_à Maurice Bernhardt._
Dans une échope, près du Marché, en sortant de la rue des Ouled-Naïls,
de grossiers bijoux kabyles et des objets de sparterie s’étalent jusque
sur la chaussée; deux Arabes les surveillent, dont un d’une merveilleuse
beauté.
Grand, svelte et d’une pâleur ambrée qui s’échauffe et devient comme
transparente au soleil, il a l’air vraiment d’un émir, ce marchand de
pacotille, avec sa barbe frisée et noire, son beau profil aux narines
vibrantes et sa bouche ciselée et dédaigneuse, sa bouche aux lèvres
fines d’un rouge savoureux d’intérieur de fruit. C’est un nomade, le roi
de Bou-Saâda, comme le fait sonner fièrement son compagnon; tous deux
sont venus à travers le désert pour vendre leur camelote aux hiverneurs.
Tandis que l’associé s’anime et vous bonimente son étalage avec des
gestes de guenon caressante, toute une mimique que ne désavouerait pas
un camelot du boulevard, le _roi de Bou-Saâda_, drapé dans un burnous de
soie d’une blancheur lumineuse, se meut lentement dans le clair-obscur
de la boutique, et, silencieux (car il ne sait ni anglais, ni français),
promène autour de lui de longs yeux de gazelle d’une humidité noire et
tout gouachés de kohl.
* * * * *
En sortant du parc Landon, un peu avant d’entrer dans le village nègre,
une forme accroupie se tient immobile au bord de la route. Au loin, ce
sont de maigres cultures d’alfa, quelques pâles avoines d’un vert de
jeunes roseaux, le vert anémié de la végétation d’Europe sous ce ciel
accablant, et puis de longues ondulations de sable; le désert couleur
d’argile rose, avec çà et là les bouquets de palmiers des oasis les plus
proches, les palmiers et leurs fines dentelures, comme découpées à même
du bronze vert.
Figée au milieu de la turbulence de la marmaille indigène accrochée à
nos pas, la figure accroupie tient, tendu vers d’hypothétiques passants,
un infatigable bras nu. D’une maigreur étrange, décharné, et d’une chair
si pâle qu’elle en paraît bleuie, ce bras obsède et fait peur; c’est
celui de la Misère, et c’est aussi celui de la Faim, mais de la Faim
agonisant au soleil, sous le plus beau climat du monde, devant la morne
aridité des sables.
Il se développe, ce bras anguleux et fibreux, tel une tige flétrie
d’aloès, de dessous un amas de cotonnades bleuâtres où une exsangue et
dolente tête se tient penchée et dort.
C’est une poitrinaire, une fille de quinze ans à peine, aujourd’hui sans
âge, sans sexe dans son effroyable maigreur, une des Ouled-Naïls les
plus en vogue, il y a trois mois encore, de la rue de la prostitution,
la plus recherchée certainement des hiverneurs cosmopolites de Biskra:
Nouna, une indigène presque intelligente celle-là, fine d’attaches et de
profil, entendant et parlant bien le français, et qui, au mois d’août
dernier, venait danser le soir au cercle des officiers, tandis
qu’étendus sur les nattes, des lieutenants, de spahis, des capitaines de
zouaves demeurés à Biskra, fumaient des cigarettes en songeant un peu
mélancoliquement aux camarades partis en congé.
Ce spectre de la phtisie, écroulé dans le poudroiement ensoleillé du
chemin, a été une belle fille constellée de sequins, de lourds bijoux
d’argent et, comme ses compagnes, coiffée de pesantes nattes bleues
enjoaillées de plaques de verre et de métal: dans vingt jours, ce sera
une morte.
Sa famille, son père ou son frère ou quelconque (car la mère en ces pays
compte peu), depuis l’âge de douze ans, la promène et l’exploite;
enfant, on la vendait aux officiers de la garnison, aux touristes
anglais et aux cheiks du désert passant par là en caravanes; dans la
journée, elle posait chez des peintres, et, le soir, dansait dans les
cafés indigènes bondés de voyageurs. Aujourd’hui, les siens l’ont
dépouillée: plus un bijou, plus un sequin, quinze sous de cotonnade
bleue roulée sur son échine tremblante, et on l’envoie mendier sur les
routes, et Nouna y meurt lentement, sans une plainte, une main
machinalement tendue vers le passant, résignée de la morne résignation
d’un animal, aujourd’hui bête à souffrance, autrefois bête à plaisir.
* * * * *
Hambarkâ et Mériem; les deux sœurs égyptiennes de la rue des
Ouled-Naïls, la gloire et le seul charme, en vérité, de la prostitution
de Biskra.
Hambarkâ, brune et colorée, très peinte, rappelant, dans sa robe de
brocart jaune très raide, à manches larges, une vierge de l’école
byzantine; Mériem, souple et mince, l’air d’un jeune sphinx aux yeux de
gazelle, dans sa tunique de soie verte mordorée, le caractère de son
visage, étroit et long, savamment accentué par une étrange coiffure de
soie violette et de gaze noire. On voit que des peintres européens ont
présidé à cet ajustement: chaque partie du costume a une valeur
esthétique ignorée de l’Orient, où le soleil est, avant tout, le grand
arrangeur des tons et des couleurs. A travers l’ignominie de la rue des
Ouleds, à la fois parfumée et puante, Hambarkâ et Mériem déambulent
fièrement toute la journée, la main dans la main, une fleur de grenadier
derrière l’oreille et, quelquefois, dans la narine, ce qui est ici la
coquetterie suprême.
