nombre de coquins qui le servent et ces six bêtes qui le traînent[354]».
Il s'était, du premier coup, attaché à cette méthode, plus difficile,
pour dire vrai, à appliquer qu'à découvrir. Il se piquait d'y avoir
réussi: «J'estime les différents acteurs dans le grand drame de la vie,
uniquement d'après la façon dont ils remplissent leur rôle. Je peux
regarder un duc qui n'est qu'un misérable avec un mépris sans
restriction, et je puis considérer un honnête balayeur de rues avec un
sincère respect[355].» Il aurait dit avec Montaigne: «Il ne faut pas
estimer un homme tout enveloppé et empaqueté; qu'il se présente en
chemise[356]». Il n'y avait pas de qualité qu'il estimât davantage chez
les autres que cette poigne du coup d'oeil qui saisit un individu, le
déshabille et l'expose tel qu'il est. Il admirait beaucoup Dugald
Stewart, et il y avait, chez cet homme aimable et sage, un grand nombre
de qualités également admirables. Mais d'elles toutes, c'est celle-ci
qu'il retire toujours et qu'il place en avant: «Des choses extérieures,
des choses totalement étrangères à l'homme, se glissent dans le coeur et
les jugements de presque tous les hommes, sinon de tous. Je ne sais
qu'un seul exemple d'un homme qui considère pleinement et vraiment «le
monde entier comme un théâtre et tous les hommes et les femmes comme de
simples acteurs[357]», et qui n'estime ces acteurs, les _dramatis
personæ_, qu'ils édifient des cités ou qu'ils plantent des haies, qu'ils
gouvernent des personnes ou surveillent des troupeaux, que selon qu'ils
remplissent leurs rôles[358].» Il y revient à plusieurs reprises[359].
On comprend cet enthousiasme. Il était, sous ses habits de paysan et
dans sa vie obscure, un des quelques individus supérieurs de son époque.
Il devait souffrir, et avait plus d'une fois souffert, d'être traité
d'après son costume grossier et son nom de paysan. Mais son coeur
conservait un sourire et une gratitude aussi profonde que son orgueil
pour celui qui avait vu en lui une âme humaine de premier ordre, et
l'avait traité en ami.
[Footnote 354: _La Bruyère. Du Mérite Personnel._]
[Footnote 355: _To Charles Sharpe_, 22nd April 1791.]
[Footnote 356: _Montaigne._ Livre I, chap. XLII.]
[Footnote 357: Shakspeare. _As You Like it._ Acte II, scene
5.]
[Footnote 358: _To Mrs Dunlop_, 4th Nov. 1787.]
[Footnote 359: Voir le portrait de Dugald Stewart dans
l'_Edinburgh Journal_, et encore dans la lettre _to Francis
Grose_, 1790 (lettre nº 1).]
Quand il avait écarté les oripeaux, et ainsi mis à nu les hommes
véritables, cachés derrière les personnages sociaux, il estimait les
caractères en eux-mêmes. Pour les apprécier, il les décomposait, et les
réduisait à leurs principaux éléments constitutifs. Il dégageait la
faculté maîtresse, comme on dirait aujourd'hui, groupait les parties
constituantes, dans leurs proportions. Il les notait, pour ainsi dire,
avec leurs coefficients, dans une sorte de formule chimique. En parlant
de Dugald Stewart, il dit: «Je crois que son caractère, partagé en dix
parties, se divise ainsi: quatre parties Socrate, quatre parties
Nathaniel, et deux parties le Brutus de Shakspeare[360]». En parlant
d'une jeune fille rencontrée sur les Borders: «Elle unit trois qualités
qu'on trouve rarement ensemble: une pénétration aiguisée et solide; de
l'observation et de la remarque malicieuse et spirituelle; et la
modestie féminine la plus douce et la moins affectée[361]». De son
libraire Creech: «Le personnage que je mentionnerai ensuite, mon digne
libraire, M. Creech, est un caractère étrange et multiple. Ses passions
dominantes, du côté gauche, sont: une extrême vanité et quelques-unes
des plus innocentes modifications de l'égoïsme[362].»
