Nous sommes dans un siècle qui paraît n’aimer que la matière, mais tout
en l’aimant il la dompte, et la dompte plus passionnément qu’aucun
autre. On dirait qu’il a hâte de la connaître, de la pénétrer, de
l’asservir, de la posséder tout entière, d’en jouir une fois pour toutes
jusqu’à satiété, comme pour débarrasser l’avenir de la recherche
inquiète d’un bonheur que l’on peut très raisonnablement espérer trouver
en elle tant qu’on n’en aura pas épuisé toutes les ressources et
découvert tous les secrets. Cela est nécessaire, comme il est nécessaire
que l’on passe par l’amour charnel pour connaître dans toute sa pureté
profonde et inaltérable la nature véritable de l’amour.
Il est probable qu’il y aura quelque jour une réaction très sérieuse
contre cette passion des jouissances de la matière. Non que l’homme s’en
détache jamais; il aurait tort de le tenter. Nous sommes après tout des
fragments de matière animée, et il est bon de ne pas négliger le point
de départ de notre être. Mais ce n’est pas une raison pour emprisonner
tous nos bonheurs, toutes nos espérances, dans la petite circonférence
de ce point de départ. Presque tous ceux que nous rencontrons par la vie
mettent une sorte d’obstination irréfléchie à entretenir en eux la
prépondérance de la matière. Entrez dans une assemblée d’hommes et de
femmes à l’abri des soucis les plus déprimants de l’existence, une
assemblée d’élite, si vous voulez, prononcez-y les mots joie, bonheur,
félicité, béatitude, idéal, et supposez qu’un ange recueille à l’instant
même et retienne dans un miroir magique ou dans une corbeille
surnaturelle les images que ces mots auront évoqués dans les âmes qui
les ont entendus. Que verrez-vous dans le miroir ou la corbeille? De
beaux corps enlacés, de l’or, des pierreries, un palais, un grand parc,
le philtre de la santé, des ornements et des bijoux bizarres qui
représentent les rêves de la vanité, et, formant le gros tas, il faut
bien l’avouer, de bons repas, de bons vins, des tables somptueuses, des
appartements magnifiques. L’humanité est-elle encore trop proche de ses
origines pour concevoir autre chose? L’heure n’est-elle pas venue où
l’on devrait trouver dans la corbeille une intelligence puissante et
désintéressée, une conscience pacifiée, un cœur juste et aimant, des
regards et une attention qui auraient appris à saisir et à pénétrer
toutes les beautés, aussi bien celles des soirs, des villes, des mers et
des forêts, que celles d’un visage, d’un sourire, d’une parole, d’une
action, ou d’un mouvement d’âme? Quand verrons-nous, au premier plan,
dans le miroir magique, au lieu de belles femmes nues, l’amour vaste et
profond de deux êtres qui ont appris que les jouissances de la chair ne
perdent leur arrière-goût d’inquiétude et d’amertume que lorsque les
pensées, les sentiments, et ce qui est meilleur encore, plus haut et
plus mystérieux que les pensées et les sentiments, s’unissent chaque
jour davantage? Quand y verrons-nous, à la place de l’exaltation factice
et maladive engendrée par des nourritures trop abondantes et trop
lourdes, ou par des excitants qui ne sont en somme que les émissaires
les plus dangereux de l’ennemi même que nous cherchons à vaincre, quand
trouverons-nous à sa place l’allégresse altière et grave d’un esprit qui
est toujours exalté parce qu’il cherche toujours à comprendre et à
aimer?... Voilà longtemps que l’on sait ces choses, et il semble bien
inutile de les redire. Pourtant, il suffit de se trouver deux ou trois
fois au milieu de ceux qui représentent ce qu’il y a de meilleur, de
plus intellectuellement et sentimentalement humain dans l’humanité, pour
reconnaître à quel point ils tâtonnent encore dans la recherche des
moments heureux de l’existence, à quel point le bonheur inconscient
qu’ils attendent ressemble encore à celui de l’homme qui n’a pas de vie
spirituelle, et le mal qu’ils ont à percer le nuage qui sépare ce qui
appartient à l’être qui s’élève, de ce qui appartient à l’être qui
descend. L’heure n’est pas venue, dira-t-on, où l’homme puisse
clairement voir la part qu’il convient de faire au corps et à l’esprit.
Mais quand viendra-t-elle, si ceux pour qui elle devrait être sonnée
depuis longtemps se laissent ainsi, dans le choix de leur bonheur,
nonchalamment guider par les préjugés obscurs de la masse? Quand ils
acquièrent la richesse et la gloire, quand ils trouvent l’amour, ils en
éliminent simplement quelques satisfactions vulgaires de la vanité,
quelques excès grossiers, mais ils ne poussent guère plus loin la
conquête d’un bonheur plus spirituel, plus proprement humain, ils ne
profitent guère de leurs avantages pour élargir un peu le cercle des
exigences le moins justifiées de la matière. Ils subissent dans les
plaisirs de la vie la diminution spirituelle que subit, par exemple, le
spectateur éclairé qui s’est égaré dans un théâtre où l’on joue un drame
qui n’est pas l’un des cinq ou six chefs-d’œuvre de la littérature
universelle. Il sait que presque tout ce qui transporte ceux qui
applaudissent autour de lui est fait de préjugés plus ou moins
pernicieux sur l’honneur, la gloire, l’amour, la patrie, le sacrifice,
la justice, la religion et la liberté; ou des lieux communs les plus
mous et les plus énervants de la poésie. Néanmoins, il prendra part à
l’exaltation générale, et il lui faudra faire à chaque instant un
violent retour sur lui-même, un appel étonné à toutes les certitudes
pour se persuader que ceux qui sont restés fidèles aux plus vieilles
erreurs n’ont pas raison contre sa raison isolée.