Au sujet de cette pièce, si remarquable dans l'oeuvre de Burns, les

critiques diffèrent. Les uns la considèrent comme son chef-d'oeuvre.

C'est l'avis de Lockhart et de beaucoup d'autres[326]. Carlyle, au

contraire, s'étonne de la haute faveur dont elle jouit: «C'est moins un

poème, dit-il, qu'un morceau d'étincelante rhétorique, le coeur et le

corps de l'histoire reste dur et mort.» Il reproche au poète de n'être

pas remonté, de ne pas nous avoir emportés dans cet âge sombre, sérieux,

étonné, où on croyait à la tradition, et où elle avait pris naissance,

de n'avoir pas touché «cette corde mystérieuse et profonde de la nature

humaine qui jadis répondait à ces choses, qui vit encore en nous, et qui

y vivra à jamais.» Il incline à croire que cette pièce aurait pu être

écrite par un homme qui, en place de génie, n'aurait eu que du talent.

Il ajoute qu'il lui préfère le poème des _Joyeux Mendiants_ dont nous

allons parler un peu plus loin[327]. Sur ce dernier point, nous serions

d'accord avec lui. Pour le reste, il nous semble qu'il reproche

injustement à Burns de n'avoir pas fait autre chose que ce qu'il a voulu

faire. Il aurait désiré une reconstitution de l'état d'esprit,

superstitieux et toujours surpris, du temps jadis, faite avec sérieux et

respect. Burns n'y pouvait pas songer. Lui qui n'a jamais vu que la vie

contemporaine, et dont le mérite est de l'avoir vue nettement, a rendu

la superstition comme elle existait autour de lui: ni tout à fait

maîtresse, ni tout à fait morte. C'est ainsi qu'elle se montrait par

moments en lui-même. Parlant des contes de revenants et d'esprits qu'une

vieille femme lui avait faits dans son enfance, il ajoutait: «Cela eut

un effet si fort sur mon imagination que, même à présent, dans mes

promenades nocturnes, je suis parfois sur le qui-vive dans les lieux

suspects; et bien que personne ne puisse être plus sceptique que moi en

pareille matière, j'ai besoin d'un effort de philosophie pour secouer

ces vaines terreurs.[328]» Cet effort de philosophie n'était pas à la

portée de tous les paysans. La nuit, dans un orage, il suffisait d'une

lumière inexpliquée, d'un bruit étrange, pour qu'ils fussent repris des

anciennes terreurs. Dans une tête, où les facultés de contrôle sont

désemparées et les facultés d'imagination surexcitées par la boisson,

l'hallucination pouvait devenir complète; et on a vu avec quel art

Burns a accumulé toutes les circonstances, orage, souvenirs lugubres,

qui pouvaient la préparer. Le lendemain, au grand soleil, on se moquait

des frayeurs de la veille. C'est par là que la raillerie entrait. Burns

a donc saisi le point exact où en était la superstition à son époque. Il

a su mêler ce qu'elle conservait d'épouvante et ce qu'elle excitait de

moquerie. Cet effort que lui demande Carlyle, pour reconstituer la

crédulité dans ce qu'elle a de profond et de religieux, était hors de sa

route. C'était un de ces essais de sympathie rétrospective qui ont

intéressé notre temps, mais qui n'ont jamais fourni d'oeuvre de premier

ordre. C'était demander à Burns de faire du Walter Scott. Et que serait

devenue la gaîté de ce morceau, qui est, après tout, un éclat de rire?

Quant à Burns lui-même il estimait que _Tam de Shanter_ était son

chef-d'oeuvre, et il s'en expliquait franchement. Dans une lettre à Mrs

Dunlop, où il lui parlait du fils aîné dont elle avait été la marraine,

il disait: «En vérité, je considère votre petit filleul comme mon

_chef-d'oeuvre_ dans cette espèce de manufacture, de même que je

considère _Tam de Shanter_ comme ma meilleure production en fait de

poésie. Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un

assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu se

passer peut-être; mais ils montrent aussi, selon moi, une originalité,

un fini, un poli, que je désespère de surpasser.[329]»

[Footnote 326: Lockhart. _Life of Burns_, p. 209.]

[Footnote 327: Carlyle. _Essay on Burns._]

[Footnote 328: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Footnote 329: _To Mrs Dunlop_, 11th April 1791.]

