XXXII

Nous sommes trop portés à peindre la vie plus triste qu’elle n’est; et

c’est une grande faute, mais excusable dans le moment d’incertitude où

nous nous trouvons. Il n’y a pas encore d’explication plausible. La

destinée de l’homme est soumise comme autrefois à des forces inconnues,

dont quelques-unes ont peut-être disparu, mais pour faire place à

d’autres. En tout cas, le nombre de celles qui sont réellement

souveraines n’est guère diminué. On a essayé d’expliquer de diverses

façons l’action et l’intervention de ces forces, et l’on dirait qu’après

avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant

la réalité, qui, malgré tout, se découvre peu à peu, on revient, pour

totaliser en quelque sorte l’inexplicable ou du moins les tristesses de

l’inexplicable, à la Fatalité. Au fond vous ne trouverez pas autre chose

dans Ibsen, dans le roman russe, dans la haute histoire contemporaine,

dans Flaubert, etc. (voyez entre autres _La Guerre et la Paix_,

_L’Éducation sentimentale_ et le reste).

Ce n’est plus exactement la Fatalité antique, il est vrai, la déesse ou

plutôt le dieu bien déterminé (du moins dans l’esprit de la foule),

volontaire, inflexible, implacable, aveugle mais attentif, c’est une

fatalité plus vague, plus informe, distraite, indifférente, inhumaine,

impersonnelle, universelle. En somme, ce n’est qu’une appellation

provisoire accordée, en attendant mieux, à la misère générale et

inexplicable de l’homme. On peut l’accepter dans ce sens, bien qu’elle

n’éclaire rien et qu’elle ne soit que le nom nouveau de l’énigme

invariable. Mais il faut se garder d’exagérer son rôle et sa valeur, et

ne pas s’imaginer qu’on contemple les hommes et les événements de très

haut et dans une lumière définitive et qu’il n’y a plus rien à chercher

par delà, parce qu’à un moment donné, on sent profondément, au bout de

toutes les existences, la force invincible et obscure du destin. Il est

évident que d’un point de vue, les hommes paraîtront toujours

malheureux, et sembleront toujours entraînés vers un gouffre fatal,

puisqu’ils seront toujours voués à la maladie, à l’inconstance de la

matière, à la vieillesse et à la mort. Si l’on ne regarde que le terme

de toutes les existences, il y a nécessairement quelque chose de fatal

et de misérable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante.

Mais n’abusons pas de ces mots, et surtout ne nous en servons pas par

nonchalance ou par amour de la tristesse mystique, pour réduire la part

de ce qui pourrait s’expliquer si nous nous attachions davantage à

l’étude de l’homme et de la nature des choses. Il ne faudrait invoquer

le mystère et se renfermer dans le silence résigné qui l’accompagne

qu’aux moments où son intervention est réellement sensible, frappante,

personnelle, intelligente, morale et indubitable; et cette intervention,

ainsi circonscrite, est plus rare qu’on ne pense. Tant que ce mystère-là

ne se manifeste point, il n’y a pas lieu de s’arrêter, de baisser les

yeux, de se soumettre, de se taire.

Le temple enseveli · 第 72 / 111 题