Samedi 15 janvier 1898.
Le quartier juif, après la porte de France et la rue des Maltais.
C’est surtout là qu’il ne fallait pas revenir; dans ces rues étroites et
sombres, comme étranglées entre les maisons plus hautes, ces rues déjà
sales par les temps de soleil. Non, il ne fallait pas revenir dans le
dédale obscur des placettes et des impasses du quartier des juifs.
Ville morte au cœur même de la ville et qui ne s’anime que le samedi,
j’avais il y a quatre ans aimé l’aspect morne et fermé de ses ruelles
hostiles et de ses hautes demeures, leur air de forteresses derrière
leurs fenêtres grillagées tantôt à l’espagnole, tantôt à la mauresque,
toute cette vie sourde et dérobée d’une race comme en défiance et se
gardant jalousement des autres; quartier bizarre resté bien moyen âge
avec ses maisons en ruines surgissant tout à coup au milieu d’une rue ou
au fond d’une impasse, tout ce labyrinthe de ruelles silencieuses et
tristes, aboutissant parfois à la porte bouchée par des planches d’un
vieux logis à l’abandon! J’y avais fait de si radieuses et lumineuses
rencontres, car la juive, la juive tunisienne hideuse à trente ans avec
sa large face blafarde, ses bajoues, ses fanons et sa taille déformée
par les grossesses, la juive aux lourdes jambes caleçonnées de soie et
d’or est délicieuse de treize à dix-huit ans, et il faut qu’elles soient
bien charmantes, les juives de Tunis, pour résister au grotesque
somptueux de leur costume.
La gorge libre sous une courte chemise de soie vert tendre, bleu
turquoise ou rose turc brodée, c’est, de la ceinture aux chevilles, la
soie mauve, blanche, ou jonquille, d’étroits caleçons, collants jusqu’à
mi-cuisses, aux mollets cuirassés de lourdes broderies d’or, des
caleçons qui valent parfois jusqu’à mille francs pièce et qui, bridant
sur le ventre et leur serrant le bas des jambes, avec la mise en relief
de fesses énormes, donnent aux juives déjà mûres, celles aux gorges
flasques, un étrange aspect d’oies bardées prêtes pour la broche... Un
bonnet pointu à banderole, la jolie coiffure des châtelaines de missel,
casque comme d’un hennin leurs faces empâtées et blêmes, ces faces
envahies par la lymphe juive et jaunes d’une graisse déjà vue à Paris
sur le visage des baronnes; mais ces monstres, je l’ai déjà dit, sont
les juives de trente ans.
Par contre, les enfants rencontrés aux coins des portes sont charmants,
les petites filles surtout, d’une pâleur de jasmin avec leurs grands
yeux noirs. Sous les chamarrures de leurs costumes, ils luttaient, ces
petits juifs, dans mon souvenir, avec les enfants de Tlemcen, et les
jeunes filles donc! les jeunes filles entrevues au fond des cours en
train de faire la lessive, en chemise de soie brodée, tout comme les
princesses des légendes, ou tassées l’une contre l’autre derrière le
renflement grillagé d’une fenêtre, étaient-elles assez délicieuses sous
leurs foulards de soie de couleur vive et le lustré de leurs luisants
cheveux noirs, leurs cheveux du noir de leurs larges prunelles, leurs
foulards du rouge de leurs bouches charnues.
Elles m’étaient apparues dans leurs blouses et leurs caleçons de soies
claires comme autant de fleurs vivantes, les unes isolées sur leur tige,
les autres groupées en bouquet..., fleurs de cire pourtant plutôt que
fleurs vivantes, à cause de leur immuable pâleur... Je me rappelle
encore un certain coin de rue avec un vieux mur blanc de chaux, couronné
de glycines, et un ancien puits à large margelle, surmonté de
ferronneries, dont trois petites juives tiraient de l’eau, groupe
adorable et harmonieux allant du vert tendre au lilas clair. L’une
d’elles était montée sur le puits pour aider au jeu de la poulie, et sa
silhouette enfantine et parée se détachait, dans le soleil, sur le bleu
soyeux du ciel: et cela ressemblait au début d’un conte, d’un conte des
_Mille et une Nuits_. Je ne les ai pas retrouvées.