[Footnote 360: _To John Mackenzie_, 1st Nov. 1786.]
[Footnote 361: _Border Tour_, May 5th, 1787.]
[Footnote 362: _The Edinburgh Journal._]
Pour atteindre les esprits, on voit qu'il s'était attaché à l'étude des
visages, si difficile et si attirante. Trouver quelque ordre dans la
confusion toujours mouvante de physionomies innombrables; discerner les
analogies inconnues qui rassemblent et assortissent les traits autour de
certains types; reconnaître «ce rapport secret des traits ensemble, et
des traits avec les couleurs et l'air de la personne»; découvrir ou tout
au moins démêler la signification des traits, les rapports de leur forme
avec certains caractères, et de leur jeu avec certains sentiments;
saisir çà et là sur des physionomies des indications qui serviront à en
interpréter d'analogues, mais de plus enveloppées; deviner par
l'expression permanente des traits, les habitudes d'un esprit, et par
leur expression présente, ses mouvements; demander aux rides elles-mêmes
des renseignements et des confidences; chercher dans tout des signes
imperceptibles, et comme les lettres éparses d'un alphabet mystérieux et
infini qui donnerait la clef et la lecture des âmes; voilà ce que
suppose un pareil examen. Travail incroyablement délicat qui demande la
finesse des organes et la rapidité de pénétration, et en même temps
immense. La science commence à peine à y toucher avec hésitation. Les
observations des poètes et des peintres en donneraient les éléments,
s'il n'était tellement complexe qu'il devient indécomposable, comme les
opérations de l'instinct, et que ses résultats restent toujours
personnels et intransmissibles.
Burns, inconsciemment sans doute, s'y était appliqué. Il est facile de
se rendre compte de l'attention avec laquelle il regardait les faces
humaines, à la façon dont il les décrit. «Miss Lindsay, une aimable
fille et de belle humeur, un peu courte, et _de l'embonpoint_, mais
belle et extrêmement gracieuse; d'admirables yeux couleur de noisette,
pleins d'animation, et brillants d'un délicieux éclat humide, un _tout
ensemble_ attirant, qui annonce qu'elle appartient au premier rang des
âmes féminines[363]». Et cette autre étude, plus fine encore et d'un si
joli coloris, d'un autre visage de jeune fille: «De Charlotte, je ne
puis parler en termes ordinaires d'admiration; elle est non seulement
belle, mais adorable. Sa forme est élégante, ses traits ne sont pas
réguliers, mais ils ont au plus haut point le sourire de la douceur et
la bienveillance tranquille de la bonne humeur; sa complexion,
maintenant qu'elle a recouvré sa santé habituelle, est aussi belle que
celle de Miss Burnet. Après notre promenade à cheval, jusqu'aux chutes,
Charlotte était exactement comme la maîtresse de Dr Donne:
«Son sang pur et éloquent
Parlait sur ses joues, et agissait si visiblement
Qu'on aurait presque dit que son corps pensait.»
[Footnote 363: _Border Tour_, 9th May.]
Ses yeux sont fascinants, à la fois expressifs de bon sens, de
tendresse, et d'un noble esprit[364]». Et qu'on ne croie pas que ce fût
seulement de jeunes et aimables visages qu'il regardait de si près. Il
mettait peut-être quelque complaisance à les décrire, mais il observait
aussi les autres. Il rencontre Neil Gow, célèbre joueur de violon
populaire: «Neil Gow joue: un corps des Hautes-Terres, court et
solidement bâti, avec des yeux grisâtres éclairant son front honnête et
sociable, une face intéressante, dénotant beaucoup de jugement, une
ouverture de coeur bienveillante, mêlés à une simplicité qui ignore la
défiance[365]». On voit ainsi qu'il dégageait sur les visages qu'il
observait l'expression marquante et caractéristique, celle qui y est
mise par la continuité des mêmes préoccupations, ce qu'un physionomiste
moderne appelle l'expression de profession. «Mrs Scott, tout le
jugement, le goût, l'intrépidité de face, la décision hardie et
critique, qui caractérisent généralement les femmes auteurs[366]».
