Mais je n’ai pas l’intention de m’égarer, à la suite de tant d’autres,
dans la plus insoluble des énigmes. N’en disons pas davantage, sinon que
le Temps est un mystère que nous avons arbitrairement divisé en passé et
en avenir, pour essayer d’y comprendre quelque chose. En soi, il est à
peu près certain qu’il n’est qu’un immense Présent, éternel, immobile,
où tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu a immuablement lieu,
sans que demain, excepté dans l’esprit éphémère des hommes, se distingue
d’hier ou d’aujourd’hui.
On dirait que l’homme eut toujours le sentiment qu’une simple infirmité
de son esprit le sépare de l’avenir. Il le sait là, vivant, actuel et
parfait, derrière une espèce de mur autour duquel il n’a cessé de
tourner depuis les premiers jours de sa venue sur cette terre. Ou
plutôt, il le sent en lui, et connu d’une partie de lui-même, sans que
cette connaissance, pressante et inquiétante, puisse parvenir, à travers
les canaux trop étroits de ses sens, jusqu’à sa conscience, qui est le
seul lieu où une connaissance acquière un nom, une force utilisable, et
pour ainsi dire droit de cité humaine. C’est seulement par lueurs, par
des infiltrations fortuites et passagères, que les années futures dont
il est plein et dont les réalités impérieuses l’entourent de toutes
parts pénètrent en son cerveau. Il s’étonne qu’un extraordinaire hasard
ait clos presque hermétiquement à l’avenir ce cerveau qui y plonge tout
entier, comme un vase scellé plonge sans s’y mêler au profond d’une mer
monstrueuse qui l’accable, l’agace et le caresse de ses milliers de
vagues.
De tout temps, il essaya de trouver des crevasses dans ce mur, de
provoquer des infiltrations dans ce vase, de percer les parois qui
séparent sa raison, qui ne sait presque rien, de son instinct qui sait
tout, mais ne peut se servir de sa science. Il semble qu’il y ait plus
d’une fois réussi. Il y eut des visionnaires, des prophètes, des
sibylles, des pythonisses, en qui une maladie, un système nerveux
spontanément ou artificiellement hypertrophié, permirent à des
communications insolites de s’établir entre le conscient et
l’inconscient, entre la vie de l’individu et celle de l’espèce, entre
l’homme et son dieu caché. Ils laissèrent de cette possibilité des
témoignages aussi irrécusables qu’aucun autre témoignage de l’histoire.
D’autre part, comme ces interprètes étranges, ces grands hystériques
mystérieux, le long des nerfs de qui circulaient et se mêlaient ainsi le
présent et l’avenir, étaient rares, on découvrit ou l’on crut découvrir
des procédés empiriques pour arriver à déchiffrer à peu près
mécaniquement l’énigme toujours présente et irritante du futur. On se
flattait d’interroger de cette manière la science inconsciente des
choses et des animaux. De là vinrent l’interprétation du vol des
oiseaux, des entrailles des victimes, du cours des astres, du feu, de
l’eau, des songes, et tous les modes de divination que nous ont transmis
les auteurs de l’antiquité.