IV

Peu de villes m’eussent offert un champ d’expérience plus vaste et plus

fécond que Paris. C’est donc là que je fis mon enquête. Pour la

commencer, je choisis le moment où un projet, dont la réalisation (qui

ne dépendait pas de moi seul) devait avoir pour moi une grande

importance, se trouvait en suspens. Je n’entrerai pas dans le détail de

l’affaire qui, en soi, n’a guère d’intérêt. Il suffira de savoir qu’il y

avait autour de ce projet une foule d’intrigues et plusieurs volontés

puissantes et hostiles, en lutte contre la mienne. Les forces se

balançaient, et selon la logique humaine il était impossible de prévoir

où allait se fixer la victoire. J’avais donc à poser à l’avenir des

questions très précises, condition nécessaire, car si beaucoup se

plaignent qu’il ne leur dise rien, c’est souvent qu’ils l’interrogent à

un moment où rien ne se prépare à l’horizon de leur existence.

J’allai successivement voir les astrologues, les chiromanciens, les

sibylles déchues et familières qui se flattent de lire l’avenir dans les

cartes, dans le marc de café, dans l’inflorescence du blanc d’œuf

dissous dans un verre d’eau, etc. (Car il ne faut rien négliger; et si

l’appareil est parfois singulier, il arrive qu’une parcelle de vérité se

dissimule sous les plus absurdes pratiques.) J’allai surtout voir les

plus célèbres de ces prophétesses, qui, sous le nom de somnambules, de

voyantes, de médiums, etc., savent substituer à leur conscience la

conscience et même une partie de l’inconscience de ceux qui les

interrogent, et qui sont, en somme, les plus directes héritières des

pythonisses d’autrefois. Je rencontrai dans ce monde déséquilibré

beaucoup de fourberies, de simulations et de grossiers mensonges. Mais

j’eus aussi l’occasion d’y étudier de près certains phénomènes curieux

et incontestables. Ils ne suffisent pas à décider s’il est donné à

l’homme de soulever le tissu d’illusions qui lui dérobe l’avenir, mais

ils jettent un jour assez étrange sur ce qui se passe dans le lieu que

nous croyons le plus inviolable, je veux dire le saint des saints du

«Temple enseveli», où nos pensées les plus intimes, et les forces qui se

trouvent sous elles et que nous ignorons, entrent et sortent à notre

insu et cherchent à tâtons la mystérieuse route qui mène aux événements

futurs.

V

Il serait fastidieux de dire ce qui m’advint chez ces prophètes et ces

voyantes. Je me contenterai de rapporter brièvement l’une des

expériences les plus curieuses. Du reste, elle résume la plupart des

autres; et la psychologie de toutes est, à peu de chose près, identique.

La voyante en question est l’une des plus célèbres de Paris. Elle

prétend incarner, dans son état hypnotique, l’esprit d’une petite fille

inconnue nommée Julia. Après m’avoir fait asseoir devant une table qui

nous séparait, elle me recommanda de tutoyer Julia et de lui parler

doucement, comme on parle à une enfant de sept ou huit ans. Ensuite, ses

traits, ses yeux, ses mains, tout son corps se convulsa désagréablement

durant quelques secondes, ses cheveux se dénouèrent; et l’expression de

sa face, complètement changée, devint naïve et puérile. Une petite voix

d’enfant, aiguë et claire, sortit alors de ce grand corps de femme mûre,

et me demanda, en zézayant un peu: «Qu’est-ce que tu veux? Tu as des

ennuis? Est-ce pour toi, ou pour une autre personne, que tu viens me

voir?--C’est pour moi.--Bien; veux-tu m’aider un peu? Conduis-moi par la

pensée à l’endroit où sont tes ennuis». Je concentrai mon attention sur

le projet qui me tenait à cœur, et sur les divers acteurs du petit drame

encore latent. Alors, peu à peu, après quelques tâtonnements

préliminaires, et sans que je l’aidasse ni d’un mot ni d’un geste, elle

pénétra réellement dans ma pensée, y lut, pour ainsi dire, comme dans un

livre légèrement voilé, situa très exactement le lieu de la scène,

reconnut les personnages principaux, et les décrivit sommairement, par

petites touches sautillantes et enfantines, mais bizarrement justes et

précises.--«C’est très bien, Julia, lui dis-je à ce moment, mais je sais

tout cela; ce qu’il faudrait m’apprendre, c’est ce qui arrivera par la

suite».--Ce qui arrivera, ce qui arrivera... Vous voulez tous savoir ce

qui arrivera; mais c’est très difficile...»--Mais encore?... Comment

l’affaire finira-t-elle? Est-ce moi qui l’emporterai?»--«Oui, oui, je

vois; n’aie pas peur, je t’aiderai; tu seras satisfait...»--«Mais

l’ennemi dont tu m’as parlé; celui qui me résiste et me veut du

mal...»--«Non, non, il n’en veut pas à toi:--c’est à cause d’une autre

personne... Je ne vois pas pourquoi... Il la déteste... Oh! il la hait,

il la hait!... Et c’est parce que tu l’aimes bien, qu’il ne veut pas que

tu fasses pour elle ce que tu voudrais faire...» (Elle disait

vrai.)--«Mais enfin, insistai-je, ira-t-il jusqu’au bout, ne cédera-t-il

point?»--«Oh! ne le crains pas... Je vois, il est malade; il ne vivra

pas longtemps.»--«Tu te trompes, Julia, je l’ai vu avant-hier, il se

porte fort bien.»--«Non, non, ça n’y fait rien; il est malade... Cela

ne se voit pas, mais il est très malade... Il doit mourir

bientôt...»--«Mais quand donc? et comment?»--«Il y a du sang sur lui,

autour de lui, partout...»--Du sang?--Est-ce un duel? (J’avais pensé, un

instant, trouver occasion de me battre avec l’adversaire) un accident,

un meurtre, une vengeance? (C’était un homme injuste et sans scrupules,

qui avait fait beaucoup de mal à bien des gens)--«Non, non, ne

m’interroge plus, je suis très fatiguée... Laisse-moi m’en

aller...»--«Pas avant de savoir...»--«Non, je ne puis rien dire... Je

suis trop fatiguée... Laisse-moi m’en aller... Sois bon, je

t’aiderai...»

La même crise qu’au début convulsa le corps où la petite voix s’était

tue; et le masque de la quarantaine recouvrit le visage de la femme, qui

parut sortir d’un long sommeil. Est-il nécessaire d’ajouter que nous ne

nous étions jamais vus avant cette rencontre, et que nous nous ignorions

aussi profondément que si nous fussions nés sur deux planètes

différentes?

Le temple enseveli · 第 106 / 111 题