[Footnote 364: _To Gavin Hamilton_, 28th Aug 1787.]
[Footnote 365: _Highland Tour_, Friday 31st Aug 1787.]
[Footnote 366: _Border Tour_, May 10th, 1787.]
La plus grande preuve surtout du soin avec lequel il étudiait les
figures, c'est qu'il les retenait, qu'il les rapprochait, qu'il les
comparait, les classait en quelque sorte, retrouvait des traits
communs, des ressemblances d'expression, des airs de famille et des
affinités sur des physionomies diverses. «Une vieille dame de Paisley,
une Mrs Dawson ressemble à la vieille lady Wauchope, et plus encore à
Mrs C.--sa conversation déborde de jugement solide et de remarques
justes, mais, comme elles, un certain air d'importance et une
_duresse_[367] dans l'oeil semble indiquer, comme la brave femme
d'Ayrshire l'observait de sa vache, que «elle a ses idées à elle[368]».
À chaque instant, ce travail de rapprochement se faisait dans son
esprit: «Mr Grant, ministre à Calder, ressemble à Mr Scott
d'Inverleithen[369]».--«Mr Ross, un charmant homme, ressemble au
professeur Tytler[370]».--«Miss Ben Scott, ressemble à Miss
Greenfield[371]».--Mrs Monro, jeune femme aimable, raisonnable et douce,
ressemble beaucoup à Mrs Greenson[372]». Et ailleurs, en parlant d'une
jeune fille: «J'ai rarement vu une ressemblance aussi frappante qu'entre
elle et votre petite Beenie, particulièrement la bouche et le
menton[373]». Il n'y a pas, je crois, de plus forte preuve du soin avec
lequel on regarde, que ces analyses de visages; et c'est en même temps
une chose curieuse de voir que les grands observateurs se rencontrent
dans leurs procédés et leur méthode. «Pour garder facilement le souvenir
d'un visage, il faut d'abord comparer dans beaucoup de têtes, la bouche,
les yeux, le nez, le menton, la gorge, le cou et les épaules et faire
des comparaisons[374]». Ces lignes sont de Léonard de Vinci.
[Footnote 367: Ce mot est ainsi écrit en français dans le
texte.]
[Footnote 368: _Highland Tour_, 25th Aug 1787.]
[Footnote 369: _Id._ 6th Sept.]
[Footnote 370: _Id._ 10th Sept.]
[Footnote 371: _Id._ 14th Sept.]
[Footnote 372: _Id._ 25th Aug.]
[Footnote 373: _To Gavin Hamilton._ 28th Aug 1787.]
[Footnote 374: _Léonard de Vinci_, cité par Mantegazza, dans
son ouvrage: _La Physionomie et l'Expression des Sentiments_,
chap. III, p. 39.]
Il se flattait de connaître les caractères et de les juger
impartialement. Quand il lui arrivait de se tromper, il avait l'air d'en
ressentir de la vexation: «Étrange! comme nous sommes disposés à nous
laisser aller à nos préjugés, dans nos jugements sur les autres. Même
moi qui me pique de mon habileté à distinguer les caractères... la peu
commune valeur de Mrs. K. m'avait échappé[375].» Le fait est qu'il était
arrivé à une sûreté et à une promptitude de jugement remarquables. Rien
n'est plus curieux, à cet égard, que les journaux de ses deux tours des
Borders et des Highlands. Ils tiennent au large dans une dizaine de
pages; ce sont des notes rapides, prises le soir en quelques lignes,
souvent en quelques mots. Ce qu'il y a d'observations humaines, de
portraits, de caractères saisis rapidement et fixés d'un trait, est
véritablement incroyable. Nous avons fait le relevé des personnes qu'il
a ainsi observées, pénétrées et peintes, en une seule rencontre et du
premier coup d'oeil; il n'y en a pas moins d'une centaine.
[Footnote 375: _To Miss Chalmers_, 7th April 1788.]
