LA NOUBA

Le déjeuner s’était prolongé autour des petites tasses d’un café maure,

et, conquis malgré nous par cette atmosphère de paresse et de lassitude

heureuse qui est la respiration même de Blidah, nous suivions lentement,

hors des portes de la ville, la petite route ensoleillée plantée de

caroubiers et bordée de villas, qui va par les ombrages de l’ancien

_Bois sacré_, le Bou-sacra arabe, rejoindre le champ de manœuvre de la

Mitidja.

Des petits jardins des maisons de la route, propriétés d’officiers en

retraite ou locations d’Anglaises poitrinaires venues mûrir leur phtisie

au soleil, des senteurs de jonquilles et d’orangers en fleurs montaient,

à la fois si douces et si violentes qu’une espèce de malaise exquis vous

écœurait; certains dessous de batiste et de soie molle de certaines

femmes un peu grandes, très sveltes, très souples et blondes, comme

vouées à l’éternel demi-deuil de nuances violettes et mauves, dégagent

ce parfum endormeur et puissant. J’en ai fait la réflexion depuis, mais

ce jour-là, tout au charme de langueur de cette ville mélancolique et de

ses jardins odorants, nous allions, l’âme et le cerveau vides, tombés

dans un nirvana tout oriental, droit devant nous sans savoir pourquoi,

au gré de la brise plus fraîche dans ce coin de vallée, les yeux

caressés par l’invraisemblable limpidité du ciel, le front comme

effleuré par des ailes soyeuses d’invisibles libellules.

A cent mètres de nous, derrière les baraquements du camp des

tirailleurs, c’étaient les cris de commandements, les voltes, les

demi-voltes et les évolutions de tout le champ de manœuvre à cette heure

occupé par les temps de galop, les charges et l’école d’escadron des

chasseurs d’Afrique; un peu plus loin, les marches et contre-marches,

sac au dos et arme au bras, de l’infanterie en tenue de campagne. La

voix des officiers éclatait jusqu’à nous, tonnante et brève, puis

s’éteignait dans un brouhaha de foule en marche et de gourmades de

sous-officiers rectifiant les mouvements des hommes; des taches rouges,

qui étaient des pelotons de cavalerie, dévalaient dans un poudroiement

lumineux, piquant de coquelicots subits le clair-obscur des branchages,

tandis que les cottes bouffantes et les blouses grises des turcos

mettaient dans le vert tendre de la prairie comme une fuite agile de

lézards; et c’étaient, dans toute la vallée, des grandes ombres

mouvantes qu’on eût pu prendre pour celles des nuages sans l’implacable

pureté de ce ciel.

Et, dans la demi-torpeur de cette température de parfums et de caresses,

nous allions éblouis et muets, sans prêter plus attention au vivant

kaléidoscope du champ de manœuvre qu’aux Arabes croisés sur la route,

juchés, les jambes pendantes, sur leurs petits bourricots et en

accélérant l’allure, du bout de leur matraque et du légendaire

_arrrhoua_ qui semble le fond de toute la langue orientale. Une espèce

de vieille momie, face desséchée de sauterelle d’Égypte, accroupie dans

la poussière de la route sous un cône mouvant de haillons, nous invitait

en vain à tenter la chance et risquer notre argent roumi sur trois

grains de cafés étalés devant elle sur un vieux numéro du _Gaulois_.

Sous l’agilité de ses mains d’escamoteur, les trois grains de café

disparaissaient et reparaissaient dans une fragile coquille de noix;

deux muchachos, de neuf à quinze ans, stationnaient là attentifs, les

mains croisées derrière le dos, en vrais petits hommes, mais se

gardaient bien de confier un _soldi_ aux mains voltigeantes du magicien;

ces _Comtois_[1] manquaient d’entente et ce vieux joueur de bonneteau du

désert (car c’était bien le bonneteau que manipulait entre ses doigts

exercés la forme humaine affaissée au bord du chemin) avait beaucoup

moins de succès dans cette vallée de la Mitidja qu’un monsieur de

Montmartre, installé avec sa tierce dans une allée du Bois, après les

courses d’Auteuil. Il est vrai que le bonneteur arabe avait remplacé par

trois grains de café les trois cartes obligatoires et que son boniment

en sabir coupé de _sidi_ et de _macache bono_ n’avait pas l’entrain

persuasif de nos joueurs de banlieue.

[1] _Comtois_, en argot parisien, complices, affiliés, associés.

Nous n’en faisions pas moins halte autour de ce Ahmet-arsouille, étonnés

et ravis de retrouver dans ce coin de paysage arabe un jeu si

foncièrement parisien, et nous allions peut-être, par pitié, risquer

quelque monnaie sur les grains de café du vieux birbe, quand d’aigres

sons de flûte, éclatant tout à coup derrière nous, à quelques pas de la

route surplombant la vallée, nous attiraient tous dans un petit sentier

hérissé de cactus, d’où nous découvrions la Nouba.

Non, nous ne nous étions pas trompés: c’était bien la musique des

tirailleurs algériens, leurs fifres à la mélopée aiguë et monotone,

leurs flûtes stridentes et leurs ronflants tambourins, toute cette

musique un peu sauvage et comme exaspérée de soleil qui fut, l’année de

l’Exposition, un des grands succès du campement des Invalides.

Que de fois nous avions été l’entendre, de quatre à cinq, assis à

l’ombre des arcades du Bardo reconstitué d’après de sûrs dessins,

attirés là par les grands yeux d’émail, les sourires à dents blanches et

la grâce un peu simiesque des petits turcos enturbannés de rouge et haut

guêtrés de blanc; et voilà que nous la retrouvions, et cette fois dans

son décor indigène, sous le ciel implacablement bleu de son pays, au

pied même des contreforts de l’Atlas, cette bruyante et monotone Nouba

des joyeuses journées de flânerie et de griserie d’exotisme de l’année

de l’Exposition.

