En effet, s’il s’y montrait exclusivement poétique et lyrique, comme

on le lui conseille avec malice, on se hâterait de le déclarer en

contradiction formelle avec le sens commun, avec l’esprit sceptique et

positif du siècle.

La détente du rythme lance, comme celle d’un arc, le mot de situation;

quant à la rime, tantôt elle le fait espérer, tantôt elle le rappelle.

Il y a là une force, pour ainsi dire mécanique, qui accroît l’élan

du verbe; et, en vérité, tant que la noble forme du vers n’est pas

déshonorée par des inanités ou des trivialités inutiles à la portée

finale d’un ouvrage dramatique, on ne voit pas pourquoi à seule fin de

complaire aux modernes ennemis des poètes, on se priverait des forces

indéfinies mais réelles de la parole scandée.

L’acteur admirable qui s’appelle Silvain comprend profondément toutes

ces considérations, lui qui, avant que je les lui eusse présentées,

me disait: «En prose, je n’aurais pas consenti à jouer le _Père

Lebonnard_. Tous les effets s’y trouveraient diminués.»

Cette énergique déclaration du grand comédien suffit à établir--du

moins à mes yeux,--la valeur de ma théorie sur le théâtre moderne en

vers.

En vérité, les genres ne sont pas abolis et la lyre a plus d’une corde.

Il y a de belles odes qui s’envolent à cheval sur Pégase; il y de

bonnes chansons qui vont à pied.

ANTOINE

NOVELLI

SILVAIN

dans _le Père Lebonnard_

«Le _Père Lebonnard_, de Jean Aicard, est une pièce aujourd’hui

célèbre.» Elle fut représentée en 1889, au _Théâtre Libre_, avec la

distribution suivante:

Lebonnard MM. ANTOINE.

Robert Lebonnard G. GRAND.

Le marquis d’Estrey PHILIPPON.

Le docteur André BARRY.

Un domestique DORVAL.

Mme Lebonnard Mmes BARRY.

Jeanne Lebonnard AUBRY.

Blanche d’Estrey MARG. ACHARD.

Marthe LOUISE FRANCE.

Après cette représentation demeurée unique (le Théâtre Libre ne jouait

chaque pièce qu’une seule fois), l’auteur écrivit à M. Antoine la

lettre suivante:

«Mon cher Antoine,

«Vous avez été, dans Lebonnard, admirable de simplicité, de force et de

naturel.

«Tous les interprètes, sans exception, je le vois bien, ont aimé et

senti mon drame.

«Ce que j’ai cherché dans _Le Père Lebonnard_, c’est la vie toute

simple, l’expression toute franche et comme parlée,--quoique en vers.

Et vous m’avez donné l’impression même de la vérité sous ces deux

conventions: le vers et le théâtre...»

Traduite en italien[2] et jouée par l’illustre acteur Ermete Novelli,

dans tous les pays du monde, elle a dépassé aujourd’hui la trois

centième.

[2] Le _Père Lebonnard_ à été traduit, depuis un an, en

allemand, en hongrois et en russe.

Novelli vint la jouer à Paris en 1898.

«C’est ma pièce préférée (dit Novelli), celle qu’on me redemande

toujours et partout, celle où je trouve mon triomphe chaque fois

certain... Vous verrez, je viendrai dans un mois la jouer en France.

Ah! elle a bien gagné son droit de cité dans votre pays, allez!

Savez-vous qu’elle a fait le tour du monde avec moi? Avec _Lebonnard_,

j’ai fait pleurer jusqu’à des sauvages, au Brésil!» (_Revue du Palais_,

1er juin 1898.)

En 1901, elle fut représentée à Toulon par Ermete Novelli, lors de la

visite de l’escadre italienne.

Voici en quels termes M. Jean Aicard s’exprimait publiquement, à cette

occasion, sur le compte de son illustre interprète:

«J’éprouve en effet un sentiment infini de reconnaissance pour ce

comédien extraordinaire qui, dans l’esprit de tous ses admirateurs

italiens, est littéralement inséparable du personnage de Lebonnard.

Il a fait de ce rôle sa chose, sa mascotte, comme il dit. Jamais le

mot «création» ne fut employé plus justement qu’ici, pour désigner ce

mystérieux travail d’art, de pensée, d’observation, d’assimilation et

d’expressivité, si je puis dire, qui amène l’acteur et le personnage à

ne faire ensemble qu’un seul être.

«Novelli en a conscience lorsqu’il répète: «Ce rôle est fait pour mon

cœur, pour ma peau, pour mon sang, pour mes nerfs.»

