Eh bien! non, ce n’est pas possible!

Robert ne peut pas être à ce point insensible

Qu’il ne comprenne pas mon chagrin... mon remords!

Tenez, je ne sais plus... Dites-lui que j’ai tort...

Que je le sens... que j’ai souffert un long martyre

Pour lui!... Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut lui dire!

Que j’ai longtemps caché, pour ma fille... et pour lui!--

Pour tous deux,--le secret dont il souffre aujourd’hui!

... Et je perdrais le fruit d’un si long sacrifice,

Par ma faute?--Non, non, s’il a de la justice,

Il me pardonnera... Le voilà, son devoir!...

S’il savait!... mais jamais il ne pourra savoir!

_Il demeure en silence, méditant._

_On voit Robert paraître au fond, amené et comme

entraîné malgré lui par sa vieille nourrice, à

laquelle il résiste faiblement._

SCÈNE X

LES MÊMES, MARTHE, ROBERT.

MARTHE, bas, d’un ton d’insistance.

Écoute-le.

ROBERT

Non.

MARTHE

Si.

_Le marquis fait signe à Robert d’approcher. Robert

obéit. Tous deux se tiennent derrière le fauteuil de

Lebonnard. Marthe se retire._

SCÈNE XI

LEBONNARD, LE MARQUIS, ROBERT.

_Lebonnard se croit seul avec le marquis._

LEBONNARD, au marquis, sans voir Robert.

Comprendrait-il lui-même,

Sachant ce que je sais, pourquoi, comment je l’aime?

C’est si simple!... Le jour où je l’appris, d’abord,

J’appris en même temps que «le père» était mort!

Où la mort passe, tout, pour un moment, s’apaise

Et le plus irrité sent qu’il faut qu’on se taise!

_Mouvement de Robert qui veut s’éloigner. Le marquis

le retient._

... Robert avait cinq ans; Jeanne, dix;--deux démons!

Nos enfants, rien ne dit comme nous les aimons!

On ne s’explique pas, mais ça tient aux entrailles!

Ah! mon cœur fut mordu comme avec des tenailles,

Quand, jaloux, stupéfait, furieux, incertain,

J’appris,--par une lettre égarée,--un matin,--

Que ce fils... n’était pas mon fils! Oh! quel vertige!

Comment je ne devins pas fou, c’est un prodige!

Je savais pourtant bien qu’elle ne m’aimait pas...

Mais qu’un autre...--Et je pris cet enfant dans mes bras!

ROBERT

_Il se tient avec le marquis, à demi-caché, derrière

le haut dossier du fauteuil de Lebonnard._

Oh!

LEBONNARD

--«De quel droit viens-tu, toi, toi! prendre à ma fille

Une part de son bien? fils de rien, sans famille,

Sans nom!... bâtard!»--J’avais de ces cris plein le cœur!

--Mais l’enfant me riait... il appelait sa sœur...

Que m’avait-il fait, lui? L’aimais-je pas, la veille?

Il tendait vers ma bouche une bouche vermeille,

Et quand il attachait son bras faible à mon cou,

Comment le dénouer rudement, tout à coup?

Comment le rendre, lui, l’innocent,--responsable?

--Et cet amour de père était inguérissable!

LE MARQUIS

Pauvre homme!

LEBONNARD

J’ai voulu guérir, j’ai bien tâché!

Mais c’est par ma douleur que j’étais attaché!

En l’arrachant de moi, je saignais trop... Je l’aime,

Ayant trouvé plus doux de le chérir quand même:

Je les aime tous deux ensemble, simplement,

Monsieur! On est un père--un vrai,--rien qu’en aimant!

_Il bégaie, par instants, et semble souffrir de la

peine qu’il éprouve à trouver des mots pour exprimer

la profondeur de son sentiment._

Tenez,--il faut la chair pour être un fils de femme?

L’âme, c’est plus grand?... moi, je suis père... par l’âme!

... Eh! mon Dieu! ce qui rend à la femme si cher

Son enfant, c’est qu’il la fit souffrir dans sa chair?...

Eh bien! cet enfant-là... vous comprenez, j’espère?...

Par de grandes douleurs, je suis resté son père!