Clairsemés en petits groupes dans une sorte de ravin que dominait notre

sentier, ils étaient là, les petits tirailleurs emblousés de toile grise

et haut ceinturonnés de rouge sur leurs bouffantes cottes bleues; ils

étaient là, qui, les joues arrondies, s’essoufflant après leurs fifres

avec d’étranges agilités de doigts, qui tourmentant d’une baguette

impitoyable la peau tendue de leurs tambours.

Et des roulements de tonnerre et des cris aigus de sauvagerie

emplissaient toute la vallée, tandis qu’arrêtés au milieu des cactus

nous regardions surgir et s’animer au bruit de leur musique barbare

toutes les splendeurs canailles et pourtant savoureuses de cette année

quatre-vingt-neuf: ses danses javanaises, ses bourdonnants concerts et

ses almées de beuglants; oh les ignobles déhanchées du théâtre égyptien

et de la rue du Caire, la furie toute passionnelle et les odeurs d’ail

et d’œillet des tangos pimentés des gitanes d’Espagne, la folie

d’apothéose des fontaines lumineuses avec, au-dessus de cette immense

fête foraine, les jeux de lumière électrique de ce chandelier géant,

qu’était la tour Eiffel.

Et, comme nous nous taisions, immobilisés là, pris, je ne dirai point de

nostalgie, mais comme d’un regret de cette année disparue sans retour et

de cette Exposition dont aucun de nous trois ne verrait jamais

l’équivalent peut-être, la Nouba tout à coup faisait trêve, et les voix

enfantines et rauques nous hélaient: _Eh! moussu les Parisiens,

payez-vous l’absinthe?_ De notre poste d’observation, les turcos, eux

aussi, nous avaient reconnus.

Non pas individuellement. Bien embarrassés auraient-ils été de mettre un

nom sur nos physionomies, mais, à travers nos vêtements fanés par la

traversée et deux mois de chemins de fer algériens, ils avaient aussitôt

démêlé, avec leur sûr instinct d’êtres à demi-sauvages, des silhouettes

déjà vues; car, aussi eux avaient été à Paris pendant l’Exposition, et

maintenant que, descendus dans leur coin de vallée, nous échangions avec

tous ces moricauds de cordiales poignées de mains, et que, subitement

entourés de paires d’yeux en émail blanc et de faces grimaçantes, nous

serrions sans trop de dégoût, ma foi, ces doigts teints au henné et ces

paumes au derme rude et brun, c’était un flux de questions enfantines et

bizarres se pressant sur toutes les lèvres: «_Connaissions-nous la mère

une telle, de l’avenue de Lamotte-Piquet_, quelque brasserie de filles

sans doute, _le père un tel, de la rue Dupleix_, quelque hôtel meublé à

la nuit, où ces fils d’Allah avaient peut-être initié des Françaises

curieuses aux exigences et aux brutalités du désert. _Et le café de la

rue Saint-Dominique où l’on dansait les jeudis et les dimanches soirs_,

et la caserne de l’avenue de Latour-Maubourg, et la dame si aimable qui

demeurait juste en face, la femme d’un caïd parisien, affirmait l’un

d’entre eux, et pas le plus laid, ma foi!» Ces malheureux avaient

emporté de Paris une singulière impression, uniquement faite de

souvenirs de beuveries et de noces, le Tout-Grenelle de l’ivrognerie et

le Tout-Gros-Caillou de la prostitution.

A vrai dire, nous ne savions que leur répondre et nous nous en tirions

par d’énormes mensonges dont se contentait leur curiosité d’enfants;

d’ailleurs, l’un d’entre eux, nanti par nous d’une pièce de deux francs,

avait été chercher au cabaret le plus proche un litre d’eau et un litre

d’absinthe; il en avait rapporté quelques verres, et toute la Nouba,

maintenant assise autour de nous, dégustait lentement, à tour de rôle,

le poison vert qu’interdit le Koran, mais dont nos soldats leur ont

donné le goût, grâce au mutuel échange de vices, vices français contre

vices indigènes, qui s’est fatalement établi dans notre belle armée

coloniale.

Par acquit de conscience, nous portions aussi notre verre à nos lèvres;

les turcos étendus, accroupis dans les poses familières à leur race,

formaient autour de nous, dans ce coin de ravine ensoleillée et toute

fleurie d’amandiers, un vivant et coloré tableau; nous avions l’air de

trois dompteurs tombés au milieu de jeunes fauves; ils en avaient tous,

pour la plupart, le muffle court, l’œil doucement bestial et les dents

aiguës, presque tous l’attitude féline et le rampement allongé de

sphinx, le ventre contre terre, le menton appuyé entre leurs mains

petites. Un enfant indigène, en loques, apparu brusquement entre les

raquettes d’un figuier de Barbarie, au-dessus du ravin, complétait le

décor un peu théâtral de cette espèce de halte. Appuyé d’une main sur un

long bâton, il nous regardait fièrement du sommet de sa roche, et sa

silhouette fine au milieu de cette végétation épineuse, sur cet azur

lumineux et brûlant, évoquait l’idée de quelque berger nomade, la figure

d’un jeune pasteur biblique, d’un David enfant arrêté là avec son

troupeau au-dessus d’une gorge hantée par des lions.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et j’ai toujours, parmi mes impressions d’Afrique, gardé un souvenir

doucement nostalgique de cette journée passée au milieu de la Nouba.

Heures d'Afrique · 第 32 / 83 题