Quoi qu'il en soit, c'est une oeuvre de premier ordre, si solide, si

pleine de matière en un si petit volume, et de quelle variété, et de

quel mouvement! Il semble impossible de rassembler plus de tableaux et

de scènes en moins d'espace. La pièce ne compte que deux cent

vingt-quatre vers; voyez que de sujets un dessinateur y peut trouver, et

dans combien de genres différents: la fin du marché, les bonnes figures

de Tam et de son camarade le savetier, cette charmante description de

l'auberge qui est à elle seule toute une toile de Wilkie, l'orage, la

route, Tam chevauchant à travers la pluie; puis, la vieille église

fantastiquement illuminée, toute cette fantasmagorie du sabbat si

puissante et si riche, Satan avec sa cornemuse à la fenêtre, la tête de

Tam dans l'obscurité, les gambades de Nannie, la fuite, la poursuite, le

vieux pont, la catastrophe; c'est une série de peintures, familières,

terribles, féeriques, toujours pittoresques, faites pour épuiser le

talent d'un artiste. Et comme nous retrouvons bien marqués les deux

traits de l'humour: la raillerie qui court à travers toute la pièce, qui

s'attaque aussi bien aux gentillesses de Tam avec l'hôtelière qu'à la

courte chemise de Nannie, et une observation constante, directe,

concrète, autant qu'il est possible! Et quel mouvement! La diversité des

situations et des décors ferait croire à de la fantaisie, si tout

n'était si bien calculé, si enchaîné, si bien proportionné, si

indispensable à la marche de l'histoire, que c'est plutôt de la variété

que de la fantaisie, et que, même là, nous retrouvons le caractère de

mesure et de raison, qui est au fond de l'humour de Burns.

On ne peut s'empêcher de comparer la chevauchée de _Tam de Shanter_ à

une autre chevauchée, fameuse dans la littérature anglaise, celle de

John Gilpin d'amusante mémoire. Sans doute, l'aventure du marchand

drapier, cramponné à la crinière de son cheval, perdant son chapeau,

perdant sa perruque, perdant son manteau rouge, cassant ses bouteilles,

traversant les villages comme un éclair, passant et repassant sans

pouvoir arrêter sa monture devant le balcon où sa femme l'attend, est

d'une charmante et franche drôlerie. Mais ce n'est que le développement

habile et tout littéraire d'une situation ridicule. Cela semble mince et

vite épuisé auprès de l'histoire de _Tam de Shanter_. Celle-ci est

autrement riche, variée, profonde. Elle a surtout une sève de vie

réelle, qui se renouvelle et jaillit de toutes parts. C'est John Gilpin

qui aurait pu être écrit par un homme de talent. L'immortel Tam, quoi

qu'en dise Carlyle, est la création d'un homme de génie. Et, ici encore,

on rencontre le regret que la vie de Burns n'ait pas donné tout ce

qu'elle contenait. Il écrivait à un de ses amis, en lui envoyant le

poème: «Je viens d'achever un poème, _Tam de Shanter_, que vous recevrez

ci-inclus. C'est mon premier essai en fait de contes.[330]» Qu'on

imagine ce qu'aurait été un volume d'histoires de ce genre, diverses,

prises de tous côtés, et écrites avec cette puissance de vie, de comique

et de poésie. C'eût été un livre à mettre à côté des admirables _Contes

de Canterbury_ du vieux Chaucer.

[Footnote 330: _To Alex. Cunningham_, 23rd Jan 1791.]

* * * * *

Cet humour de Burns éclata parmi les Écossais comme une révélation. Ils

ignoraient que leur sol pût produire un fruit aussi savoureux. Dans le

nº 83 du _Mirror_, journal périodique à la façon du _Spectator_, publié

à Édimbourg, à la date du 22 février 1780, c'est-à-dire un peu avant

l'arrivée de Burns dans cette ville, on trouve un article intitulé:

_Recherche sur les causes de la rareté d'écrivains humoristiques en

Écosse_[331]. L'auteur, après avoir constaté que son pays produit sur

les autres sujets des écrivains d'un mérite considérable, s'étonne que

la Tweed établisse pour l'humour, une si frappante ligne de démarcation.

[Footnote 331: _The Mirror_, a periodical paper, published at

Edinburgh, in the Years 1779 et 80.]

