HALFAOUINE

Vendredi 14 janvier.

_Le quartier Halfaouine, maisons basses, un seul rez-de-chaussée, des

fleurs jaunes et des herbes poussent sur les terrasses; une suite de dés

à jouer d’inégales grandeurs, voilà les rues; chaque habitation s’ouvre

en échope: ce sont en enfilades des friterias, poissons frits et

beignets aux mêmes relents d’huile, des boucheries arabes avec le

boucher assis en plein étal, les orteils nus, au milieu de ses viandes,

boutiques de fruits et de légumes encadrées de régimes de dattes, de

bottes de raves et de chapelets de piments, étals de potiers encombrés

de jarres et de gargoulettes grossièrement peintes à la manière

italienne, boutiques de charbon de bois et, à tous les dix pas, des

barbiers et des cafés maures. Sur la place, vis-à-vis d’un café maure à

péristyle enguirlandé d’une vigne (le fameux café maure reproduit par

toutes les photographies) les huit coupoles blanchies à la chaux de la

mosquée d’El-Aloui, huit mamelons d’un blanc d’argent sur le bleu

laiteux d’un ciel d’aquarelle, et çà et là, dans une foule où la

gandoura devenue rare est remplacée par le burnous, une énorme juive à

bonnet pointu et aux petits souliers trop courts se dandinant comme une

cane; chez les barbiers, quelques soldats du bey... impression de

printemps de Tunis._

* * * * *

Ces quelques notes prises, il y a quatre ans, le moyen de les revivre

sous la monotone et persistante pluie qui continue à noyer Tunis, une

Tunis souillée, délavée et moisie dont une lèpre verdâtre a envahi tous

les murs. De longues traînées vertes, du vert des lentilles d’eau,

formées par des mousses imperceptibles, soulignent le long des dômes et

des murailles les infiltrations d’eau, et font de la ville argentée

(Tunis l’argentée, comme disent les Arabes), une inquiétante

agglomération de dômes et de cubes livides et marbrés de veinures, telle

une immense ruine sculptée dans du roquefort: Tunis d’hiver! Et, entre

ses maisons comme atteintes de lèpre, la foule la plus laide et la plus

sordide, la détresse des burnous et de toutes les loques sales que

l’Arabe de Tunis ballotte entre ses jambes; des vieux bicots retroussés

jusqu’aux cuisses et la fuite sous la pluie de jambes sèches et noires,

profils de dromadaires et pattes de sauterelles d’Égypte, la majesté des

marabouts déshonorée par le parapluie, et, enfin, cette silhouette

inoubliable, ce grotesque rencontré, ici, à tous les coins de rues, les

jours d’averse: un vieil Arabe à capuchon sautillant parmi les flaques

d’eau, un couffin de provisions d’une main, dans l’autre une vieille

ombrelle écrue; non, décidément, il ne fallait pas revenir.

Heures d'Afrique · 第 62 / 83 题