A BORD DU «TELL»

Mercredi 9 février.

A bord du _Tell_, en partance pour Tripoli:

Je suis l’antique amant de la jeune Aventure,

En notre épithalame ivre d’embrun amer,

Je veux vous mener, fils de l’Acte et de la Chair,

Dénouer l’horizon ainsi qu’une ceinture.

Éperonné d’horreur et fouaillé d’éclair,

Quand le vaisseau me suit et geint sous sa mâture,

J’aiguise en mon élan vers la chose future

L’angle passionné de l’étrave et la mer,

La coque se lamente et pleure la poulie:

L’arbre au vallon natal rêve dans l’embellie;

Seul, stupide et sublime, aux quatre cieux je tends

Mes yeux infatigués de nourrir les mirages,

Ma lèvre, où l’homme altier sculpta pour tous les temps

Cette soif d’infini qu’abreuvent ses naufrages.

Ces beaux vers de M. d’Humières, cette _Chanson de la Figure de proue_

qu’il me lisait, il y a un mois dans sa villa de la Mitre, à Toulon, ce

m’est une mélancolique joie de me la réciter, accoudé aux bastingages du

_Tell_, pendant que le lourd bâtiment s’enfonce dans la nuit au monotone

et sourd roulement des vagues.

Je suis seul sur le pont, il y a cinq heures encore tout grouillant

d’Arabes et de soldats, pitoyables bat’ d’Af et hâves disciplinaires

embarqués pour Gabès, Gabès, ce sous-Cayenne du Sahel...

Il y a cinq heures, sur le quai de Sfax, encombré de hangars et de

marchandises, c’étaient les cent pas, éperons sonnants et tailles

cambrées, de toute une trôlée de sous-offs de spahis, maréchaux des

logis venus là en bande voir partir le paquebot-poste. On vient bien, en

province, voir passer les trains. Oh! la promenade des désœuvrés autour

des gares, les tristes distractions d’une vie de garnison! Puis, ce

furent les adieux de sveltes officiers venus escorter un des leurs à

bord, l’embarquement grotesque de deux juifs retardataires, hissés avec

des cordes hors de leur barque à bord du _Tell_ déjà sorti du port; et

puis, dans le branlebas de la soupe sonnée pour le troupeau parqué dans

l’entrepont, Sfax a disparu de l’horizon, Sfax et la plate étendue de

ses campagnes semées de taches blanches dans le vert bleuâtre de ses

jardins innombrables... tant de villas et tant d’oliviers!

Et maintenant, dans le silence et les ténèbres, je suis seul avec le

lieutenant de quart à veiller à bord; seul, non, car deux points

brasillants me dénoncent dans la nuit deux fumeurs, deux pauvres

malheureux des compagnies de discipline qui, eux aussi, ne peuvent

dormir. Dans l’entrepont, par le grand trou béant où la grue descend et

monte les marchandises, je distingue un tas de loques et de formes

humaines roulées dans des couvertures, soldats et Arabes couchés là

pêle-mêle et dormant les uns sur les autres dans une torpeur de bêtes,

pitoyables épaves que berce le roulis!

Jeudi 10 février.

Dans la nuit, un tumulte, des cris. Je monte sur le pont: le _Tell_ est

entouré de voiliers, de grandes chaloupes fantômes montées par des

Arabes... Ces capuchons dans l’ombre, des pirates de légende ou des

pénitents blancs? Nous sommes mouillés devant Gabès, et ces spectres

d’Orient à bord de ces voiliers qui paraissent si blêmes, ce sont des

portefaix de l’oasis venus pour décharger les marchandises du _Tell_;

puis une autre chaloupe accoste, montée par des rameurs, des Siciliens,

ceux-là; et, toute la nuit, ç’a été un crissement de poulies, un fracas

de caisses incessant et sourd. Les pauvres soldats, les indigènes de

l’entrepont ont été dérangés brutalement; on démontait les planches où

gisait leur sommeil; on aurait eu plus d’égards pour des animaux, et

jusqu’à l’aube, nul d’entre ceux-là n’a pu fermer l’œil.

A sept heures, le hâve et frissonnant troupeau est descendu dans la

chaloupe des Siciliens, qui les ont emmenés.

Une longue bande de sable et dix lieues de palmiers, verdure poudreuse

dans de la lumière, c’est l’oasis; et une tristesse un peu niaise m’a

pris en songeant à tous ces inconnus, mes compagnons de bord d’une nuit,

et que je ne verrai jamais plus.

