«On raconte, dit Nozhatou, la belle esclave, qui, cachée derrière un
rideau de soie et de perles, parle au prince Scharkan et aux sages du
royaume, on raconte aussi que le Khalifat Omar sortit une fois se
promener la nuit accompagné du vénérable Aslam Abou-Zeid. Et il vit au
loin un feu qui flambait, et il s’en approcha, croyant sa présence
utile, et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une
marmite; et elle avait à ses côtés deux petits enfants chétifs qui
gémissaient lamentablement. Et Omar dit: «La paix sur toi, ô femme! Que
fais-tu donc là, seule dans la nuit et le froid?» Elle répondit:
«Seigneur, je fais chauffer un peu d’eau pour la donner à boire à mes
enfants qui meurent de faim et de froid; mais un jour Allah demandera
compte au Khalifat Omar de la misère où nous sommes réduits». Et le
Khalifat qui était déguisé fut ému extrêmement et lui dit: «Mais
crois-tu, ô femme, qu’Omar connaisse ta misère, s’il ne la soulage pas?»
Elle répondit: «Pourquoi donc Omar est-il le Khalifat s’il ignore ainsi
la misère de son peuple et de chacun de ses sujets?» Alors le Khalifat
se tut et dit à Aslam Abou-Zeid: «Vite, allons-nous-en.» Et il marcha
très vite, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à l’Intendance de sa maison, et
il entra dans le magasin de l’Intendance et il tira un sac de farine
d’entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de
mouton, et il dit à Abou-Zeid: «Aide-moi à les charger sur mon dos, ô
Abou-Zeid.» Mais Abou-Zeid se récria et dit: «Laisse-moi les porter
moi-même sur mon dos, ô émir des Croyants.» Il répondit avec calme:
«Mais serait-ce donc toi aussi, Abou-Zeid, qui porterait le fardeau de
mes péchés au jour de la Résurrection?» Et il obligea Abou-Zeid à lui
mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton. Et
le Khalifat marcha vite, ainsi chargé, jusqu’à ce qu’il fût parvenu
auprès de la pauvre femme, et il prit de la farine, et il prit de la
graisse et les mit dans la marmite sur le feu, et de ses propres mains
il prépara cette nourriture, et il se pencha lui-même sur le feu pour
souffler dessus, et, comme il avait une très grande barbe, la fumée du
bois se frayait chemin par les interstices de la barbe. Et lorsque cette
nourriture fut prête, Omar l’offrit à la femme et aux petits enfants,
qui en mangèrent jusqu’à satiété au fur et à mesure qu’Omar la leur
refroidissait de son souffle. Alors Omar leur laissa le sac de farine et
la jarre de graisse, et s’en alla en disant à Abou-Zeid: «O Abou-Zeid,
maintenant que j’ai vu ce feu, sa lumière m’a éclairé.»
«Mais, ô Roi, dit un peu plus loin, à un roi très sage, une des cinq
adolescentes pensives qu’on désire lui vendre; mais, ô Roi, sache aussi
que l’action la plus belle est celle qui est désintéressée. On raconte,
en effet, que dans Israël il y avait deux frères, et l’un de ces frères
dit un jour à l’autre: «Quelle est l’action la plus effroyable que tu
aies jamais faite?» Il répondit: «C’est celle-ci: comme je passais un
jour près d’un poulailler, je tendis le bras et saisis une poule, et
l’ayant étranglée je la rejetai dans le poulailler. C’est là la plus
effroyable chose de ma vie. Mais toi, ô mon frère, qu’as-tu fait de plus
effroyable?» Il répondit: «C’est d’avoir fait ma prière à Allah pour lui
demander une faveur. Car la prière n’est belle que lorsqu’elle est la
simple élévation de l’âme vers les hauteurs.»
«Apprends à te connaître! reprend une de ses compagnes, captive et
esclave comme elle. Apprends à te connaître! Et alors seulement agis!
agis selon tous tes désirs, mais en prenant garde de ne pas léser ton
voisin.»
Notre morale d’aujourd’hui ne saurait rien ajouter à cette dernière
formule, et n’a pas de précepte plus complet. Tout au plus pourrait-elle
étendre le sens du mot: «voisin», élever, alléger, et rendre plus subtil
et plus impressionnable celui du mot: «léser». Or, le livre où se
trouvent ces paroles, est, sous toutes ces fleurs et sous toute cette
sagesse, un monument d’horreur, de sang, de larmes, de despotisme et de
servitude. Et celles qui les prononcent sont des esclaves. Un marchand
les achète, je ne sais où, et les revend à une vieille femme qui leur
enseigne ou leur fait enseigner la poésie, la philosophie, toutes les
sciences de l’Orient, afin qu’elles soient un jour des présents dignes
d’un roi. Et quand l’éducation est achevée, et que la beauté et la
sagesse des victimes excitent l’admiration de tous ceux qui les
approchent, l’industrieuse et prévoyante vieille les offre, en effet, à
un roi très juste et très sage. Et quand le roi très juste et très sage
leur aura pris leur virginité et voudra d’autres amours, il les donnera
probablement (car je ne me rappelle plus exactement la suite de
l’histoire, mais c’est la destinée invariable de toutes les femmes de
ces merveilleuses légendes) à ses vizirs. Et les vizirs les échangeront
contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries, à moins qu’ils
ne les envoient au loin faire les délices d’un protecteur puissant ou
d’un rival hideux, mais redouté. Et elles qui interrogent leur
conscience et lisent dans celle des autres, elles qui méditent les plus
beaux et les plus grands problèmes de la justice et de la morale des
peuples et des hommes, elles ne jettent pas un regard sur leur sort et
ne se doutent pas un instant de l’abominable injustice qu’elles
subissent. Et tous ceux qui les écoutent, les aiment, les admirent et
les comprennent, ne s’en doutent pas davantage. Et nous qui nous
étonnons et qui réfléchissons aussi sur la justice, la bonté, la pitié
et l’amour, rien ne nous prouve que notre état social n’offrira pas
quelque jour, à ceux qui viendront après nous, un spectacle aussi
déconcertant.