Devant des portes entrebâillées de bouges, qui sont ici les lieux de
plaisir, des écroulements de chair avariée, recrépie d’onguents et
peinturlurée de fards, représentent, échoués jusqu’au milieu de la
chaussée, et la Femme et l’Amour; de vieux rideaux de tulle à fleurs,
des cretonnes voyantes, et, çà et là, quelques voiles bleuâtres lamés
d’or enveloppent et enturbannent ces beautés avachies. Les mains,
demeurées assez fines, se tendent machinalement vers vous, couvertes de
tatouages et rougies de henné, et, sous de bouffantes tresses de laine
noire, de gros yeux morts à paupières flasques, de veules yeux
charbonnés de kohl roulent plus qu’ils ne regardent, reculés par l’ombre
des fards dans le rond crayeux de larges faces à bajoues, d’une
lassitude abominable. Et le goitre des mentons s’écroule et pend sur le
ballonnement des gorges, et les gorges fluent sur le renflement des
ventres; et, les cuisses grotesquement écartées, ces dames, assises à la
turque sur le seuil de leur échope, s’occupent à faire brûler de
l’encens et du benjoin sur des réchauds de cuivre: aimable invitation
aux passants que ces tourbillonnements de fumée odorante. Derrière les
portes entrebâillées, les marches apparaissent d’un escalier blanchi à
la chaux qui mène à la soupente de ces vendeuses d’infini et d’amour;
cela pue d’ailleurs formidablement la misère et la crasse; encens et
benjoin sont de troisième qualité, et les relents des _friterias_
voisines, aggravés des pestilences du marché tout proche, impressionnent
péniblement l’odorat du visiteur.
Au milieu de toutes ces infamies, Hambarkâ et Mériem promènent, comme
deux jeunes princesses d’un autre temps et d’une autre race, leurs
grâces de jeune animal et la sveltesse souple de leurs corps vierges...
ou tout au moins demeurés tels, car Hambarkâ, qui se détaille elle-même,
sans famille derrière elle pour surveiller la vente, et s’est faite
l’éditeur responsable de sa jeune sœur, proclame bien haut et à qui veut
l’entendre qu’avec elles deux il faut se résigner aux jeux savants de la
Petite Oie, _frottir et non cassir_, tout comme nos flirteuses et
prudentes mondaines. Au pays du soleil et des audaces arabes, ce _non
cassir_ fait songer.
La hautaine Hambarkâ tient d’ailleurs à distance soldats et indigènes;
conducteurs de caravanes, cheiks des tribus voisines et même maréchaux
des logis des régiments de France peuvent venir heurter et crier à sa
porte, elle ne s’adoucit qu’aux adjudants, et encore préfère-t-elle et
de beaucoup aux officiers de la garnison les peintres français animés de
justes défiances et les bons touristes anglais généralement fort
généreux, lorsqu’il s’agit de Mériem et de _non cassir_.
Et pourquoi se prostitueraient-elles, puisqu’elles sont riches? Et il
faut voir Hambarkâ faire ruisseler du bout de ses doigts fins les louis
et les dollars de leurs triples colliers; elles donnent le café chez
elles et consentent à se montrer nues, voilà tout. Le soir, elles
dansent dans une espèce de café-chantant tenu par deux Arabes, et
obtiennent ce qu’elles veulent de ce public de peintres américains, de
touristes français, de vieilles misses, affolées de promenades à chameau
et d’immoralités arabes, et de curieux de tous pays.
Ainsi s’exprime la donzelle. Malheureusement, tout l’échafaudage de ces
ingénieux mensonges s’écroule devant deux mots de l’officier qui veut
bien nous servir de guide. Nous le suivons dans une sorte de hangar
bondé d’Arabes et de spahis indigènes, établissement à moitié café
maure, à moitié fumerie pour amateurs de kief, et là, vautrés au milieu
d’un tas de burnous et de loques douteuses, notre guide nous montre les
amants de cœur de ces dames: celui d’Hambarkâ d’abord, un jeune Kabyle à
la face camuse et souriante, magnifiquement vêtu d’une robe de soie
verte (la couleur ici affectée aux pèlerins, retour de la Mecque, et aux
pieux marabouts, la couleur sacrée), et celui de Mériem, un superbe
nègre aux larges épaules, mais au nez rongé, genre de beauté galante
déjà remarqué dans les maisons de filles de Constantine.
Ces deux seigneurs, tout rongé que soit l’un et tout sacré que paraisse
l’autre dans sa robe smaragdine, n’ont pas l’air d’hommes à ne pas
_cassir_.
Et c’est pourtant ce _non cassir_ qui a fait la fortune de ces dames. La
colonie anglaise surtout est, paraît-il, d’un merveilleux rapport. Ces
dames donnent le café chez elles et consentent à se montrer nues aux
artistes, voilà tout.