«Dans une branche de l'art d'écrire, dans les ouvrages et

compositions d'humour, il est hors de doute que les Anglais n'ont

à redouter aucune rivalité de leurs voisins du Nord. Les Anglais

excellent dans la comédie; plusieurs de leurs romans sont pleins

des plus humoristiques représentations de vie et de caractères,

et maints de leurs autres ouvrages sont pleins d'un excellent

comique. Mais en Écosse, nous avons à peine des livres qui visent

à l'humour, et des quelques-uns qui y visent, peu ont aucun

degré de mérite. Bien que nous ayions des tragédies écrites par

des Écossais, nous n'avons pas de comédie, excepté le _Noble

Berger_ de Ramsay; et bien que nous ayons des romans de

sentiment, nous n'en avons pas d'humour.»

L'auteur de l'article avait raison en ce qui concernait la littérature

savante de son pays. Il n'était pas étonnant qu'elle manquât de

l'élément concret et direct dont vit l'humour. Elle était générale,

abstraite, et cosmopolite. «Il est curieux de remarquer, écrit Carlyle,

que l'Écosse, si pleine d'écrivains, n'avait pas de culture écossaise,

pas même de culture anglaise. Notre culture était presque exclusivement

française. C'était en étudiant Racine et Voltaire, Batteux et Boileau,

que Kames s'était exercé à être un critique et un philosophe. C'était la

lumière de Montesquieu et de Mably qui guidait Robertson dans ses

spéculations politiques; c'était la lampe de Quesnay qui avait allumé la

lampe d'Adam Smith... Jamais peut-être il n'y eut une classe d'écrivains

si clairs et si bien ordonnés, et cependant si totalement dénués, selon

toute apparence, de toute affection patriotique, bien plus, de toute

affection humaine quelle qu'elle fut.[332]» Quoi d'étonnant à ce qu'on

ne trouvât pas d'humour dans leurs écrits? C'était une littérature qui

ne se particularisait pas. Elle n'avait rien d'indigène, aucun goût de

terroir. Elle manquait de pittoresque et de vie.

[Footnote 332: Carlyle. _Essay on Burns._]

De là vient l'opinion que les Écossais étaient incapables d'humour.

Charles Lamb l'a appuyée dans un essai charmant où il oppose l'esprit

calédonien, affirmatif et absolu, à l'esprit qu'il appelle

anti-calédonien, esprit de fantaisie, qui se contente d'aperçus, de

germes, de doutes, de crépuscules de vérités. «Avant tout, défiez-vous

de toute expression indirecte devant un Calédonien. Mettez un éteignoir

sur votre ironie, si malheureusement il vous en a été accordé une

veine.» Il rapporte comme exemple qu'il se trouvait un jour dans une

réunion d'Écossais où un des fils de Burns était attendu. «Je laissai

tomber une sotte expression que j'aurais bien voulu que ce fut le père

au lieu du fils. Sur quoi quatre d'entre eux se dressèrent en même

temps, pour m'informer que c'était impossible puisqu'il était

mort.[333]» Cette réputation des Écossais s'est propagée. Elle a fini

par trouver une formule définitive dans le célèbre mot de Sydney Smith

«que, pour faire entrer une plaisanterie dans la tête d'un Écossais, il

faut une opération chirurgicale.»

[Footnote 333: Charles Lamb. _Essay on imperfect Sympathies._

Swift avait fait une remarque analogue sur la conversation

des Écossais, voir ses _Hints towards an Essay on

Conversation_.]

