Et cette joyeuse nuit de Noël, commencée en flâneries à travers les
mauvaises rues de la ville, en visites aux filles et en stations devant
le comptoir nickelé des bars, pendant que les cloches sonnaient à toute
volée des allées de Meilhan à la placette de Saint-Augustin, qui aurait
dit qu’elle se terminerait dans le sang, les couteaux catalans et
navajas tirés entre Maltais et Mahonnais, Italiens et Grecs, dans une de
ces rixes entre Marseillais et Corses qui prennent feu pour une fille,
pour un verre ou pour une chaise, animés qu’ils sont les uns contre les
autres par une vieille haine séculaire: rixes qui, une fois les couteaux
au clair, entraînent tout un quartier, toute une ville, jetant toutes
les nations aux prises et taillant, à travers les ruisseaux des rues, de
la besogne pour les croque-morts et les internes de l’Hopital.
Et ce joli petit matelot espagnol, d’une joliesse grimaçante et
dégingandée, avec deux grands yeux brasillants dans une face de cire! Ce
svelte et fin gabier de Malaga qui, la veille encore, dansait si
furieusement les danses de son pays dans ce bar de Matelots! qui eût
dit, alors qu’il mimait avec une verve si endiablée le boléro de Séville
et la Jota Catalane aux applaudissements de tout son équipage entassé là
pêle-mêle avec des Grecs, des Yankees, des Anglo-Saxons, qui eût dit
qu’on le ramasserait, le lendemain, au coin de la poissonnerie, échoué,
le crâne ouvert contre une borne, avec trois trous béants entre les deux
épaules et une lame d’acier dans la région du cœur.
Il l’avait dansée gaiement, fiévreusement, avec l’espèce d’ivresse
frénétique et funèbre d’un condamné à mort (ou du moins, les événements
voulaient qu’il l’eût dansée ainsi), le crâne assassiné de la nuit, sa
dernière cachucha, fière comme un défi, lascive et déhanchée comme une
danse gitane!
Au fond d’un bouge obscur où boivent des marins,
Buthyle, le beau Thrace, aux bras sveltes et pâles,
Danse au son de la flûte et des gais tambourins.
Ses pieds fins et nerveux font claquer sur les dalles
Leurs talons pleins de pourpre où sonnent des crotales
Et, tandis qu’il effeuille en fuyant brins à brins
Des roses, comme un lys entr’ouvrant ses pétales
Sa tunique s’écarte . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bathyle alors s’arrête et, d’un œil inhumain
Fixant les matelots rouges de convoitise,
Il partage à chacun son bouquet de cythise,
Et tend à leurs baisers la paume de sa main.
Malgré sa vareuse de laine et sa face camuse bien espagnole de jeune
forçat, ses larges maxillaires et sa grande bouche aux lèvres presque
noires, cette réminiscence grecque m’était soudain venue quand, souple
et fin, il s’était levé de son banc pour venir se camper droit au milieu
de la salle, et là, tordant son buste ceinturonné de jaune, et rythmant
avec ses bras levés de frénétiques appels, il s’était mis à trépigner
sur place, secoué du haut en bas par je ne sais quels tressaillements
convulsifs.
C’était hardi, pimenté et d’autant plus imprévu qu’aux valses molles des
Gênois et des Napolitains, tournant langoureusement ensemble, avait
succédé une sorte de tarentelle canaille, mi de ruisseau, mi de
beuglant, grivoiserie soulignée par un Niçois bellâtre en chemise de
flanelle rose ouverte sur le poitrail.
Là-dessus, un Anglais blond était venu, au cou rugueux et au teint de
brique, qui s’était posé au milieu du couloir, et, d’une voix trouée par
le gin et les noces, s’était mis à gueuler un _an happy fellow_
quelconque, en trémoussant à chaque refrain un automatique et stupide
pas de gigue, qu’accompagnaient de leurs gros souliers à clous tous les
mâles aux yeux de faïence attablés dans le bar.
Oh! la pesanteur et la maladresse de ces danses saxonnes, leur côté
clownesque et spleenétique, et la grossièreté de ces chansons d’_Oyster
maid_ reprises et beuglées en chœur! Comme il venait bien après ce
divertissement de brutes et ces lourdes saouleries de brandy, le svelte
et fier petit matelot de Malaga, joli comme un Goya et comme un Goya un
peu macabre, avec sa pâleur verte et son profil absent; et comme elle
nous reposait de leurs danses épileptiques et lourdes, cette cachucha
suprême où toute la grâce et la gaieté latines se gracieusaient de
langueur orientale et d’audace espagnole! Et dire qu’il dansait les deux
pieds dans la tombe, et que c’est son âme inconsciente d’enfant,
sûrement, et de forban, peut-être, qui flambait en dernier adieu cette
nuit-là dans ses prunelles humides et noires.