_A ce cri, Robert, n’y tenant plus, s’élance sans être

vu de Lebonnard et lui saisit la main.--Lebonnard se

retourne vivement et, mettant ses mains sur les épaules

de Robert, il pousse un grand cri de joie._

Mon enfant! Mon enfant!... Tu restes, n’est-ce-pas?

Il faut oublier... Dis que tu nous resteras?...

_Lebonnard est assis dans son fauteuil.--Robert

s’agenouille à sa droite._

ROBERT

C’est impossible.--Non.--Mais mon âme est tout autre,

Et je «renais»--depuis que j’ai vu dans la vôtre.

LEBONNARD, à Robert.

Va, reste, pour ta mère,--et pour ta pauvre sœur...

ROBERT, avec fermeté.

Non... Et vous m’approuvez, monsieur, au fond du cœur.

LEBONNARD, se récriant avec douleur.

«Monsieur!...» Le méchant mot!

_Voyant entrer Jeanne, il met un doigt sur sa bouche

en regardant Robert._

Ta sœur!...--Chut!...

SCÈNE XII

LE MARQUIS, LEBONNARD, ROBERT, MARTHE;

au fond: JEANNE.

LEBONNARD, le doigt sur ses lèvres.

Qu’elle ignore!

JEANNE

Quel est ce «méchant mot?»

LEBONNARD, vivement et embarrassé.

Rien... non!...--rien!

JEANNE

Mais encore?

... Vous le grondiez?

_Elle s’agenouille à la gauche de Lebonnard._

LEBONNARD, vivement.

Non...

_Se reprenant._

Oui,--pour la dernière fois!

Il m’appelait «_Monsieur!_»

JEANNE, scandalisée.

Oh! Robert!

LEBONNARD, à Robert.

Là,--tu vois!

_A Jeanne._

Il ne le dira plus... jamais.

JEANNE

Jamais, j’espère!

LEBONNARD, tendrement à Jeanne.

Dis-lui comment on nomme un père...

JEANNE, avec une tendresse infinie, appuyant sa tête

sur la poitrine de Lebonnard.

Papa!

ROBERT, de son côté, cachant sa tête dans la poitrine

de Lebonnard.

Père!

Père!

LEBONNARD

Tu restes,--dis?

ROBERT, vaincu par sa propre émotion.

Oui.

LEBONNARD, au marquis, en se levant.

Je suis content d’eux!

_A ses enfants._

Il faut aller trouver la mère, tous les deux,

A présent.--Dites-lui:--«Notre père nous aime,

Maman, et tout est bien; comme avant; bien mieux même.»

Entrez en vous tenant la main, d’un air joyeux...

_Il les rapproche l’un de l’autre, main dans la main,

et les contemple._

Alors, rien qu’à vous voir, elle comprendra mieux.

_Il les conduit vers la porte.--Les deux enfants

sortent._

[Illustration: UNE RÉPÉTITION A ASNIÈRES.

--«_Dis-lui comment on nomme un père..._»

Acte IV, scène XII.]

SCÈNE XIII

LEBONNARD, LE MARQUIS.

LEBONNARD, reprenant ses habitudes et se remettant à son établi

comme si de rien n’était, avec son tablier étalé sur ses genoux.

Il faut bien qu’elle sache au plus tôt... C’est la mère.

LE MARQUIS, le regardant avec admiration.

Avec qui vivra-t-elle?

LEBONNARD, relevant la tête.

Avec moi.--Comment faire?

Rien n’est changé, non, rien.

_Il tapote de son petit marteau sur un boîtier de

montre._

... Pour moi je vous promets

De redevenir faible et vieux plus que jamais!...

Il faut savoir mourir... C’est une pauvre femme.

LE MARQUIS, lui tendant les deux mains.

Cher monsieur Lebonnard... c’est de la grandeur d’âme!

LEBONNARD, flatté; il se lève avec vivacité, tout en fourrant,

par un geste d’habitude, son tablier dans sa poche.

Ah! monsieur le Marquis! Ah! monsieur le Marquis!

LE MARQUIS

Ma fille et moi vous nous avez vaincus, conquis!

Votre bonté triomphe: elle a tout fait, en somme.

LEBONNARD, enchanté, lui prenant le bras,

avec affection.

