Peu de villes m’eussent offert un champ d’expérience plus vaste et plus
fécond que Paris. C’est donc là que je fis mon enquête. Pour la
commencer, je choisis le moment où un projet, dont la réalisation (qui
ne dépendait pas de moi seul) devait avoir pour moi une grande
importance, se trouvait en suspens. Je n’entrerai pas dans le détail de
l’affaire qui, en soi, n’a guère d’intérêt. Il suffira de savoir qu’il y
avait autour de ce projet une foule d’intrigues et plusieurs volontés
puissantes et hostiles, en lutte contre la mienne. Les forces se
balançaient, et selon la logique humaine il était impossible de prévoir
où allait se fixer la victoire. J’avais donc à poser à l’avenir des
questions très précises, condition nécessaire, car si beaucoup se
plaignent qu’il ne leur dise rien, c’est souvent qu’ils l’interrogent à
un moment où rien ne se prépare à l’horizon de leur existence.
J’allai successivement voir les astrologues, les chiromanciens, les
sibylles déchues et familières qui se flattent de lire l’avenir dans les
cartes, dans le marc de café, dans l’inflorescence du blanc d’œuf
dissous dans un verre d’eau, etc. (Car il ne faut rien négliger; et si
l’appareil est parfois singulier, il arrive qu’une parcelle de vérité se
dissimule sous les plus absurdes pratiques.) J’allai surtout voir les
plus célèbres de ces prophétesses, qui, sous le nom de somnambules, de
voyantes, de médiums, etc., savent substituer à leur conscience la
conscience et même une partie de l’inconscience de ceux qui les
interrogent, et qui sont, en somme, les plus directes héritières des
pythonisses d’autrefois. Je rencontrai dans ce monde déséquilibré
beaucoup de fourberies, de simulations et de grossiers mensonges. Mais
j’eus aussi l’occasion d’y étudier de près certains phénomènes curieux
et incontestables. Ils ne suffisent pas à décider s’il est donné à
l’homme de soulever le tissu d’illusions qui lui dérobe l’avenir, mais
ils jettent un jour assez étrange sur ce qui se passe dans le lieu que
nous croyons le plus inviolable, je veux dire le saint des saints du
«Temple enseveli», où nos pensées les plus intimes, et les forces qui se
trouvent sous elles et que nous ignorons, entrent et sortent à notre
insu et cherchent à tâtons la mystérieuse route qui mène aux événements
futurs.
V
Il serait fastidieux de dire ce qui m’advint chez ces prophètes et ces
voyantes. Je me contenterai de rapporter brièvement l’une des
expériences les plus curieuses. Du reste, elle résume la plupart des
autres; et la psychologie de toutes est, à peu de chose près, identique.
La voyante en question est l’une des plus célèbres de Paris. Elle
prétend incarner, dans son état hypnotique, l’esprit d’une petite fille
inconnue nommée Julia. Après m’avoir fait asseoir devant une table qui
nous séparait, elle me recommanda de tutoyer Julia et de lui parler
doucement, comme on parle à une enfant de sept ou huit ans. Ensuite, ses
traits, ses yeux, ses mains, tout son corps se convulsa désagréablement
durant quelques secondes, ses cheveux se dénouèrent; et l’expression de
sa face, complètement changée, devint naïve et puérile. Une petite voix
d’enfant, aiguë et claire, sortit alors de ce grand corps de femme mûre,
et me demanda, en zézayant un peu: «Qu’est-ce que tu veux? Tu as des
ennuis? Est-ce pour toi, ou pour une autre personne, que tu viens me
voir?--C’est pour moi.--Bien; veux-tu m’aider un peu? Conduis-moi par la
pensée à l’endroit où sont tes ennuis». Je concentrai mon attention sur
le projet qui me tenait à cœur, et sur les divers acteurs du petit drame
encore latent. Alors, peu à peu, après quelques tâtonnements
préliminaires, et sans que je l’aidasse ni d’un mot ni d’un geste, elle
pénétra réellement dans ma pensée, y lut, pour ainsi dire, comme dans un
livre légèrement voilé, situa très exactement le lieu de la scène,
reconnut les personnages principaux, et les décrivit sommairement, par
petites touches sautillantes et enfantines, mais bizarrement justes et
précises.--«C’est très bien, Julia, lui dis-je à ce moment, mais je sais
tout cela; ce qu’il faudrait m’apprendre, c’est ce qui arrivera par la
suite».--Ce qui arrivera, ce qui arrivera... Vous voulez tous savoir ce
qui arrivera; mais c’est très difficile...»--Mais encore?... Comment
l’affaire finira-t-elle? Est-ce moi qui l’emporterai?»--«Oui, oui, je
vois; n’aie pas peur, je t’aiderai; tu seras satisfait...»--«Mais
l’ennemi dont tu m’as parlé; celui qui me résiste et me veut du
mal...»--«Non, non, il n’en veut pas à toi:--c’est à cause d’une autre
personne... Je ne vois pas pourquoi... Il la déteste... Oh! il la hait,
il la hait!... Et c’est parce que tu l’aimes bien, qu’il ne veut pas que
tu fasses pour elle ce que tu voudrais faire...» (Elle disait
vrai.)--«Mais enfin, insistai-je, ira-t-il jusqu’au bout, ne cédera-t-il
point?»--«Oh! ne le crains pas... Je vois, il est malade; il ne vivra
pas longtemps.»--«Tu te trompes, Julia, je l’ai vu avant-hier, il se
porte fort bien.»--«Non, non, ça n’y fait rien; il est malade... Cela
ne se voit pas, mais il est très malade... Il doit mourir
bientôt...»--«Mais quand donc? et comment?»--«Il y a du sang sur lui,
autour de lui, partout...»--Du sang?--Est-ce un duel? (J’avais pensé, un
instant, trouver occasion de me battre avec l’adversaire) un accident,
un meurtre, une vengeance? (C’était un homme injuste et sans scrupules,
qui avait fait beaucoup de mal à bien des gens)--«Non, non, ne
m’interroge plus, je suis très fatiguée... Laisse-moi m’en
aller...»--«Pas avant de savoir...»--«Non, je ne puis rien dire... Je
suis trop fatiguée... Laisse-moi m’en aller... Sois bon, je
t’aiderai...»
La même crise qu’au début convulsa le corps où la petite voix s’était
tue; et le masque de la quarantaine recouvrit le visage de la femme, qui
parut sortir d’un long sommeil. Est-il nécessaire d’ajouter que nous ne
nous étions jamais vus avant cette rencontre, et que nous nous ignorions
aussi profondément que si nous fussions nés sur deux planètes
différentes?