Si on ne trouvait pas l'humour, c'est qu'on le cherchait là où il ne

saurait exister, dans une littérature raréfiée et dépouillée de

pittoresque. Il suffit de lire Ramsay et Fergusson, _le Noble Berger_ du

premier et _Caller Water_ du second, par exemple, pour en rencontrer

d'excellent. Il se trouve en abondance dans les chansons, et plus encore

dans les petits poèmes populaires, à commencer par le fameux

_Gaberlunzie Man_ de Jacques V. Plus récemment, les recueils du doyen

Ramsay, du Dr. Rogers, de Mr Baxton Hood[334], formés de bons mots,

d'anecdotes, de souvenirs, en ont réuni d'amples provisions. Ils n'ont

eu qu'à laisser tomber les filets dans la conversation et la poésie du

peuple, pour les ramener pleins de traits humoristiques. Les recueils de

proverbes en contiennent aussi beaucoup[335]. En réalité, peu de pays

ont produit plus et de plus grands humoristes: Smollet, Arbuthnot,

Burns, Carlyle; sans parler de l'humour épars dans Walter Scott, dans ce

délicieux livre des _Annales de la Paroisse_ de John Galt, qui, pour

l'humour attendri, est un digne compagnon du _Vicaire de Wakefield_, ou

dans la charmante _Autobiographie de Mansie Wauch_. Il y a eu, au

contraire, de tous temps, un riche fonds d'humour en Écosse. Le Dr

Alexander Carlyle d'Inveresk, que sa vie active et son séjour dans une

petite paroisse mettaient plus en rapport avec le peuple, avait, il est

vrai, protesté contre ce jugement. Il disait, en faisant précisément

allusion à l'article du _Mirror_:

«Je prendrai cette occasion de rectifier une erreur dans laquelle

les auteurs anglais sont tombés et dans laquelle ils sont

soutenus par beaucoup des écrivains écossais particulièrement par

ceux du _Mirror_, qui est que les gens d'Écosse n'ont pas

d'humour. Que cela soit une grosse erreur peut être prouvé par

d'innombrables chansons, ballades et histoires, qui circulent

dans le sud de l'Écosse, et aussi par les personnes assez âgées

pour se rappeler le temps où le dialecte écossais était parlé

avec pureté dans la Basse Contrée, et par celles qui ont eu des

rapports avec le peuple. Depuis que nous avons commencé à parler

une langue étrangère, ce que l'anglais est pour nous, l'humour,

il faut le confesser, est moins apparent dans la

conversation.[336]»

[Footnote 334: Dean Ramsay. _Reminiscences of Scottish Life

and Character._--Charles Rogers, _Traits and Stories of the

Scottish People_.--Baxton Hood. _Scottish Characteristics._]

[Footnote 335: Voir _Scottish Proverbs_, collected and

arranged by Andrew Henderson.--_The Proverbs of Scotland_ by

Alexander Hislop.]

[Footnote 336: Dr Alexander Carlyle. _Autobiography_, p.

222-23.]

Le Dr Carlyle et l'écrivain du _Mirror_ sont d'accord pour attribuer

l'un l'absence, l'autre l'affaiblissement de l'humour à l'abandon du

dialecte indigène. Remarquons combien ce fait corrobore l'importance de

l'élément concret dans la composition de l'humour. Le passage du

_Mirror_ surtout est curieux; il est à lire avec soin, tant il est

instructif à cet égard:

«Le fait qu'un auteur écossais n'écrit pas dans son dialecte

naturel doit avoir une influence considérable sur la nature de

ses productions littéraires. Quand il s'emploie à quelque

composition grave et digne, quand il écrit de l'histoire, de la

politique ou de la poésie, la peine qu'il prend, pour écrire

d'une façon différente de celle dont il parle, n'affecte pas

beaucoup ses productions. Le langage de ces compositions est,

dans tous ces cas, élevé au-dessus de la vie ordinaire, et

partant la déviation qu'un auteur écossais est obligé de faire de

la langue commune du pays ne peut guère lui faire de tort. Mais

si un écrivain doit descendre aux peintures communes et risibles

de la vie, si en un mot il veut se donner à des compositions

humoristiques, il faut que son langage soit aussi près que

possible de celui de la vie ordinaire... Pour confirmer ces

remarques, on peut observer que les seuls ouvrages d'humour que

nous ayons dans ce pays sont en dialecte écossais, et que la

plupart d'entre eux ont été écrits avant l'union des deux

royaumes, quand l'écossais était la langue écrite du pays aussi

bien que la langue parlée. Le _Noble Berger_ qui est plein de

représentations naturelles et comiques de vie vulgaire est écrit

en écossais vulgaire. Beaucoup de nos anciennes ballades sont

pleines d'humour.[337]»

[Footnote 337: _The Mirror_, Nº 83.]

Ainsi, dès qu'on passe à la littérature abstraite, l'humour s'éteint;

dès qu'on revient au langage populaire, concret, vivant, pittoresque,

dès qu'on se rapproche de la réalité, dès qu'on se remet par le langage

qu'elle parle en contact avec elle, alors l'humour renaît. Les seules

compositions qui en contiennent sont celles qui contiennent également de

la vie ordinaire, vécue, observée. Tant il est certain que, sans cet

élément, l'humour dépérit et disparaît. C'était ce langage que Burns

avait repris, et dont il se servait pour donner un si éclatant démenti à

ceux qui refusaient au génie écossais la faculté de l'humour.