Et quelle variété! Il y a des fermiers, fermiers amateurs et gros
fermiers; des clergymen de diverses espèces, les uns âgés et vénérables,
d'autres bruyants, d'autres tristement adonnés au défaut clérical du
calembourg; il y a des marchands, des officiers de vaisseau, un prévôt
de ville, un intendant «discret, raisonnable et ingénieux», un évêque,
un capitaine qui a été des années prisonnier des Indiens en Amérique,
«officier très gentleman et très poli», un ancien médecin de marine,
vétéran agréable, chaud de coeur, battu par les climats et qui, avec le
goût des gens de mer pour les paysages tristes, s'est retiré près «des
moors romantiques[376]»; il y a des ducs, des professeurs, des
hôteliers, et jusqu'à «un drôle de corps de vieux cordonnier», et un
mineur des mines du Cumberland rencontrés sur une grande route. Ils sont
tous croqués magistralement, en quelques traits, indiqués en quelques
coups de crayon. C'est le Dr Bowmaker, «un homme de forts poumons, et de
remarque assez judicieuse, mais peu habile en bienséance et qui ne s'en
doute pas[377]». C'est M. Brydone, «un très excellent coeur, bon, joyeux
et bienveillant; mais avec beaucoup de la complaisance sans choix des
Français, et, par suite de sa situation présente et passée, un
admirateur de tout ce qui porte un titre splendide, ou possède de grands
biens[378]». C'est M. Hood, «un fermier honnête, digne, et
facétieux[379]»; M. Ker, un veuf avec de beaux enfants, intelligent,
distingué, bel homme «en qui tout est élégant[380]», «son esprit et ses
façons ressemblent étonnamment à ceux de mon cher vieil ami, Robert Muir
de Kilmarnock»; M. Clarke, «un homme intelligent dont l'air un peu
sombre et l'apparence bizarre pourraient prévenir contre lui un
observateur ordinaire[381]»; M. Falconer, «un homme du nord, petit,
irascible, enthousiaste, un dissident[382]»; l'évêque Skinner «dont les
façons douces et vénérables sont plus remarquées chez un homme si
jeune[382]». Parfois, c'est plus court encore. Il n'y a absolument que
des mots sans phrases, des coups de crayon sans contour pour les réunir
et cependant les gens y sont: «Souper: MM. Doig, le maître d'école, et
Bell, le capitaine Forrester du château; Doig, singulier corps, un peu
du pédant; Bell, un individu gai, insouciant, qui chante bien la
chanson; Forrester, un joyeux gaillard, plein de jurons, mélangé de
soldat[383].» Et d'autres, de toute couleur: des timides, des fats, des
bavards décrits d'un mot.
[Footnote 376: _Border Tour_, 10th May 1787.]
[Footnote 377: _Id._ May 6th, 1787.]
[Footnote 378: _Id._ May 7th, 1787.]
[Footnote 379: _Id._ May 16th, 1787.]
[Footnote 380: _Id._ May 12th, 1787.]
[Footnote 381: _Id._ 22nd May 1787.]
[Footnote 382: _Highland Tour_, 6th Sept. 1787.]
[Footnote 383: _Id._ 27th Aug. 1787.]
La galerie des femmes est aussi nombreuse et aussi variée.
Naturellement, il y a de jolies filles et de très jolies; elles sont au
premier rang, aimables, rieuses, gaies, de bonne humeur et de bonne
santé, comme il semble qu'il les préférait. Mais, il y a aussi de
vieilles dames maternelles, excellentes, judicieuses, joyeuses et
aimables, de vieilles filles suries, laides et médisantes, des femmes
intellectuelles, des femmes de toutes nuances et que vraiment on croit
avoir vues. Voici Mrs Brydone, «une femme très élégante de personne et
de manières, les tons de sa voix remarquablement doux[384]». Voici Mrs
Burnside une femme distinguée «simplicité, élégance, bon sens, douceur
de caractère, bonne humeur, aimable hospitalité sont les constituants de
ses manières et de son coeur[385]». Il y a la bonne ménagère, Mrs
Miller, «une agréable, raisonnable et modeste bonne personne, aussi
utile mais pas aussi ornementale que Miss Western de Fielding, pas
rapidement polie à la française, mais aisée, hospitalière et
domestique[386]». Il y a la «jeune veuve gaie, franche, raisonnable et
faite pour inspirer de l'amour[387]». Il y a Mrs Belches, étourdie,
ouverte, affable, éprise de sport champêtre[388]». Il y a cette étrange
figure d'Esther «la femme d'un simple jardinier, une femme très
remarquable pour réciter de la poésie de toute sorte et quelquefois pour
faire elle-même des vers en écossais; elle peut répéter par coeur
presque tout ce qu'elle a jamais lu, particulièrement l'_Homère_ de Pope
d'un bout à l'autre; elle a étudié Euclide toute seule; elle est, en un
mot, une femme d'une intelligence très extraordinaire. En causant avec
elle, je la trouve au moins égale à sa réputation. Elle est très flattée
de ce que je l'ai envoyé chercher et de voir un poète qui fait _un
livre_, comme elle dit. Elle est entre autres une grande connaisseuse en
fleurs, et a un peu passé le méridien d'une beauté jadis renommée[389]».
