LE CIMETIÈRE

Une route monte et sort des portes de la ville, puis s’enfonce presque

aussitôt dans le creux verdoyant d’une gorge profonde, serpente au pied

des contreforts de l’Atlas aux sommets baignés de fluides vapeurs, aux

flancs bardés, comme des plaques de métal, d’incandescentes traînées de

neige.

Et, à mesure que le chemin tourne et devient plus rude entre ces hautes

collines plantées de pins et de chênes-verts, de successives hauteurs,

jusqu’alors demeurées invisibles, apparaissent et surplombent. Des cimes

s’échelonnent dans un ciel d’un bleu de vitrail, des murmures d’eaux

vives jasent au pied des remblais de la route, des cascades bondissent

de roche en roche dans la pierraille argentée d’un petit torrent de

montagne, et des souvenirs de l’Oberland, évoqués par cette eau courante

et cette fraîcheur ombreuse, vous poursuivent, combien vite démentis, il

est vrai, par les haies de cactus, les bosquets d’orangers,

l’invraisemblable violacé des ombres et la transparence infiniment douce

et claire des lointains.

Le pays des mirages, en vérité, cette province d’Algérie, dont tout

l’enchantement réside dans la limpidité de la lumière et la coloration

des terrains et des ciels. La plaine de la Mitidja, laissée derrière

nous au pied même des maisons de Blidah, apparaît maintenant dans le

moutonnement bleu d’une Méditerranée. A travers le recul de l’horizon,

ce ne sont plus les ondulations grisâtres d’un paysage d’Orient, mais le

flux et le reflux d’une immense mer de lapis, dont l’immensité s’étend à

l’infini entre les échancrures des rochers de la route et des

contreforts du ravin.

Tandis que, charmés par cette vision de la plaine devenue sous le soleil

un remous de saphirs, nous montons les yeux en arrière, un autre magique

et prestigieux décor s’élabore et se dresse au tournant de la route.

Le cimetière d’El-Kébir, s’étageant en amphithéâtre au-dessus de son

petit village arabe aux toitures plates et aux portes basses. El-Kébir

et la pierre blanche de ses tombes et des deux koubas de ses marabouts

ensevelis là, au flanc de la montagne, à l’ombre géante de séculaires

oliviers. Les oliviers d’El-Kébir, le terrain vallonné, soulevé par

leurs monstrueuses racines que rejoignent d’invraisemblables rampements

de branches; et dans l’intervalle des troncs trapus, épaississant là

comme une impénétrable forêt de légende, des blancheurs de neige, qui

sont les premières crêtes de l’Atlas, et des rougeurs de pourpre qui

sont des thyrses de lauriers-roses; blancheurs et rougeurs éclaboussées

de lumière, comme baignées dans le ciel bleu. Une mélopée s’élève: ces

voix douces et chantantes sont celles d’une école de garçons, l’école

arabe du village même; et, tout en suivant notre guide, nous nous

arrêtons une minute devant une dizaine de petites faces éveillées et

brunes, coiffées de chéchias, se balançant en cadence d’un même

mouvement rythmique au-dessus de petites tablettes de bois où courent,

gravés, des versets du Coran. Assis, les jambes croisées, au milieu de

toutes ces enfances accroupies, le maître d’école arabe agite, comme un

bâton de chef d’orchestre, une espèce de férule en bois blanc, et son

buste oscille sur ses hanches du même mouvement de balancier que celui

de ses élèves.

Au-dessus de cette _zouaïa_ (école arabe), le cimetière étage en

terrasse les taches blanches de ses tombes et deux espèces de palanquins

de bois découpés à jour. Historiés et peints, il en monte des spirales

d’encens bleuâtres: le culte des croyants entretient là d’éternels

brûle-parfums, et rien de plus poétique, en effet, dans la solitude de

cette gorge sauvage, que ces fumées odorantes tourbillonnant dans le

clair-obscur des branches, au-dessus de vagues sarcophages enlinceulés

de soieries orientales, car, Dieu me pardonne, ce sont bien d’anciens

étendards japonais passés par le soleil et la pluie, mais où vivent

encore, brodés d’or et d’argent, les chimères griffues et les vols de

cigognes chers à la race jaune: des étendards de terribles _Pavillons

Noirs_, rapportés par les tirailleurs indigènes des dernières campagnes

du Tonkin et déposés là en trophées sur la tombe de leurs prophètes.

Des fillettes arabes, groupées au milieu des tombes avec la science

innée d’attitude des races demeurées primitives, ajoutent au charme de

ce cimetière la grâce de leur jeunesse enjoaillée de plaques de métal;

leurs loques de percale rouge à fleurs noires ou d’indienne jaune à

dessins roses égaient, comme d’une flore chimérique et vivante, la

grisaille un peu monotone des vieux oliviers d’El-Kébir; mais

gardez-vous d’avancer d’un pas, si vous tenez à votre vision. Le

silhouette enfantine de ces petites sauvages est celle qui convient à ce

cimetière de poupée; un pas de plus, et vous verrez subitement

s’abaisser les tombes, et les deux koubas des marabouts, presque

pareilles à des mosquées, réduites à des proportions de joujoux; la

forêt de légende d’oliviers séculaires ne sera plus qu’un pauvre verger;

car, dans cet illusoire pays de rêverie et de songe, tout est piège et

mirage, et tout attrait est un danger. Ainsi les fillettes aux grands

yeux de gazelles sont déjà nubiles, sinon prostituées; l’eau courante

entre les thyrses en fleurs des lauriers-roses donne la fièvre, et ce

torrent, qui porte ce nom doux entre tous de _Fontaine fraîche_, est

presque empoisonné.

Heures d'Afrique · 第 31 / 83 题