Ah! monsieur le Marquis... vous êtes gentilhomme!

_Ils s’éloignent en causant._

_Le rideau tombe lentement._

[Illustration: SILVAIN.

--«... _Il faut savoir mourir... c’est une pauvre femme._»

Acte IV, scène XII.]

LE PÈRE LEBONNARD

_Comédie dramatique en quatre actes, en vers._

PORTRAITS

DES PERSONNAGES

La père Lebonnard

Bonhomme d’une soixantaine d’années, aux cheveux en couronne et

blanchissants. Point de barbe. Oublie quelquefois de se raser. Au

second acte, sa tenue est plus soignée qu’à l’ordinaire. Lorsqu’il ne

s’anime pas, il y a quelque lenteur dans ses mouvements. Nature modeste

et timide, il a toujours été dominé par sa femme qui lui inspirait même

une certaine crainte. Lorsque, il y a quinze ans, il a appris le secret

de la naissance de son fils putatif, son héroïque silence lui fut

certainement facilité par sa timidité et son caractère craintif.

M. Lebonnard a de la lecture. C’est une manière de philosophe. Il

connaît Fourier. Les rêves du premier des féministes, Saint-Simon,

l’ont charmé. Il croit fermement qu’en s’y prenant bien, les premiers

éducateurs de son insupportable épouse en auraient fait une femme

passable. Il a réfléchi sur les inconvénients d’une bonté sans nuances

et sans énergie; il s’est promis de lutter, pour le bien, contre sa

propre nature. Il s’essaye au courage et à la justice, toutes les

fois qu’il a à défendre sa fille. C’est la crise psychologique de son

existence qui est le sujet de la pièce.

Au premier acte, la peur que lui inspira longtemps sa femme doit

apparaître encore plusieurs fois très visiblement; elle fait partie

du côté comique du personnage dont les manies et les ridicules doivent

s’accuser assez nettement pour qu’au troisième acte la révélation de

son âme douloureuse et grande fasse toute l’impression qu’elle doit

produire.

M. Lebonnard aime la simplicité dans le vêtement et même il serait

enclin à négliger sa mise. Il porte des pantalons noirs, coupés droits,

un peu trop larges et flottants, tombant mal sur des chaussures à deux

fins, mi-souliers, mi-pantoufles, avec lesquelles il peut traverser la

rue ou demeurer chez lui à son aise. Son gilet sans revers, descendant

très bas, est en velours fauve, avec des poches très nombreuses comme

celles d’un gilet de chasse, et dans lesquelles il peut mettre ses

montres et ses menus outils. Il est vêtu, à l’ordinaire, d’un veston

trop long, très ample, d’une sorte de paletot sac à larges poches.

C’est sa femme qui lui impose la redingote. Il porte du linge mou.

Sa cravate est de satin noir, plate et large de deux doigts. Il a un

chapeau mou de peluche, à longs poils, à larges bords, à calotte un peu

haute.

Ancien horloger et bijoutier, M. Lebonnard a, quand il sort, un jonc à

grosse pomme d’or. Il soigne volontiers les montres de ses amis. Il a

le goût passionné des travaux de mécanique, tout comme Louis XVI.

Mlle Jeanne Lebonnard

Heureusement négligée par sa mère, dans son enfance, Jeanne fut

l’unique souci de son père. Elle a hérité de lui la bonté naturelle la

plus parfaite, mais son bonhomme de père, connaissant par expérience le

danger de pousser la bonté jusqu’à la faiblesse, n’a cessé de mettre sa

fille en garde contre les sentiments mêmes qu’il préfère. De son côté,

la petite, pleine de raison et douée d’une excellente intelligence, a

aidé de tout son pouvoir les intentions paternelles. Fort instruite,

elle s’est chargée, en quelque sorte, depuis sa quinzième année,

de faire à son père une véritable éducation intellectuelle; elle a

débrouillé des idées confuses en lui; elle lui a défini des sentiments

qu’il éprouvait sans se les expliquer; elle lui a appris, de jour en

jour, à rester bon sans trop de faiblesse; elle a vraiment pour lui,

dans son cœur délicieux, quelque chose de maternel; il le sent, il le

sait. Ils se complètent l’un l’autre. Si elle n’était la grâce jeune

tandis qu’il est la vieillesse un peu gauche, on pourrait dire qu’elle

est tout le portrait de son père. Le portrait? Oui, le portrait de son

âme devenue visible, épanouie.

