Des ronflements de derbouka, des bruissements de soie et de moire, des
jurons français, des rires gutturaux, espagnols ou maltais, et des
mélopées arabes, des blancheurs de burnous et des étincellements
d’uniformes, des odeurs de friture et d’essence de rose, des coins
pleins d’ombre et des angles de rue inondés de lumière, un cliquetis de
sabres et de molettes d’éperons sur des bruits de portes qu’on ferme et,
derrière des judas grillés, des femmes immobiles et fardées apparues
sous des voiles; une indéfinissable atmosphère de musc, de gingembre et
d’alcool, empestant à la fois le suint et le drap de soldat, une rumeur
incessante de voix et de pas, les bousculades et les attroupements d’une
foule en fête, et, sur toutes ces silhouettes tour à tour éclairées et
obscures, le bain de vif-argent d’une nuit lunaire et bleue, la
fantasmagorie d’un ciel roulant un disque de nacre dans de translucides
profondeurs de saphir; la rue des Échelles, la rue des Filles et de la
Prostitution à neuf heures du soir, dans le vieux Constantine.
Oh! cette rue des Échelles, son pittoresque et son grouillement sous les
traînées lumineuses de ses cafés maures! Comme nous voilà loin de la
tristesse et du silence de la Kasbah d’Alger, si déserte et si noire dès
huit heures du soir, si fantômalement blême dans le mutisme menaçant et
le morne abandon de ses rues étranglées. Ici ce sont des allées et
venues continuelles d’Arabes, de zouaves permissionnaires, de turcos et
de spahis drapés dans de longs burnous. Voici trois indigènes qui
s’avancent, lentement, en se tenant par la main, l’air de grands enfants
égarés dans une ville de joie. Leur gravité souriante, leur haute
stature, leur démarche calme font songer à la promenade à travers
quelque Bagdad de rêve de trois princes des _Mille et une Nuits_. De
chaque côté de l’étroite rue en pente, des échopes de _friterias_ et de
marchands de beignets empestent auprès des cafés arabes aux
consommateurs débordant en dehors, vautrés et couchés en tas sur des
bancs; puis ce sont des attroupements de soldats devant des buvettes
maltaises, des maisons de filles et des bains maures, le tout aggloméré
sur un très court espace, dans la petite rue dévalant dans le noir avec
une rapidité de torrent. Une incessante galopade d’uniformes la
traverse; tous les quartiers de cavalerie, toutes les casernes de
Constantine sont là ripaillant, fumant et cherchant de la femme. De
larges judas grillés se découpent en clartés dans le bronze résistant de
petites portes basses; dans la lumière, des filles apparaissent
groupées, échelonnées dans des costumes de couleurs vives, en travers
des marches d’étroits escaliers; des cours mauresques blanchies à la
chaux, une chaux teintée de bleu qui met comme un éternel clair de lune,
s’enfoncent sous de vagues colonnades; comme une illusion de palais de
songe flotte à travers ces patios entrevus; des brûle-parfums fument à
l’entrée.
Les filles, pour la plupart avachies et très grosses, sont assez jeunes
pourtant; presque toutes juives, elles ont, malgré leur maquillage trop
rose, leurs lèvres épaisses et leurs sourcils artificiellement rejoints,
un certain charme mystérieux d’idoles. Les foulards lamés d’argent et
les oripeaux verts et mauves brillants de clinquant, dont elles sont
affublées, ajoutent au prestige du décor, et puis leur air d’indolence
passive est bien celui qu’on prête aux houris des paradis de l’Islam.
Quelques-unes sont coiffées en _Ouled-Naïls_ avec de grosses chaînes
d’or leur barrant le front; de lourdes tresses de crin noir bouffent
autour de leur grosse face pâle, du rouge s’écrase à leurs pommettes, et
leurs mains tatouées, ensanglantées de henné, sollicitent le passant
avec une grâce inquiétante et simiesque. Des Arabes s’arrêtent devant
les judas; ils regardent, se consultent et vont promener plus loin leur
curiosité somnolente; en somme, beaucoup de curieux et peu de clients.
Si les lourdes portes de bronze s’entr’ouvrent, c’est devant quelques
soldats de la garnison; mais uniformes et burnous se hâtent surtout vers
le bas de la rue, dans la partie qui longe le ravin, où la prostitution
espagnole et française raccroche effrontément debout sur le seuil de la
_cella_ de la courtisane antique.
Néanmoins la foule augmente; un bruit d’armée en marche monte entre les
maisons; des bouffées d’aromates s’échappent des bains maures; une
patrouille de tirailleurs, faces courtes de fauves aux yeux rieurs et
blancs, prend son _kaoua_, arme au pied, disséminée sur les nattes de
deux cafés voisins. Une espèce d’arche jetée sur la rue et en reliant
les deux côtés l’un à l’autre laisse voir dans une baie lumineuse des
Arabes accroupis. Cette arche est un café maure. Par où y monte-t-on?
Mystère! Les burnous et les turbans apparaissent suspendus dans le vide,
comme dans un décor de théâtre; la rue grouillante et piquée de lumières
s’enfonce par dessous; au-dessus, c’est le ciel nocturne baigné de
lueurs coupantes comme d’acier bleui; à l’horizon, la silhouette des
montages de Constantine.
Un attroupement d’indigènes nous arrête devant un café où des derboukas
bourdonnent, des flûtes glapissent; une mélopée gémit, aiguë et monotone
jusqu’à l’écœurement. L’établissement est bondé d’Arabes. Deux êtres
exsangues, aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, deux
danseurs kabyles y miment des déhanchements infâmes; leur sveltesse,
extraordinairement creusée aux reins, s’y cambre dans des flottements de
gaze et de tulle lamé, tels en portent les femmes. Leurs bras grêles se
tordent en appels désespérés, presque convulsifs, au-dessus de leurs
faces immobiles; leurs yeux sont peints, peintes leurs joues tatouées,
et de courts frissons les secouent de la tête aux pieds, comme une
décharge de pile électrique. Les assistants, les prunelles allumées,
frappent en cadence dans la paume de leurs mains, tandis qu’un des
danseurs lance un long cri de hyène et que redouble, plus assourdissant
encore, le bruit des tamtams et des flûtes: c’est un café de fumeurs de
_kief_.