dont Victor Hugo excellait à ressusciter toute la gloire dans une rime:
Césarée, Antioche, Héliopolis, Assur:
Tunis combien déjà lointaine, hélas! et pourtant si présente encore...
il y a deux ans; non point la Tunis des touristes, la ville européenne
de la porte de France, le bruyant et coloré caravansérail des souks, ou
la ville arabe et puante du quartier Halfaouine, mais la Tunis moins
connue et bien autrement savoureuse de la porte Bab-Sidi-Abdallah, non
loin du quartier de la brocante, auprès du château d’eau nouvellement
construit au sommet de la ville pour y distribuer les eaux du Zaghouan;
car il existe encore, le fameux aqueduc qui apportait l’eau de la
montagne des sources à Carthage, l’aqueduc immortalisé dans la
_Salammbô_ de Gustave Flaubert par l’équipée de Mathô et Spendius,
l’aqueduc qui, une fois entamé par la hache du Lybien, vouait toute la
ville et le peuple d’Hamilcar aux affres de la soif et à Moloch
dévorateur.
Ces ruines courent encore à travers toute la campagne, et c’est, entre
Tunis et l’emplacement de l’ancienne Carthage, une longue file d’arcades
dressant à l’horizon des piliers de briques roses, et cela sur des
longueurs de deux cents et de trois cents mètres, pour se briser tout à
coup, quitte à se relever plus loin comme les tronçons d’un serpent qui,
tout coupé, vivrait et remuerait. Oh! la tristesse et la mélancolique
leçon de ces inutiles arceaux s’effritant à travers la plaine et
racontant, durant des lieues, la grandeur à jamais disparue d’une
civilisation qui n’est plus! Une partie de cet aqueduc subsiste, encore
intacte, et c’est elle qui apporte du Zaghouan et jusqu’au château
d’eau, tout à l’heure cité, le trésor des sources qui alimentent Tunis;
mais les ingénieurs français l’ont absolument enterré, enfoui, sous des
remblais, dérobant l’ancien travail romain à la malveillance des
indigènes et aux intempéries des saisons, et c’est l’aqueduc qui
fertilisait jadis les jardins d’Hamilcar qui alimente aujourd’hui les
jets d’eau des palais des beys; et Tunis a confisqué pour ses patios et
pour ses places les sources nourricières de l’antique Carthage, comme
elle a volé les mosaïques et les piliers polychromes de ses temples pour
en orner les portes de ses mosquées et les angles de ses minarets.
Selon l’inéluctable loi de nature, la ville moderne a dévoré la ville
morte, empruntant ses plus riches parures aux ruines mêmes de la
défunte; elle a secoué ses cendres au vent dans un crible pour y mieux
trouver les amulettes rares et les joyaux précieux, et c’est avec les
ossements de Carthage qu’est édifiée la séduction de Tunis.
Nous revenions de visiter le Bardo, le Bardo des anciens beys que vient
d’entamer la pioche des démolisseurs et dont il ne reste plus à l’heure
actuelle que la fameuse cour des Lions; nous avions traversé des lieues
et des lieues de trèfle et de luzerne en fleur et, les narines encore
emplies d’une odeur de miel, nous venions de nous engager par la porte
de Bab-Sidi-Abdallah, dans l’enceinte des murs,--les murs flanqués à cet
endroit d’une ancienne forteresse, dont l’incurie orientale laisse
depuis des siècles envahir la base par des amoncellements d’ordures.
Elle sert aujourd’hui de poste ou de caserne; le sommet de ses grosses
tours rondes s’effrite dans l’herbe rase de hautes pentes gazonnées, car
non seulement les fossés ont disparu, insensiblement comblés, mais des
entassements de détritus et de boue ont submergé peu à peu l’ancien
fort; et c’est maintenant, à l’ombre des hautes murailles, des pelouses
mamelonnées où toute une vermine populaire s’ébat gesticulante, bruyante
et colorée autour de psylles, charmeurs de vipères, et de bateleurs,
faiseurs de tours.