Jeanne Lebonnard a toute l’élégance possible dans la parfaite

simplicité; elle corrige la mode par le goût.

Lebonnard est prêt à mourir pour elle qui, de plusieurs manières, est

vraiment sa fille. Elle est son idéal réalisé.

Mme Lebonnard

Acariâtre, impertinente, impérieuse, le fléau d’une maison. Ses cheveux

grisonnent, ce qui porte au comble ses irritations coutumières. Elle a

été fort belle, elle l’est encore, mais personne ne s’en aperçoit plus.

La raideur de ses gestes tyranniques ne lui permet pas d’avoir de la

grâce. Elle s’habille bien, trop bien. Elle est parée en des lieux et

à des moments qui demanderaient une tenue simple. Il y a même parfois,

dans sa toilette, un détail qui choque: c’est un nœud de ruban mal

assorti, de couleur trop crue, un panache trop flamboyant et toujours

quelques bijoux de trop. Malgré ses protestations contre les goûts de

l’ancien horloger, son mari, elle ne fait pas oublier qu’elle a figuré

dans la boutique de l’orfèvre et qu’au moment de la liquidation elle a

gardé pour elle certains «laissés pour compte» des riches fermières des

environs.

Elle est certaine de sa supériorité sur son mari, sur sa fille,

sur tout le monde, excepté sur les gens titrés. Elle aime son fils

véritablement, mais croit qu’elle aura tout fait pour lui quand elle

lui aura assuré, en le mariant, la fortune que lui donnera Lebonnard

et à laquelle, au fond, son fils n’a aucun droit, ce qu’elle oublie

parfaitement. Si elle tolère dans son salon deux pendules et une

horloge à gaîne, c’est que ce sont des pièces rares qui valent beaucoup

d’argent.

Quant au petit réduit où Lebonnard a installé son atelier et qu’il

trouve commode parce qu’il est tout en vitrages et qu’on y peut régler

la lumière du jour, il a bien fallu l’accepter, car les manies du

bonhomme sont irréductibles, mais la vérandah se masque au moyen d’un

somptueux rideau, et Mme Lebonnard est toujours satisfaite dès que les

apparences peuvent en imposer.

Robert Lebonnard

Gommeux de petite ville; exagère les modes. Léger, suffisant; adore sa

mère parce qu’elle ne l’a jamais corrigé de ses défauts qui n’ont rien

de rare. Au quatrième acte, régénéré, il est touchant.

Le docteur André

Triste au fond, cache avec fermeté sa tristesse sous une apparente

froideur. Il est sérieux, mais souriant. Les esprits superficiels,

comme Robert, qui lui reprochent de n’être point gai, n’incriminent en

réalité que le sérieux de son maintien et commettent, sans s’en douter,

une indiscrétion. Esprit mûr, grave, le docteur André a pourtant les

vraies élégances. La première de toutes, à son gré, est de ne point

montrer sur son visage les traces des chagrins auxquels, il le sait

bien, les gens, qui ont les leurs, seraient parfaitement indifférents.

Il lui semblerait ridicule de jouer, si peu que ce soit, les Antony

ténébreux.

Lorsque, en présence de Lebonnard, il laisse échapper le cri de sa

douleur habituellement bien cachée, c’est qu’on a touché brusquement à

sa blessure secrète et que d’ailleurs il a, à ce moment-là, le devoir

de s’expliquer.

Il est vêtu d’une redingote de fantaisie, bleu marine, gilet blanc.

Le marquis d’Estrey

La correction même. Au premier acte, il est en tenue de cheval; pour

les autres, complet gris clair, guêtres blanches.

Mlle Blanche d’Estrey

Très élégante. D’une élégance en contraste avec l’extrême simplicité de

Jeanne. De la hauteur.

Marthe

Type classique de la vieille gouvernante. Coiffure et costume à

caractère d’une province quelconque.

