LA VILLE DES TANNEURS

_Pour le Docteur Samuel Pozzi._

Nous contournons, de l’autre côté même des gorges du Rummel, la

formidable enceinte, toute de roches et de falaises, de la hautaine

Constantine; le pont du chemin de fer d’une arche vertigineusement

hardie nous a mis hors de la ville. L’abîme en entonnoir du torrent

tourne et serpente au pied du vieux repaire des deys, et, de l’autre

côté du vide, aux toits de casernes et aux hautes maisons à cinq étages,

faisant face à la vallée d’Aumale, a succédé une agglomération de

petites terrasses, de murs croulants, d’escaliers et de hangars, le tout

roussi, couleur de tan, dévalant comme un troupeau de chèvres au-dessus

d’un gouffre ignoble d’aspect et de puanteur.

Ce gouffre immonde, c’est le Rummel devenu, au pied du quartier des

peaussiers, l’égout de leurs eaux et de leurs détritus. Les escaliers

branlants, les toits et les terrasses s’étageant au-dessus du torrent,

c’est la ville des Tanneurs.

Ce Rummel, qui tout à l’heure encore roulait avec un bruit d’enclume

dans le grandiose et le clair-obscur de gorges presque infernales, le

voici maintenant sur une distance d’au moins un kilomètre, du pont du

chemin de fer au pont du Diable, devenu sentine et cloaque, et quel

cloaque!... une sentine infâme, étranglée entre deux falaises à pic,

dont l’une, rempart naturel de Constantine, étaie maintenant une ville

obscène et malade, une ville de peste et de malaria pourrissant là, dans

d’innommables fétidités, au-dessus de roches contaminées: des roches

elles-mêmes putrescentes et chancreuses, se crevassant en fissures

sinistres, en fistules atroces, quelque chose comme une gigantesque

pièce anatomique du musée Dupuytren, un paysage retouché par Ricord, où

jusqu’aux rares palmiers, poussés là dans les traînées d’un brun

équivoque et jaunâtre, ont des aspects d’excroissances bizarres, mûres

pour le thermocautère ou le bistouri du chirurgien.

Au-dessus de ce gouffre ordureux, béant comme je ne sais quel effroyable

sexe, planent et tournoient de lents vols de vautours. Tout Constantine

se vide dans cette partie du Rummel; l’éternelle pourriture de la ville

arabe y coule et y suinte par toutes les fentes du rocher; et, attirés

par cette pourriture, les _charognards_ (tel est le nom sinistre qu’on

donne ici aux vautours) attristent de leurs longs cris plaintifs

l’étroit couloir de falaises, où l’ébouriffement de leurs ventres

argentés évoque au crépuscule l’idée d’oiseaux-fantômes, de vautours de

limbes, surveillés de loin, du haut des toits de la ville, par la

silhouette immobile des cigognes.

Tant de puanteurs et tant de larges ailes tournoyantes dans l’air! On

songe malgré soi aux lugubres oiseaux du lac Stymphale, à d’épiques

légendes de peste et de charnier, à des visions féeriques et fabuleuses

comme en peignit Gustave Moreau, et cela dans le décor rocailleux et

terrible que nous offrent ici même les gorges, où tant d’infâmes relents

montant en bouffées chaudes justifient si bien le nom de

Constant-sentine, donné par un loustic à l’ancienne ville des deys.

A mi-flanc de la roche, au-dessus d’un remblai de gazon, notre cocher

appelle notre attention sur un trou plus ignoble encore. C’est, dans

l’herbe courte du talus, un répugnant amas de loques et de vieux os,

d’anciennes boîtes à sardines, de bidons à pétrole et de chiffons

sordides, quelque chose comme l’entrée de la grotte du sphinx, mais d’un

sphinx de banlieue, peint par Raffaëli.

C’est la retraite d’un marabout fameux, très honoré des Arabes qui le

nourrissent... et le vont consulter par des chemins qui feraient peur à

des chèvres. Toutes les ordures entrevues sont à la fois le mobilier, la

garde-robe et la desserte du vieux prophète. Il vit là, dans ce

cul-de-basse-fosse, sous les déjections suintantes de la ville indigène,

les pieds dans le gouffre. Il vit, si cela est vivre, des aumônes et de

la piété de la population de la plus sale de toutes les villes de la

province. Sur un ciel gris de fer, que le couchant décompose et qui, par

places, s’ensanglante et verdit comme une plaie, les terrasses de la

ville montent et s’estompent en noir avec la silhouette plus grêle des

cigognes. Dans le Rummel envahi d’ombre, l’envolement des vautours

flotte plus indistinct; comme une forme s’ébauche de l’autre côté du

gouffre, à l’entrée de la grotte du marabout. Je songe malgré moi à mes

lectures de Gustave Flaubert: des souvenirs de _Salammbô_ me hantent,

celui des mangeurs de choses immondes se précise entre tous; et je

regagne la ville française, écœuré et pourtant charmé d’avoir touché de

si près, à travers tant de siècles, les mœurs abolies des antiques

Carthages.

Heures d'Afrique · 第 49 / 83 题