«Dans un voyage que j’ai fait en Italie, il y a deux ans, dès que mon

nom était prononcé, dans un hôtel par exemple,--j’entendais aussitôt

chuchoter autour de moi deux noms: «_Novelli_, _Lebonnard_». Et mes

hôtes inconnus devenaient affables comme de vieux amis retrouvés.

«Pour un auteur qui a écrit je ne sais plus où: «l’art est surtout

le moyen divin d’attirer à l’artiste des sympathies,» on conviendra

que nulle joie ne peut être supérieure à celle que m’a fait éprouver

ce grand Novelli en me donnant, dans son pays, tant de sympathies

inattendues, et qui restent inoubliables.

«La carrière de _Lebonnard_ est loin d’être achevée. Tant qu’il y aura

un Novelli, il y aura un Lebonnard bien vivant. Grâce à Novelli, ce

vieux Lebonnard est pour moi comme un vrai fils qui ne cesse de «me

donner toutes les satisfactions.» Grâce à Novelli, on n’effacera pas

le nom de _Lebonnard_ de l’histoire anecdotique du théâtre à travers

le monde. Ils vivront ensemble positivement et idéalement, bien après

moi. J’ai la modestie de me dire que, sans Novelli, ma pièce n’eût pas

eu cette heureuse fortune,--mais j’ai la fierté de me dire qu’elle a

pu inspirer un Novelli, homme et artiste de chair et d’âme, concepteur

de réalité et d’idéal. Et grâce à lui, j’en suis certain, j’aurai la

joie finale de revoir cette œuvre qui n’a d’autre prétention que d’être

humaine et touchante,--j’aurai, dis-je, la joie de la revoir jouée en

France, en français.

«En attendant, je remercie, de toute mon âme, l’artiste qui l’apporte

en italien, dans ma chère ville natale.» (_Les Coulisses._--Toulon.)

Le triomphe de Novelli à Toulon[3] fut ce qu’il est partout

dans le rôle du _Père Lebonnard_, ce qu’il fut lorsque Novelli

inaugura le théâtre Biondo, à Palerme, en s’y montrant dans

sa création préférée:

[3] Le _Père Lebonnard_ avait été joué déjà à Toulon, en

1889, par M. Raimon et une troupe de tournée dans laquelle

se trouvaient Mmes Louise France et Eug. Nau.

«Tutta la vita del Novelli è un seguito di trionfi, decretati

da tutti i teatri, nei quali l’arte proteiforme del grande

artista, s’impone all’ ammirazione.

«Chi non sa gli entusiasmi del _Papà Lebonnard_? Chi non

ha visto il Novelli nel terzo atto del dramma di Jean Aicard,

quando, nel prorompere di un’ ira lungamente repressa, svela

al figlio della colpa il nessun diritto che ha egli di portare il

suo nome, non ha assistito alla manifestazione più tragicamente

umana di un’ esistenza.

«Non è più l’attore: è l’uomo. Trasformandosi nei lineamenti

del viso, nella voce, il Novelli entra nell’ anima del

personnaggio: vive, palpita, soffre con esso, e l’illusione è

cosi perfetta agli occhi del pubblico, che questi si sente preso

come da una morsa di ferro, e si abbandona all’ entusiasmo.»

Ainsi s’exprime M. Franco Liberati, directeur d’_Il Signor Pubblico_,

de Rome.

[Illustration: ERMETE NOVELLI.]

Voici une des dernières distributions de _Papà Lebonnard_, avec

Novelli,--celle de la représentation d’inauguration du théâtre Biondo,

à Palerme:

TEATRO BIONDO

Giovedi 15 ottobre 1903 alle ore 9 1/4 precise

GRANDE INAUGURAZIONE

_Prima Recita straordinaria della Compagnia Drammatica Italiana_

DELLA QUALE È PROPRIETARIO E DIRETTORE

ERMETE NOVELLI

CON

PAPÀ LEBONNARD

Commedia in 4 atti di G. AICARD

_PERSONAGGI_

Papà Lebonnard: ERMETE NOVELLI

Sofia, moglie di Lebonnard O. GIANNINI.

Roberto, loro figlio E. SABBATINI.

Giovanna, sua sorella G. CHIANTONI.

Il dottore Andrea L. FERRATI.

Il marchese P. CANTINELLI.

Bianca, sua figlia E. PORRO-GUASTI.

Martino R. TUROLO.

Un servo G. FOSSI.

_In una piccola città della Francia--Epoca presente_

[Illustration: ERMETE NOVELLI

DANS LE RÔLE DU PÈRE LEBONNARD.]

Revenons à la représentation italienne du _Père Lebonnard_ à Toulon.