LE VERS

DANS LES PIÈCES MODERNES

«... Nous rêvions de ressusciter le _héros_, mais dans son milieu

mauvais, même trivial, avec ses faiblesses, ses travers, et d’autant

plus grand à l’heure de l’action généreuse et noble, qu’il s’est

montré, à l’ordinaire, plus semblable aux autres hommes. Ainsi, sans

flatter l’esprit du temps ni lui faire violence, sans parti-pris

d’action ou de réaction littéraire, mais seulement parce que nous

sommes fils de notre époque, nous aurions, au nom de la poésie,

poursuivi la _réalité_ jusque dans les _réalisations_... de l’idéal,

rares si l’on veut, mais dûment constatées[1].

[1] «Il y a des héros obscurs, plus nombreux qu’on ne

pense, qui sont des personnes _naturelles_. En veut-on une

preuve? une preuve expérimentale, bien moderne? Ouvrez les

statuts et règlements des Sociétés d’assurances sur la vie.

Vous y verrez que ces associations financières prévoient

le dévouement (!) le dévouement fou, imbécile, romantique,

enthousiaste, poétique (!) mais vrai comme un chiffre,--le

dévouement de pauvres gens qui, une fois _assurés_, se tuent

dans l’espérance de laisser de quoi vivre--à un être aimé!»

(J. A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)

«Aussi loin de la pompe tragique que des magnificences lyriques,--deux

choses que le double esprit sceptique et positif de notre époque ne

semble pas appeler,--le poète pourrait retrouver une langue directe,

comme spontanée quoique en vers, sobre de métaphores, ayant l’allure

même de la parole venue librement dans la vie; dont le mérite poétique

serait dans la force de pénétration que donne le vers, dans l’élan

particulier, incomparable, que communiquent au mouvement général de la

parole, le rythme, la rime, la _puissance propre_ du vers.

«Il faut avoir quelque courage pour être simple absolument surtout en

vers, car aux yeux d’une critique inattentive ou de parti-pris, la

simplicité paraîtra aisément vulgarité ou platitude. Quelle noblesse

pourtant peut respirer le style simple! Les modèles d’une telle

langue existent dans le passé, avec les marques, il est vrai, de leur

époque: c’est la langue du _Misanthrope_ et de _Tartuffe_, celle de La

Fontaine et de Mathurin Régnier. Tout près de nous, Musset l’a parlée,

dans la _Soirée perdue_ notamment... C’est le langage même du théâtre

en vers, dans un temps où,--si elle s’obstinait aux développements

imagés, aux abondantes métaphores, aux variations lyriques,--la poésie

dramatique ne serait peut-être pas tolérée dans une pièce moderne.» (J.

A.--Préface du _Théâtre Libre_. Dentu, éditeur, 1890.)

Victor Hugo, lassé de la pompe littéraire classique, y substitua ce que

j’appellerai un langage lyrique d’allure naturelle; bien plus, il osa

des expressions communes.

«On entendit un roi dire: «_Quelle heure est-il?_» écrit Victor Hugo,

faisant allusion à un vers de _Cromwell_.

--«Quelle heure est-il!» en vers! Cela ne se pouvait souffrir! pas plus

que _mouchoir_ dans _Othello_!

Après Hugo, on nous passe «quelle heure est-il,» mais que de choses

encore paraissent trop «vulgaires» pour être dites en vers!

Du même Victor Hugo: «Il s’agit de savoir quelle quantité de prose on

peut introduire dans le vers dramatique.»

Ce serait donc une question de dosage.

Examinons le problème; il en vaut la peine,--car si la comédie moderne

en vers était à jamais déclarée inacceptable, peut-être la littérature

y perdrait-elle une forme de théâtre, qui, selon moi, a son prix.

Notons, en passant, qu’un débat similaire s’est produit chez les

peintres. La laideur des habits noirs les a repoussés longtemps. Un

haut de forme, quoi de moins pittoresque? Cependant tel chef-d’œuvre de

Fantin-Latour nous le montre sur la tête de son modèle. Et ce détail

étant caractéristique _d’une époque_, n’a-t-il pas _le droit_ de se

montrer dans l’œuvre d’art? Le triomphe d’un peintre de modernités

ne sera-t-il pas de les rendre acceptables, en les subordonnant à la

valeur des tons et à l’expression générale de son tableau?--Tout est là.