N'est-ce pas une singulière figure et bien évoquée en quelques lignes.
Et de quoi de plus joli aussi que le double portrait de Mrs Rose la
mère, et de Mrs Rose la fille, qui fait songer à un vers d'Horace: la
mère «une vraie femme de chef de clan», et la fille, «son image un peu
adoucie»; «la vieille Mrs Rose, bon sens sans alliage, coeur chaud,
fortes passions, une honnête fierté, tout cela à un degré rare; Mrs
Rose, la jeune, un peu plus douce que sa mère, ceci peut-être dû à ce
qu'elle est plus jeune[390]». Cette esquisse de ces deux femmes
brusques, dans lesquelles est le même sang, qui se ressemblent à des
moments divers de la vie, n'est-elle pas bien vue? Et cette remarque
n'est-elle pas fine et juste aussi que le tempérament de la mère se
développera chez la fille, quand la mansuétude et le quelque chose de
tendre de la jeunesse l'auront quittée, et que les années de la volonté
seront arrivées?
[Footnote 384: _Border Tour_, May 7th, 1787.]
[Footnote 385: _To William Nicol_, 18th June 1787.]
[Footnote 386: _Highland Tour_, 25th Aug. 1787.]
[Footnote 387: _Id._ 11th Sept. 1787.]
[Footnote 388: _Id._ 15th Sept. 1787.]
[Footnote 389: _Border Tour_, 10th May 1787.]
[Footnote 390: _Highland Tour_, 6th Sept. 1787.]
Et ce ne sont là que les personnages et les scènes en saillie. Derrière
eux, il y a une véritable multitude, une vraie cohue d'indications, noms
propres, professions, réunions. Qu'on n'oublie pas, encore un coup, que
tout cela est comprimé en une dizaine de petites pages, où, au pied de
la lettre, les remarques et les portraits s'étouffent. Qu'on songe que
ceci n'est qu'un herbier, que chacune de ces notes représente une
impression complexe ou tout une troupe d'impressions, comme la corolle
séchée rappelle la fleur vivante et même l'arbuste entier, on aura
quelque idée de ce qu'étaient dans le cerveau de Burns, la sûreté, la
vitesse et l'activité de l'observation humaine.
Cette qualité d'observation frappait ceux qui l'approchaient, comme un
des traits les plus saillants de sa forte intelligence. Dugald Stewart
l'avait bien remarqué: «Parmi les sujets auxquels il avait coutume de
s'arrêter, les caractères des individus avec qui il lui arrivait de se
trouver étaient manifestement un sujet favori. Les remarques qu'il
faisait sur eux étaient toujours perspicaces et pénétrantes, quoique
penchant fréquemment vers le sarcasme.[391]» Et le Dr Mackenzie de
Mauchline disait encore plus fortement: «Son discernement des caractères
dépassait tout ce que j'ai vu chez aucune autre personne que j'aie
jamais connue, et je lui ai souvent fait la remarque que cela me
semblait de l'intention. Rarement je l'ai vu former une fausse
estimation d'un caractère, quand il se faisait son opinion d'après sa
propre observation[392].»
[Footnote 391: _Account of Burns_, by Professor Dugald
Stewart, communicated to Dr Currie.]
