XXVII

«On raconte, dit Nozhatou, la belle esclave, qui, cachée derrière un

rideau de soie et de perles, parle au prince Scharkan et aux sages du

royaume, on raconte aussi que le Khalifat Omar sortit une fois se

promener la nuit accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au

loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence

utile, et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une

marmite; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui

gémissaient lamentablement. Et Omar dit: «La paix sur toi, ô femme! Que

fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid?» Elle répondit:

«Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes

enfants qui meurent de faim et de froid; mais un jour Allah demandera

compte au Khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits». Et le

Khalifat qui était déguisé fut ému extrêmement et lui dit: «Mais

crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas?»

Elle répondit: «Pourquoi donc Omar est-il le Khalifat s’il ignore ainsi

la misère de son peuple et de chacun de ses sujets?» Alors le Khalifat

se tut et dit à Aslam Abou-Zeid: «Vite, allons-nous-en.» Et il marcha

très vite, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’Intendance de sa maison, et

il entra dans le magasin de l’Intendance et il tira un sac de farine

d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de

mouton, et il dit à Abou-Zeid: «Aide-moi à les charger sur mon dos, ô

Abou-Zeid.» Mais Abou-Zeid se récria et dit: «Laisse-moi les porter

moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants.» Il répondit avec calme:

«Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de

mes péchés au jour de la Résurrection?» Et il obligea Abou-Zeid à lui

mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et

le Khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu

auprès de la pauvre femme, et il prit de la farine, et il prit de la

graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et de ses propres mains

il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour

souffler dessus, et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du

bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette

nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants,

qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur

refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et

la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid: «O Abou-Zeid,

maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé.»

«Mais, ô Roi, dit un peu plus loin, à un roi très sage, une des cinq

adolescentes pensives qu’on désire lui vendre; mais, ô Roi, sache aussi

que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte,

en effet, que dans Israël il y avait deux frères, et l’un de ces frères

dit un jour à l’autre: «Quelle est l’action la plus effroyable que tu

aies jamais faite?» Il répondit: «C’est celle-ci: comme je passais un

jour près d’un poulailler, je tendis le bras et saisis une poule, et

l’ayant étranglée je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus

effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus

effroyable?» Il répondit: «C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui

demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la

simple élévation de l’âme vers les hauteurs.»

«Apprends à te connaître! reprend une de ses compagnes, captive et

esclave comme elle. Apprends à te connaître! Et alors seulement agis!

agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton

voisin.»

Notre morale d’aujourd’hui ne saurait rien ajouter à cette dernière

formule, et n’a pas de précepte plus complet. Tout au plus pourrait-elle

étendre le sens du mot: «voisin», élever, alléger, et rendre plus subtil

et plus impressionnable celui du mot: «léser». Or, le livre où se

trouvent ces paroles, est, sous toutes ces fleurs et sous toute cette

sagesse, un monument d’horreur, de sang, de larmes, de despotisme et de

servitude. Et celles qui les prononcent sont des esclaves. Un marchand

les achète, je ne sais où, et les revend à une vieille femme qui leur

enseigne ou leur fait enseigner la poésie, la philosophie, toutes les

sciences de l’Orient, afin qu’elles soient un jour des présents dignes

d’un roi. Et quand l’éducation est achevée, et que la beauté et la

sagesse des victimes excitent l’admiration de tous ceux qui les

approchent, l’industrieuse et prévoyante vieille les offre, en effet, à

un roi très juste et très sage. Et quand le roi très juste et très sage

leur aura pris leur virginité et voudra d’autres amours, il les donnera

probablement (car je ne me rappelle plus exactement la suite de

l’histoire, mais c’est la destinée invariable de toutes les femmes de

ces merveilleuses légendes) à ses vizirs. Et les vizirs les échangeront

contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries, à moins qu’ils

ne les envoient au loin faire les délices d’un protecteur puissant ou

d’un rival hideux, mais redouté. Et elles qui interrogent leur

conscience et lisent dans celle des autres, elles qui méditent les plus

beaux et les plus grands problèmes de la justice et de la morale des

peuples et des hommes, elles ne jettent pas un regard sur leur sort et

ne se doutent pas un instant de l’abominable injustice qu’elles

subissent. Et tous ceux qui les écoutent, les aiment, les admirent et

les comprennent, ne s’en doutent pas davantage. Et nous qui nous

étonnons et qui réfléchissons aussi sur la justice, la bonté, la pitié

et l’amour, rien ne nous prouve que notre état social n’offrira pas

quelque jour, à ceux qui viendront après nous, un spectacle aussi

déconcertant.

Le temple enseveli · 第 33 / 111 题