II

Nous sommes dans un siècle qui paraît n’aimer que la matière, mais tout

en l’aimant il la dompte, et la dompte plus passionnément qu’aucun

autre. On dirait qu’il a hâte de la connaître, de la pénétrer, de

l’asservir, de la posséder tout entière, d’en jouir une fois pour toutes

jusqu’à satiété, comme pour débarrasser l’avenir de la recherche

inquiète d’un bonheur que l’on peut très raisonnablement espérer trouver

en elle tant qu’on n’en aura pas épuisé toutes les ressources et

découvert tous les secrets. Cela est nécessaire, comme il est nécessaire

que l’on passe par l’amour charnel pour connaître dans toute sa pureté

profonde et inaltérable la nature véritable de l’amour.

Il est probable qu’il y aura quelque jour une réaction très sérieuse

contre cette passion des jouissances de la matière. Non que l’homme s’en

détache jamais; il aurait tort de le tenter. Nous sommes après tout des

fragments de matière animée, et il est bon de ne pas négliger le point

de départ de notre être. Mais ce n’est pas une raison pour emprisonner

tous nos bonheurs, toutes nos espérances, dans la petite circonférence

de ce point de départ. Presque tous ceux que nous rencontrons par la vie

mettent une sorte d’obstination irréfléchie à entretenir en eux la

prépondérance de la matière. Entrez dans une assemblée d’hommes et de

femmes à l’abri des soucis les plus déprimants de l’existence, une

assemblée d’élite, si vous voulez, prononcez-y les mots joie, bonheur,

félicité, béatitude, idéal, et supposez qu’un ange recueille à l’instant

même et retienne dans un miroir magique ou dans une corbeille

surnaturelle les images que ces mots auront évoqués dans les âmes qui

les ont entendus. Que verrez-vous dans le miroir ou la corbeille? De

beaux corps enlacés, de l’or, des pierreries, un palais, un grand parc,

le philtre de la santé, des ornements et des bijoux bizarres qui

représentent les rêves de la vanité, et, formant le gros tas, il faut

bien l’avouer, de bons repas, de bons vins, des tables somptueuses, des

appartements magnifiques. L’humanité est-elle encore trop proche de ses

origines pour concevoir autre chose? L’heure n’est-elle pas venue où

l’on devrait trouver dans la corbeille une intelligence puissante et

désintéressée, une conscience pacifiée, un cœur juste et aimant, des

regards et une attention qui auraient appris à saisir et à pénétrer

toutes les beautés, aussi bien celles des soirs, des villes, des mers et

des forêts, que celles d’un visage, d’un sourire, d’une parole, d’une

action, ou d’un mouvement d’âme? Quand verrons-nous, au premier plan,

dans le miroir magique, au lieu de belles femmes nues, l’amour vaste et

profond de deux êtres qui ont appris que les jouissances de la chair ne

perdent leur arrière-goût d’inquiétude et d’amertume que lorsque les

pensées, les sentiments, et ce qui est meilleur encore, plus haut et

plus mystérieux que les pensées et les sentiments, s’unissent chaque

jour davantage? Quand y verrons-nous, à la place de l’exaltation factice

et maladive engendrée par des nourritures trop abondantes et trop

lourdes, ou par des excitants qui ne sont en somme que les émissaires

les plus dangereux de l’ennemi même que nous cherchons à vaincre, quand

trouverons-nous à sa place l’allégresse altière et grave d’un esprit qui

est toujours exalté parce qu’il cherche toujours à comprendre et à

aimer?... Voilà longtemps que l’on sait ces choses, et il semble bien

inutile de les redire. Pourtant, il suffit de se trouver deux ou trois

fois au milieu de ceux qui représentent ce qu’il y a de meilleur, de

plus intellectuellement et sentimentalement humain dans l’humanité, pour

reconnaître à quel point ils tâtonnent encore dans la recherche des

moments heureux de l’existence, à quel point le bonheur inconscient

qu’ils attendent ressemble encore à celui de l’homme qui n’a pas de vie

spirituelle, et le mal qu’ils ont à percer le nuage qui sépare ce qui

appartient à l’être qui s’élève, de ce qui appartient à l’être qui

descend. L’heure n’est pas venue, dira-t-on, où l’homme puisse

clairement voir la part qu’il convient de faire au corps et à l’esprit.

Mais quand viendra-t-elle, si ceux pour qui elle devrait être sonnée

depuis longtemps se laissent ainsi, dans le choix de leur bonheur,

nonchalamment guider par les préjugés obscurs de la masse? Quand ils

acquièrent la richesse et la gloire, quand ils trouvent l’amour, ils en

éliminent simplement quelques satisfactions vulgaires de la vanité,

quelques excès grossiers, mais ils ne poussent guère plus loin la

conquête d’un bonheur plus spirituel, plus proprement humain, ils ne

profitent guère de leurs avantages pour élargir un peu le cercle des

exigences le moins justifiées de la matière. Ils subissent dans les

plaisirs de la vie la diminution spirituelle que subit, par exemple, le

spectateur éclairé qui s’est égaré dans un théâtre où l’on joue un drame

qui n’est pas l’un des cinq ou six chefs-d’œuvre de la littérature

universelle. Il sait que presque tout ce qui transporte ceux qui

applaudissent autour de lui est fait de préjugés plus ou moins

pernicieux sur l’honneur, la gloire, l’amour, la patrie, le sacrifice,

la justice, la religion et la liberté; ou des lieux communs les plus

mous et les plus énervants de la poésie. Néanmoins, il prendra part à

l’exaltation générale, et il lui faudra faire à chaque instant un

violent retour sur lui-même, un appel étonné à toutes les certitudes

pour se persuader que ceux qui sont restés fidèles aux plus vieilles

erreurs n’ont pas raison contre sa raison isolée.

Le temple enseveli · 第 74 / 111 题