Nous sommes trop portés à peindre la vie plus triste qu’elle n’est; et
c’est une grande faute, mais excusable dans le moment d’incertitude où
nous nous trouvons. Il n’y a pas encore d’explication plausible. La
destinée de l’homme est soumise comme autrefois à des forces inconnues,
dont quelques-unes ont peut-être disparu, mais pour faire place à
d’autres. En tout cas, le nombre de celles qui sont réellement
souveraines n’est guère diminué. On a essayé d’expliquer de diverses
façons l’action et l’intervention de ces forces, et l’on dirait qu’après
avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant
la réalité, qui, malgré tout, se découvre peu à peu, on revient, pour
totaliser en quelque sorte l’inexplicable ou du moins les tristesses de
l’inexplicable, à la Fatalité. Au fond vous ne trouverez pas autre chose
dans Ibsen, dans le roman russe, dans la haute histoire contemporaine,
dans Flaubert, etc. (voyez entre autres _La Guerre et la Paix_,
_L’Éducation sentimentale_ et le reste).
Ce n’est plus exactement la Fatalité antique, il est vrai, la déesse ou
plutôt le dieu bien déterminé (du moins dans l’esprit de la foule),
volontaire, inflexible, implacable, aveugle mais attentif, c’est une
fatalité plus vague, plus informe, distraite, indifférente, inhumaine,
impersonnelle, universelle. En somme, ce n’est qu’une appellation
provisoire accordée, en attendant mieux, à la misère générale et
inexplicable de l’homme. On peut l’accepter dans ce sens, bien qu’elle
n’éclaire rien et qu’elle ne soit que le nom nouveau de l’énigme
invariable. Mais il faut se garder d’exagérer son rôle et sa valeur, et
ne pas s’imaginer qu’on contemple les hommes et les événements de très
haut et dans une lumière définitive et qu’il n’y a plus rien à chercher
par delà, parce qu’à un moment donné, on sent profondément, au bout de
toutes les existences, la force invincible et obscure du destin. Il est
évident que d’un point de vue, les hommes paraîtront toujours
malheureux, et sembleront toujours entraînés vers un gouffre fatal,
puisqu’ils seront toujours voués à la maladie, à l’inconstance de la
matière, à la vieillesse et à la mort. Si l’on ne regarde que le terme
de toutes les existences, il y a nécessairement quelque chose de fatal
et de misérable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante.
Mais n’abusons pas de ces mots, et surtout ne nous en servons pas par
nonchalance ou par amour de la tristesse mystique, pour réduire la part
de ce qui pourrait s’expliquer si nous nous attachions davantage à
l’étude de l’homme et de la nature des choses. Il ne faudrait invoquer
le mystère et se renfermer dans le silence résigné qui l’accompagne
qu’aux moments où son intervention est réellement sensible, frappante,
personnelle, intelligente, morale et indubitable; et cette intervention,
ainsi circonscrite, est plus rare qu’on ne pense. Tant que ce mystère-là
ne se manifeste point, il n’y a pas lieu de s’arrêter, de baisser les
yeux, de se soumettre, de se taire.