[Footnote 392: _Reminiscences of William Burness_, by Dr John
Mackenzie of Mauchline, from Walker's _Memoir of Burns_.]
* * * * *
Mais cette pénétration ne suffirait pas. Elle peut rester immobile ou
fragmentaire, consister en une série de coups d'oeil aigus, mais
séparés. Il faut quelque chose qui étende et anime cette sagacité. Il
faut le plus rare des dons, parce qu'il les comprend tous, le don
dramatique, c'est-à-dire, non seulement de voir et de représenter un
personnage, mais de le reconstituer, de le continuer, de le posséder au
point de vivre en lui; le don d'en créer ainsi plusieurs, de les faire
mouvoir à la fois; et en sentant pour chacun d'eux, de leur prêter
cependant à tous un mouvement d'ensemble, une vie commune, qui constitue
l'organisme d'une oeuvre dramatique. C'est le plus vaste et varié don,
duquel puisse être favorisé un poète quand il le possède dans son
étendue et sa richesse entières. Il semble vraiment que Burns en ait été
doué, dans les dimensions moyennes de son génie. On en demeure presque
convaincu lorsqu'on fait la lecture de la plus surprenante, peut-être,
de ces productions, sa fameuse cantate des _Joyeux Mendiants_.
L'histoire de ce poème est des plus curieuses. On a vu dans quelles
circonstances il avait été composé, en 1785. Burns, passant un soir,
avec deux de ses amis, devant un public-house de Mauchline, et entendant
des chants, était entré. Il avait trouvé une bande de mendiants et de
gueux, qui buvaient et se réjouissaient. Ce tableau l'avait tellement
frappé qu'il l'avait presque aussitôt rendu en vers. Un fait réel, comme
toujours, se retrouve à l'origine; c'est une remarque qu'il ne faut pas
se lasser de faire. Quelques jours après cette rencontre, il avait
récité le nouveau poème à son ami Richmond, lequel racontait plus tard
que, autant que sa mémoire lui permettait de l'affirmer, il contenait
deux chansons qui ne s'y trouvent plus: l'une par un ramoneur, l'autre
par un matelot[393]. Burns lui avait en même temps donné une partie du
manuscrit[394]. Chose singulière, il semble ne s'être pas plus soucié de
ce chef-d'oeuvre que d'une de ses improvisations de cabaret. Peut-être
est-ce parce que, selon le témoignage de Chambers, sa mère et son frère
l'avaient médiocrement goûté[395]. Toujours est-il que cette charmante
production disparut, qu'il n'en reparla jamais, et qu'il semble l'avoir
complètement oubliée. À une demande de Thomson, qui en avait
probablement entendu parler par Richmond, il répondit en 1793,
c'est-à-dire, huit ans après: «J'ai oublié la cantate à laquelle vous
faites allusion, n'en ayant pas conservé de copie, et, à la vérité, je
ne connaissais pas son existence. Cependant, je me souviens, qu'aucune
des chansons ne me plaisait, sauf la dernière, quelque chose dans le
genre de ceci:
Les cours furent érigées pour les lâches.
Les églises bâties pour plaire aux prêtres[396].
[Footnote 393: R. Chambers, _Life of Burns_, tom I, p. 183.]
[Footnote 394: Scott Douglas, tom I, p. 180 (en note).]
[Footnote 395: R. Chambers, _Life of Burns_, tom I, p. 183.]
[Footnote 396: _To Thomson_, Sept. 1793.]
Ce n'est qu'en 1799, trois ans après la mort de Burns, qu'on retrouva le
reste du manuscrit dont il avait fait présent à un autre de ses amis, et
c'est en 1802 seulement que le poème fut publié en entier, complété par
la portion qui se trouvait en possession de Richmond[397]. Il s'en est
fallu de peu qu'il ait disparu. Cela prouve avec quelle facilité Burns
dispersait alors ses vers, et combien il faisait peu de différence entre
ces compositions écrites et ses causeries, qui étaient, au dire de tous,
aussi surprenantes.
[Footnote 397: Scott Douglas, tom I, p. 180-81 (note).]