Il nous est difficile d’imaginer ce que sera la justice idéale, puisque
toutes nos pensées qui s’élèvent vers elle sont contrariées par
l’injustice dans laquelle nous vivons encore. Nous ignorons les lois,
les relations nouvelles qui se révéleront quand il n’y aura plus
d’inégalités ni de malheurs imputables aux hommes, et que chacun, selon
le principe de la morale évolutionniste, «recueillera les résultats bons
ou mauvais de sa propre nature et des conséquences qui découlent de
celle-ci». A l’heure actuelle, il n’en est pas ainsi, et l’on peut dire
que pour la totalité des hommes, dans le domaine matériel, «la connexité
entre la conduite et ses conséquences», selon la formule de Spencer,
n’existe que d’une manière dérisoire, arbitraire et inique. N’est-il pas
téméraire d’espérer que nos pensées soient justes quand le corps de
chacun de nous trempe complètement dans l’injustice? Et il n’est
personne qui n’y trempe pour en souffrir ou pour en profiter, personne
dont les efforts n’obtiennent trop ou trop peu, personne qui ne soit
privilégié ou frustré. Nous pouvons essayer de dégager notre pensée de
cette injustice invétérée, vestige trop durable de la «morale
sous-humaine» nécessaire à l’espèce primitive. Mais il est vain de
croire qu’elle aura la même force, la même indépendance, la même
clairvoyance, et qu’elle arrivera aux mêmes résultats que si cette
injustice n’était pas. Ce n’est jamais qu’une très timide et très
incertaine partie de la pensée humaine, qui parvient à se dresser
au-dessus de la réalité. La pensée humaine peut beaucoup de choses; et
elle a amené, à la longue, des améliorations étonnantes dans ce qui
paraissait immuable dans l’espèce ou la race. Mais au moment où elle
médite sur une transformation qu’elle entrevoit ou qu’elle espère, elle
n’en subit pas moins le joug, la manière de voir, de sentir et
d’imaginer de ce qu’elle voudrait changer. Elle n’en est pas moins et
presque tout entière, cela même qu’elle prétend transformer. Elle est
plutôt faite pour expliquer, juger, coordonner ce qui était, pour aider,
nourrir et faire connaître ce qui est déjà né mais encore invisible; et
il est rare qu’elle prévoie l’avenir ou qu’elle produise rien de bien
salutaire et de durable, quand elle se risque dans ce qui n’est pas
encore. Aussi porte-t-elle la peine de l’état social dans lequel nous
vivons. Il y a trop d’injustice autour de nous pour que nous puissions
nous faire une idée satisfaisante de la justice, pour que nous puissions
y penser avec la bonne foi et la paix nécessaires. Il faudrait pour
l’étudier et en parler avec fruit qu’elle fût ce qu’elle pourrait être:
une puissance sociale, irréprochable et réelle. Mais nous devons nous
borner à invoquer ses effets inconscients, secrets, et pour ainsi dire
insensibles. C’est vraiment du rivage de l’injustice humaine que nous
contemplons la justice, et nous ignorons encore le spectacle de la haute
mer sous la voûte illimitée et inviolable d’une conscience sans
reproche. Il faudrait, tout au moins, que les hommes eussent fait leur
possible, dans leur propre domaine; ils auraient alors le droit d’aller
plus loin et d’interroger autre chose, et leurs pensées seraient
probablement plus claires si leur conscience était plus tranquille.