* * * * *

Ne nous y méprenons pas, ce don de l'humour est un des plus grands que

puisse avoir un écrivain. C'est presque une marque de génie. À mettre

les choses au moins, c'est quelque chose qui s'en rapproche, qui y

ressemble, qui en contient une parcelle. Carlyle a dit que c'était la

pierre de touche du génie[338]. Mais Carlyle aime à lancer des

aphorismes, dont la vérité qu'ils contiennent est affaiblie parce qu'ils

prétendent contenir toute la vérité. Il est incontestable qu'il y a eu

des génies, comme Milton et Wordsworth, bien pauvres en humour.

Coleridge, dont les jugements foudroyaient moins les choses et les

pénétraient davantage, a dit avec plus de mesure et de justesse: «Les

hommes d'humour sont toujours, en quelque degré, des hommes de

génie.[339]» C'est qu'en effet il rentre dans l'humour la faculté de

percevoir directement la vie, de représenter la réalité, le don

d'objectivité. C'est une des aptitudes les plus rares en littérature: le

travail ni l'étude ne la fournissent, et le talent n'y atteint pas.

Aussi étroit que soit le champ des vrais humoristes, ils sont gens de

génie dans leur coin. Sans parler des grands comme Shakspeare,

Cervantès, Rabelais, Molière, quel autre mot appliquer à Swift, à

Sterne, à Dickens? Et si, pour d'autres comme Goldsmith et Charles Lamb,

ce mot semble trop large, combien de termes n'usera-t-on pas pour

approcher de la même idée? On dira qu'ils ont du charme, quelque chose

d'original, d'inimitable, un je ne sais quoi de particulier. Ne

ferait-on pas mieux de dire qu'ils ont un peu de génie, une parcelle,

aussi peu que ce soit. Il y a dans leur oeuvre, aussi chétive qu'elle

puisse être, une essence qui ne se laisse définir qu'ainsi. Ils sont eux

parce qu'ils ont vu la vie pour leur propre compte.

[Footnote 338: Carlyle. _Essay on Jean-Paul-Friedrich

Richter._]

[Footnote 339: Coleridge. _Table Talk_, 20th August 1833.]

Aussi, les humoristes sont-ils des créateurs, et les plus grands d'entre

eux ont eu naturellement recours au roman et au théâtre.

III.

QUE LE GÉNIE DE BURNS ABOUTISSAIT AU THÉÂTRE.

Burns portait en lui le même besoin. On peut dire qu'il y avait en lui

un auteur dramatique qui a vainement essayé de se faire jour à travers

des circonstances défavorables, mais qui n'a pas cessé de le tenter.

Il en possédait le premier don: le goût de l'observation morale, la

pénétration dans les caractères, le coup d'oeil aigu et entrant qui

discerne, à chaque instant, les ressorts secrets et leur jeu dissimulé,

qui voit derrière les actes les motifs, et derrière les paroles les

intentions.

Il s'était fait du discernement des hommes une étude spéciale et avait

commencé par s'appliquer à se connaître lui-même. C'était pour lui un

des premiers devoirs d'un homme. «Ce fut toujours mon opinion que les

grandes et malheureuses fautes et erreurs, au point de vue rationnel

aussi bien que religieux, dont nous voyons des milliers d'hommes se

rendre chaque jour coupables, sont dues à leur ignorance ou à leur

fausse notion d'eux-mêmes. Me connaître moi-même avait toujours été mon

étude constante. Je me pesais seul; je me mettais dans la balance avec

les autres; je guettais tous les moyens de reconnaître combien de

terrain j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le

dessein de la nature, là où elle semblait en avoir eu un, les diverses

lumières et ombres de mon caractère.[340]» Sa conduite et ses oeuvres

montrent qu'il se connaissait bien. C'est grâce à cette pleine et stable

appréciation de lui-même qu'il avait été si ferme et si digne à

Édimbourg. Sa correspondance est constamment remplie de l'analyse de ses

sentiments, et les lettres à ses amis contiennent beaucoup plus de

récits intérieurs qu'extérieurs. Quand il a parlé de lui-même dans ses

vers, il l'a fait avec une justesse et une franchise telles qu'en

dernière analyse on est obligé d'y recourir, de les citer comme les

jugements les plus définitifs qu'il y ait encore sur lui.

