_Pour Georges d’Esparbès._
La promenade de Létang, à l’heure de la musique des zouaves. Tout Oran
est là, faisant les cent pas sous les eucalyptus des allées, tout l’Oran
du quartier français et du quartier espagnol; femmes d’officiers en
toilette d’été sous des ombrelles claires, juives oranaises aux faces
mortes sous l’affreux serre-tête noir, informes et larveuses dans leur
robe de satin violet et de velours pisseux et l’entortillement des
châles; étrangères des hôtels vêtues de draps anglais et chaussées de
souliers jaunes; bonnes d’enfants mahonnaises coiffées d’écharpes de
dentelle, et toute la pouillerie d’Espagne en loques éclatantes et
sordides. Tout cela grouille, jase et chatoie aux sons des cuivres de
l’orchestre, groupé, qui sur des chaises, qui debout et formant cercle
autour des vestes sombres à hautes ceintures bleues et des nuques hâlées
et ras-tondues des musiciens.
Çà et là, l’uniforme bleu de ciel d’un turco ou la tenue fine d’un
officier de zouaves pique comme d’une floraison guerrière la remuante
palette qu’est cette foule; quelques rares indigènes en burnous y
promènent leurs silhouettes bibliques aux jambes sales, pendant
qu’accoudé à la rampe de bois des terrasses, tout un régiment de
légionnaires regarde, avec des yeux perdus, le ciel pur et la mer.
La mer de soie et de lumière qu’est la Méditerranée de cette côte et sur
laquelle va les emporter, dans deux heures, le bâtiment de l’État à
l’ancre dans le port.
Hier encore à Sidi-bel-Abbès, demain en pleine mer, en route pour le
Tonkin et les climats meurtriers de l’Extrême-Asie: au pays jaune après
le pays noir.
La légion étrangère, ce régiment d’épaves de tous les mondes et de tous
les pays, cette espèce d’ordre guerrier ouvert, comme les anciens lieux
d’asile, à tous les déclassés, à toutes les vies brisées, tous les
avenirs manqués, à toutes les tares et à tous les désespoirs!
Pendant que le 2e zouaves attaquait je ne sais quelle polka sautillante,
je ne pouvais m’empêcher de regarder ces hommes, tous dans la force de
l’âge et tous marqués du sceau de l’épreuve, têtes pour la plupart
passionnées et passionnantes par l’expression hardie de l’œil et le
renoncement d’un sourire désormais résigné à tout; tristes et crânes
visages d’aventuriers ayant chacun son mystère, son passé, passé d’amour
ou d’ambition, passé d’infamie peut-être; et, songeant en moi-même dans
quel pays la France les envoyait dans une heure combattre et mourir, je
sentais sourdre en moi une tristesse immense, et, devant leur muette
attitude en face de cette mer caressante et perfide comme une maîtresse
et qui devait rappeler à plus d’un quelque exécrable et adorée créature,
toute la nostalgie de ces regards interrogeant l’horizon pénétrait
insensiblement mon âme et la noyait d’une infinie détresse; car, tout en
les plaignant, c’est sur moi-même que je pleurais, moi qui me trouvais
seul ici, comme eux, abandonné loin de la France et des miens, par
lâcheté, par peur de la souffrance, parce que, moi aussi, j’avais fui
pour mettre des centaines de lieues, la mer et l’inconnu, le
non--déjà--vu d’un voyage, entre une femme et moi.
Nous avons tous dans la mémoire
Un rêve ingrat et cher, un seul,
Songe défunt, amour ou gloire,
Espoir tombé dans un linceul.
Nul autour de nous ne s’en doute:
On le croit mort, le pauvre ami;
Seul au guet notre cœur l’écoute,
Le cher ingrat n’est qu’endormi.
Nous restons là, l’âme effrayée,
Frissonnant s’il a frissonné.
Et nous lui faisons la veillée,
Dans une tombe emprisonné.
Et voilà que la foule s’écoulait lentement, confusément, avec un bruit
d’armée en marche, la musique du 2e zouaves regagnait la caserne, le
ciel et la mer avaient changé de nuances, ils étaient devenus d’un bleu
gris et voilé, presque mauve. Indistincte maintenant la ligne de
l’horizon; à un seul point au-dessus des montagnes, une bande d’or vert
d’une délicatesse infinie découpait en brun rougeâtre la vieille
citadelle aux murs carrés et bas et le frêle campanile de
Notre-Dame-de-Santa-Cruz, au sommet de Mers-el-Kébir.
Les allées de promenade, tournantes et ombragées, leurs grands
eucalyptus et leurs roses rouges en fleurs, tout s’est décoloré; un
réverbère s’allume au pied des hauts remparts, la promenade de Létang
est maintenant déserte. Ces points grisâtres là-bas, sur le quai, ce
grouillement confus d’ombres incertaines, cette rumeur de voix, ce sont
les légionnaires qu’on embarque. Au loin, très loin, un lourd chariot se
traîne avec un bruit de sonnailles; c’est la nuit, c’est le soir.