Elle eut lieu le 7 avril 1901.

Les Toulonnais firent frapper une médaille qui fut offerte au grand

comédien de l’Italie; elle portait cette inscription:

A ERMETE NOVELLI

A L’ARTISTE INCOMPARABLE

QUI A FAIT ACCLAMER

DANS LE MONDE ENTIER

LE PÈRE LEBONNARD

DE NOTRE CONCITOYEN

JEAN AICARD

A cette occasion, M. Jules Claretie, administrateur général de la

Comédie-Française, adressa la lettre suivante à M. Baylon, président

du Comité Aicard-Novelli à Toulon[4]:

[4] Comité _Aicard-Novelli_. Président: M. Baylon,

professeur de sciences naturelles au lycée; secrétaire:

M. François Armagnin.

«Monsieur le Président,

«Voulez-vous présenter au fondateur de la Maison de Goldoni le salut

affectueux de la Maison de Molière? Puisque les représentations de

l’admirable comédien coïncident avec les fêtes franco-italiennes, il

est de toute justice que la Comédie-Française remercie Ermete Novelli

d’apporter sa participation cordiale à l’œuvre de rapprochement entre

deux peuples de même race.

«Et quel plus sûr rapprochement que celui de l’Art! les cœurs battent

à l’unisson, les larmes coulent devant l’artiste qui transporte une

salle, comme autrefois le sang fraternel a coulé sur les champs de

bataille. Le théâtre réveille tous les nobles souvenirs, les éternels

souvenirs de l’Histoire, et dissipe--pour un soir--pour toujours

peut-être--les nuages et les malentendus de la politique.

«Grâces en soient rendues à M. Novelli, et dites-lui bien, monsieur

le président, que de loin nous applaudissons à son triomphe et à ce

libre-échange de la poésie et de l’art!

«Votre profondément et sincèrement dévoué,

«Jules CLARETIE.»

Les Toulonnais se promirent alors d’entendre en français et en

vers le _Père Lebonnard_, qu’ils venaient d’applaudir en prose

dans la traduction italienne. Et Silvain, l’éminent sociétaire de

la Comédie-Française, fut invité par eux à donner à Toulon une

représentation de la pièce de Jean Aicard. Cette représentation eut

lieu le 3 avril 1903.

Mais avant de partir pour Toulon, M. Silvain donna, en présence de

deux cents spectateurs parisiens, une répétition générale du _Père

Lebonnard_, à Asnières, où il habite. La pièce était ainsi distribuée:

Lebonnard MM. SILVAIN.

Robert JOUBÉ.

Le docteur MAXUDIAN.

Le marquis CASTELLI.

Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.

Jeanne LITTY-BOSSA.

Blanche BERTHE BELVAL.

Marthe BARTHE.

Le succès de Silvain fut complet. Ce succès se répéta à Toulon, puis à

Marseille et à Tunis, en avril et mai 1903; il fut le même à Gand et à

Anvers, en mars et avril 1904.

[Illustration: SILVAIN

DANS LE PÈRE LEBONNARD.]

Voici la distribution de la pièce aux représentations de Gand et

d’Anvers:

_A Gand_:

Lebonnard MM. SILVAIN.

Robert LAUMONIER.

Le docteur COIZEAU.

Le marquis MAXUDIAN.

Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.

Jeanne GÉNIAT.

Blanche BERTHE BELVAL.

Marthe PERSOONS.

_A Anvers_:

Lebonnard MM. SILVAIN.

Robert LUCIEN DESPLANQUES.

Le docteur GORDE.

Le marquis CASTELLI.

Mme Lebonnard Mmes LOUISE SILVAIN.

Jeanne BELLANGER.

Blanche ROBIERE.

Marthe DELIA.

Il est intéressant de noter ici que Novelli n’eût pas joué le _Père

Lebonnard_ en vers, tandis que Silvain se fût refusé à le jouer en

prose. Voilà qui nous est garant de l’originalité de Silvain après

Novelli dans le rôle de Lebonnard.

Et voici un sonnet dans lequel l’artiste français a exprimé son

admiration au grand acteur italien:

A ERMETE NOVELLI

La joie où la douleur se mêle,

Tout le cri de l’Humanité

Dans le Drame est répercuté,

Puisqu’il rit et pleure comme Elle.

Masque de vérité jumelle,

Fait de tristesse et de gaîté,

Seul, Frédérick, qui t’a porté,

Alterna la double semelle;

Chaussa cothurne et brodequin,

Accoupla Lekain et Pasquin,

Évoqua toute l’âme humaine...