[Footnote 340: _Autobiographical Letter Dr Moore._]

Il portait sur les autres la même application, et en eux la même

pénétration. Il devait ce penchant à son père. Il disait que celui-ci,

dans ses longues années de vie errante, coupée de séjours çà et là,

avait ramassé une grande provision d'observation et d'expérience,

auxquelles il devait presque toutes ses propres prétentions à la

sagesse. Il avait, ajoutait-il, «rencontré peu d'hommes qui comprissent

aussi bien les hommes, leurs façons et leurs voies.[341]» Il avait

commencé de bonne heure à faire son métier d'observateur, à regarder les

visages; à en démêler l'expression; à rebâtir, sur quelques indications

des traits ou du costume, le caractère entier et la vie précédente; à

s'attacher à un homme qu'on suit à travers les groupes et dont on

pressent les gestes et les paroles; à s'égarer et à s'oublier dans les

foules, les yeux mi-clos, afin d'atténuer l'effort du regard et

d'empêcher que les gens ne se sentent observés. Attrayante occupation,

si l'on ne discernait, sur tant de visages, des indices de maladie ou

des traces de chagrin! Dès la ferme de Lochlea, il écrivait à son maître

Murdoch: «J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant qui se

promène obscur et ignoré par les foires et les marchés, lorsqu'il

m'arrive d'y lire une page ou deux du Genre Humain, et de saisir les

manières vivantes, au fur et à mesure qu'elles naissent, tandis que les

hommes d'affaires me bousculent de tous côtés comme un encombrement en

leur chemin.[342]» Et c'était sciemment, avec une sorte de parti pris et

de dilettantisme curieux, que déjà il étudiait les hommes, car, dans

cette même lettre, il disait ces paroles encore plus singulières chez un

jeune paysan de vingt-quatre ans à peine: «Je me fais l'effet d'un être

envoyé dans le monde pour voir et observer; je m'arrange volontiers avec

le filou qui me vole mon argent, s'il y a en lui quelque chose

d'original qui me montre la nature humaine sous un jour différent de ce

que j'ai vu. La joie de mon coeur est d'étudier les hommes, leurs

moeurs, et leurs façons, et, pour ce sujet favori, je sacrifie

joyeusement toute autre considération[342].» Il était, au milieu des

lourdes natures qui l'entouraient, fier de ses pouvoirs d'observation et

de remarque. Lorsqu'il était tombé à Édimbourg au milieu d'un autre

monde, et qu'il s'était trouvé mélangé à des classes d'hommes bien

différentes et toutes nouvelles pour lui, il était encore tout attention

à en saisir les manières[343]. Le journal qu'il avait commencé s'ouvre

par ces mots: «Comme j'ai vu beaucoup de vie humaine à Édimbourg et un

grand nombre de caractères qui sont nouveaux pour quelqu'un qui a été

comme moi élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution de

fixer mes remarques sur le champ[344].» Et plus loin: «J'esquisserai

tous les caractères qui me frapperont de quelque façon[344].» À la suite

de ces déclarations se trouvent les portraits exacts et précis de

Blair, de Dugald Stewart, de Robertson, de Greenfield, et de

Creech[345]. Plus tard, lorsqu'il entra à l'Excise, il écrivait qu'un

des avantages de sa nouvelle position était la connaissance qu'elle lui

donnait des diverses nuances des caractères humains[346]. Il ne perdait

aucune occasion de se trouver au milieu des foules et de les observer. À

un moment d'élections, il écrivait à un de ses amis, prévôt de

Lochmaben: «Si vous pensez avoir une réunion dans votre ville, un jour

où les ducs, comtes, et chevaliers, font leur cour aux tisserands,

tailleurs, et savetiers, j'aimerais à le savoir deux ou trois jours à

l'avance. Je me soucie de la politique comme des trois sauts d'un

roquet, mais j'aimerais voir une pareille exhibition de nature

humaine[347].»

[Footnote 341: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Footnote 342: _To Murdoch_, 15th Jan 1783.]

[Footnote 343: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

[Footnote 344: _The Author's Edinburgh Common-place Book_,

April 9th, 1787.]

[Footnote 345: Voir ces portraits dans _the Edinburgh

Journal_.]

[Footnote 346: _To Lady Glencairn_, Dec. 1789.]

[Footnote 347: _To Provost Maxwell_, Dec. 20th, 1789.]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 17 / 47 段