Toute la lie du faubourg est là, hommes et enfants accroupis et couchés
dans ces pittoresques poses comme en possèdent seules les races de
l’Orient, et c’est dans l’herbe verte la bigarrure et le chatoiement de
toutes les nuances et de toutes les couleurs, gandouras mauves et roses,
vestes turquoise, turbans brodés de jaune, chéchias et burnous coiffant
les faces rases de toute la gamme des rouges et drapant les épaules de
toute la gamme des blancs, une incroyable palette grouillante, remuante,
avec çà et là des trous noirs de bouches grandes ouvertes et le
mouvement de deux bras levés et jetés en avant. Toute cette joie
populaire applaudit à deux énormes portefaix qui luttent, car il y a des
lutteurs aujourd’hui à la porte Bab-Sidi-Abdallah et, le torse nu, moiré
de sueur, les deux hommes, pantalonnés de caleçons de cuir, essaient
avec des mouvements lents et cauteleux de félins de saisir chacun le cou
de son adversaire; ils ont tous deux d’effrayantes carrures, des faces
de brutes à longues moustaches et le crâne en pointe des Barbares qui
ont brûlé le Parthénon; ce sont deux Turcs de Constantinople.
Voilà déjà une demi-heure qu’ils se malaxent les chairs sans parvenir à
se tomber; la populace bat des mains à chaque reprise. Trois élégants
aux yeux gouachés de kohl dominent de toute leur hauteur l’assistance
assise en cercle; des rires d’enfants s’égrènent dans la foule, derrière
nous, car nous nous sommes arrêtés à les regarder. Ce sont, coupées de
minarets et de coupoles de mosquées, les terrasses du faubourg
d’Al-Djazira descendant jusqu’à la mer, toute une dégringolade de cubes
blanchis à la chaux, échelonnant jusqu’aux lacs les degrés inégaux d’un
escalier géant. Chaque moellon d’une de ces marches est une demeure
arabe, et nous dominons tout le panorama comme du haut d’une
invraisemblable pyramide, dont la première marche baignerait dans la
mer.
Vis-à-vis nous, de l’autre côté du golfe, ce sont les silhouettes
épiques des montagnes célèbres, le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le
Zaghouan, la fameuse montagne des sources, toutes les trois déjà
vaporeuses dans le crépuscule, trois arabesques couleur d’iris que le
mirage de l’heure fait étonnamment proches et hautes (on croirait qu’on
va les toucher du doigt). Dans quelques minutes, elles se profileront en
noir sur un ciel de soufre, un horizon en ce moment d’or rose, qui
s’altère et verdit déjà.
Des rumeurs confuses montent de la ville européenne; des âniers passent,
poussant devant eux leurs petits ânes gris et blancs chargés de couffes;
il descendent eux aussi vers la porte de France, et nous les suivons.
Le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan diminuent à mesure que
nous descendons; tout est mirage dans ces pays de lumière, illusion et
déception. C’est l’heure de la sortie des ateliers, l’heure où l’artisan
tunisien clôt les volets de son échope; la vie et le mouvement affluent
dans les rues avec une frénésie inconnue en Europe; les cafés arabes
regorgent d’une clientèle affairée, bavarde, gazouillante, et ce ne sont
autour de nous que mélopées étrangement chantantes; ces gens-là ont
comme une caresse dans la voix.
Près du quartier de la brocante, nous faisons halte à la place des
conteurs; elle fourmille de monde à cette heure crépusculaire. Trois
êtres haillonneux, fantômatiques sous leurs capuchons effrangés, se
tiennent accroupis au milieu de la place; le plus âgé, une figure de
buis perdue dans une barbe de fleuve, récite d’une voix de rêve,
monotone, lointaine, je ne sais quelle légende du pays; de temps à
autre, les deux autres reprennent sa dernière phrase en refrain et se
frappent les paumes en cadence, puis ils se taisent et le vieux diseur
de légendes continue; un tambourin en terre est posé devant eux. Autour,
c’est la foule attentive.
Qui accroupis, qui debout, les Arabes écoutent tous dans des poses
d’extase avec des yeux ravis: véritable peuple d’enfants, le merveilleux
les enchante; de temps à autre, un sou tombe dans le tambourin en terre,
qui sert de sébile aux conteurs; la nuit tombe; à peine distingue-t-on
maintenant les traits de leurs visages... Des sons de derbouka ronflent
dans les cafés voisins, des zouaves permissionnaires passent, se hâtant
vers le jardin de Djelbirb; des chauves-souris tournoient dans l’air.