Novelli, tu suis son chemin,

Entre Thalie et Melpomène

Qui te conduisent par la main!

SILVAIN,

Sociétaire de la Comédie-Française.

Au moment où la pièce rentre à la Comédie-Française, l’auteur exprime

de nouveau toute sa reconnaissance à ses grands interprètes, différents

et égaux: Antoine, Novelli, Silvain.

Il lui sera permis également d’exprimer bien haut sa gratitude à M.

Leloir, admirable artiste, qui a bien voulu assumer la tâche de mettre

en scène le _Père Lebonnard_ à la Comédie-Française et qui s’en est

acquitté, en quelques jours, à miracle, servi par un véritable génie

dramatique.

C’est sur le nom de M. Jules Claretie que doit se fermer ce cahier de

notes. Lorsque, avec un bon, un généreux sourire, cinq jours avant la

première répétition du _Père Lebonnard_, l’Administrateur général de

la Comédie-Française m’a annoncé sa résolution de rouvrir à mon œuvre

exilée les portes du Théâtre-Français, j’ai certainement éprouvé une

des émotions les plus profondément douces de ma vie littéraire...

Et cela ne s’oublie pas.

J. A.

_Paris, 15 juillet 1904._

[Illustration: MÉDAILLE

offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais.

PORTRAIT DE SILVAIN SILVAIN DANS LE PÈRE LEBONNARD

Médaille exécutée par le sculpteur LOUIS MAURERT.]

DEUX SONNETS

A JEAN AICARD

J’aime ton Lebonnard comme je t’aime, Jean;

Simple et douce, son âme est fille de la tienne;

C’est un libre penseur plein de vertu chrétienne;

Victime, à ses bourreaux il sourit, indulgent.

Jadis la gent critique, ayant cru--sotte gent!--

Le bonhomme défunt, lui chanta son antienne;

Mais qu’importe, pourvu qu’il vive et qu’il obtienne

Le suffrage du peuple... et même son argent!

Car plus il semble faible et plus sa force augmente:

Lui qui courba le dos, quinze ans, sous la tourmente,

Rien qu’en se redressant, un jour a tout dompté.

Étant l’amour, il a vaincu toutes les haines.

Et dans la nuit du mal rayonne sa Bonté

Comme un phare debout sur les vagues humaines!

SILVAIN.

A SILVAIN

Je n’ai, certe, imité ni _Cromwell_ ni _Mérope_,

Mais mon humble héros, penseur libre et chrétien,

De naturel timide et de cœur plébéïen,

Voit assez juste et voit de loin--quoique myope.

Il ignore, c’est vrai, l’hyperbole et le trope,

Mais il a de l’esprit--un peu, si peu que rien;

Il parle en roturier mais en homme de bien,

Sur le ton franc de la chanson du Misanthrope.

Tu nous l’as révélé, Silvain, ce Lebonnard;

Tes yeux, sous sa besicle, ont vu son beau regard;

Et toi qui fais les vers comme tu sais les dire,

Tu prouves que, sous un habit qui prête à rire,

Il est, par son grand cœur, digne de ton grand art,

Et qu’en lui l’idéal chante comme une lyre.

JEAN AICARD.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

DÉDICACE À ALPHONSE KARR IX

Distribution des rôles du _Père Lebonnard_ à la

Comédie-Française XI

LE PÈRE LEBONNARD

Premier acte 1

Deuxième acte 81

Troisième acte 151

Quatrième acte 213

Portraits des personnages 261

Le vers dans les pièces modernes 269

Antoine--Novelli--Silvain 279

Deux sonnets 299

TABLE DES FIGURES

Pages.

SILVAIN, dans le Père Lebonnard VI

Mlle GÉNIAT, de la Comédie-Française (Jeanne Lebonnard) 3

M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières.

(Acte II, scène I) 93

Mme et M. SILVAIN, de la Comédie-Française

(Acte II, sc. VII) 127

M. JOUBÉ (Robert). Répétitions d’Asnières. M. SILVAIN.

(Acte II, scène X) 139

M. JOUBÉ (Robert). Représentations d’Asnières. M. SILVAIN.

(Acte II, scène X) 143

M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 197

M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XI) 201

M. et Mme SILVAIN (Acte III, scène XII) 211

Répétitions d’Asnières (Acte IV, scène XII) 253

SILVAIN (Acte IV, scène XII) 259

ERMETE NOVELLI 285

ERMETE NOVELLI, dans le rôle du Père Lebonnard 292

SILVAIN, dans le rôle du Père Lebonnard 293

Médaille offerte à M. SILVAIN par le Comité toulonnais 297

6994-2-18--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie.

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