Sur le _Tell_, le déchargement a continué, et je n’ai même pas eu le

courage d’aller à terre; nous repartions à midi.

Et, pendant cinq heures, ç’a été, dans une lumière éblouissante, le

panorama de l’oasis avec, au-dessus des palmiers, les pâles ondulations

des sables, et, à l’horizon des contreforts de montagnes rougeâtres, le

Sahel, et à la lorgnette un indescriptible grouillement d’Arabes, trois

ou quatre cents au moins, embarquant de l’alfa à bord d’autres voiliers

rangés des deux côtés d’une longue estacade: l’alfa, le grand commerce

de Gabès; Gabès, la plus belle oasis de l’Afrique, celle dont Pline a

écrit: «_Ici, sous un palmier croît un figuier, sous le figuier, un

amandier en fleurs, sous l’amandier un caroubier, puis un abricotier, un

pêcher, et puis enfin du blé, de l’orge et toutes les fleurs._» Il y

croît maintenant des spahis, des bataillons d’Afrique et des compagnies

de discipline. J’ai préféré ne pas descendre à Gabès.

Même jour, quatre heures. Depuis midi, une mer unie comme une glace, une

mer transparente et moirée dans une limpidité de ciel inconnue dans nos

régions du Nord, la plus calme et la plus délicieuse traversée: heures

inoubliables et d’autant plus légères!

Hors l’équipage, nous sommes, ma mère et moi, les seuls Français à bord;

tous les passagers sont Arabes. Une flottille de petits bateaux à

voilures orange, voilà notre seule rencontre en cette solitude azurée,

toute une équipe de pêcheurs d’éponges, ces éponges dont la Méditerranée

est si riche entre Sfax et Djerba. Ils ont amusé un moment nos regards,

telle une jonchée d’écorces de mandarines à la dérive sur le bleu de

turquoise des vagues, puis ils ont disparu, soudain évaporés.

Djerba, c’est la trépidation des treuils descendant les ancres. Nous

mouillons si loin de l’île que la côte s’aperçoit à peine. Djerba, la

villégiature des riches marchands des souks de Tunis; Djerba, la

fabuleuse île de voluptés où Calypso retint, durant dix ans, captifs,

Ulysse et Télémaque. Les fonds de sable s’y étendent si loin qu’il faut

une heure et demie aux chaloupes de l’île pour arriver jusqu’au

paquebot, et les voici qui se profilent à l’horizon, les felouques déjà

turques de couleur et de forme, avec leur unique voile d’un beau jaune

de safran et leur étroite coque recourbée.

Des Arabes les montent; les passagers qu’elles nous amènent diffèrent

aussi par le costume des indigènes de Sfax et de Tunis. Ce sont des

vestes sans manches, des espèces de gilets de soie cerise ou vert

pistache passés sur des chemises flottantes. Race agile aux membres

nerveux, passagers et matelots sont grimpés au mât et sur les vergues

des embarcations.

Un incident: apparition de passagers insoupçonnés à bord durant la

traversée. Quatre Arabes dont une femme, la plus empaquetée et la plus

close de voiles que nous ayons encore rencontrée. C’est un épicier de

Djerba avec sa mère et deux de ses serviteurs. Avec quel soin jaloux

cette vieille musulmane se dérobe aux yeux roumis, non, cela n’est pas

croyable, et quel aria pour la descendre! non, les tâtonnements de ce

paquet aveugle et trébuchant sur les degrés de la passerelle, ses

effrois séniles! En fin de compte, son fils la prend entre ses bras et

la dépose comme un ballot, au fond de la barque; un des serviteurs jette

une pièce d’étoffe sur ce corps inerte, puis il va s’asseoir aux côtés

de son maître, tandis que la vieille Fathma gît sous son haïck et sa

couverture, calée, tel un sac de grains sous une bâche, au milieu des

caisses et des rameurs, effleurée par leurs rames et leurs gros orteils

nus!

Les felouques s’éloignent, un poudroiement d’or les enveloppe; nous

démarrons enfin, nous aussi. Comme un vol de flamants tournoie au-dessus

de Djerba, lueur plus rose dans le couchant rose, Djerba, dernière étape

en territoire français du _Touache_ qui nous emporte maintenant vers

Tripoli!

Heures d'Afrique · 第 71 / 83 题