Il est vrai que les peintres d’histoire n’admettent que la _peinture

historique_. Nous ne sommes point si exclusifs.

Dans le _Père Lebonnard_, un vers, entre autres, parut tout

particulièrement digne de dédain aux critiques de grand style. Ce vers

incriminé, le voici:

«Je veux du bœuf saignant et des œufs à la coque!»

Je conviens que ce vers n’exprime pas un sentiment noble ni une idée

lyrique.

On l’a comparé à un autre vers, plus fameux:

«Léon, je te défends de brosser ton chapeau!»

Et je dis que la comparaison, pour séduisante qu’elle paraisse, n’est

pas équitable. Il eût été mieux de le justifier en citant celui-ci:

«Je vis de bonne soupe et non de beau langage,»

mais c’eût été moins drôle.

Pourquoi Lebonnard s’écrie-t-il: «Je veux du bœuf saignant et des œufs

à la coque?...»--Parce qu’on lui conteste, à lui, qui fut toujours

timide et craintif, le droit de donner à sa chère fille convalescente,

une nourriture salutaire. Alors, il s’emporte et jette ce cri de

revendication domestique, au premier acte,--comme il jettera, au

troisième acte, le cri de sa révolte définitive: «bâtard!».

Il s’agit donc là d’un _trait de caractère_ et d’un trait de _tendresse

paternelle_. A mes yeux, le sentiment intérieur du bonhomme et le

mouvement de sa colère, qui sont nobles, relèvent la trivialité de

l’expression. Et le public ne s’y trompe pas.

Un principe qui me paraît essentiel à établir, c’est ce que

j’appellerai la _divisibilité_ des éléments qui constituent le sujet

poétique, c’est-à-dire des éléments qui donnent à l’auteur le droit et

même lui imposent le devoir de traiter un sujet en vers.

En d’autres termes, ce qui fait qu’un sujet est essentiellement

poétique, c’est un ensemble de conditions qui doivent se trouver toutes

réunies dans le drame lyrique ou dans l’œuvre tragique, mais qui ne

sont pas inséparables les unes des autres. Il suffira à la comédie

ou au drame d’en garder quelques-unes pour que le poète ait le droit

d’écrire en vers sa comédie ou son drame.

La qualité poétique permanente du sujet, c’est-à-dire sensible dans

chaque vers, paraît à d’aucuns la condition essentielle. Je le nie. Il

suffit que le sentiment ou l’idée poétique apparaisse çà et là, assez

souvent pour se dégager de l’ensemble.

Certains personnages, par leur nature même, sont à la fois et

_poétiques_ et prosaïques. Telle se présentait à moi la figure du _père

Lebonnard_; si bien que, dans une comédie en prose, il détonnerait

parfois, semblerait déclamatoire, en exprimant des idées et des

sentiments au-dessus de sa condition et au-dessus de la prose; et

de même, ou par contre, dans la comédie en vers, il exprime le plus

souvent des idées et des sentiments moyens, qui ne semblent pas dignes

du «langage des dieux».

Il fallait donc choisir. Ou ennoblir les allures extérieures d’un

personnage qui porte en lui la lumière d’une grande âme; ou refuser à

l’expression de sa haute personnalité morale, dans les moments où elle

éclate, le secours et l’honneur que lui apportent la rime et le rythme.

J’ai balancé longtemps. J’ai fini par me décider pour le langage rythmé.

Remarquez bien que je n’aurais pas eu à m’interroger sur le choix des

moyens d’expression si nous admettions en France qu’une pièce fût

composée alternativement de scènes en vers et de scènes en prose, comme

les drames de Shakespeare.

Chez nous, où l’on n’y est pas habitué, ce mélange de prose et de vers

ne pourrait que faire ressortir davantage le désaccord entre les deux

tons du personnage. Dans les nombreux passages où le vers n’exprime

que l’action courante,--du moins les _éléments_ purement prosodiques

et pour ainsi dire mécaniques du vers nous servent-ils de transition

heureuse pour arriver aux passages de pensée plus haute. Et cette

transition, semble-t-il, aide l’esprit aussi bien que l’oreille. Donc,

théoriquement du moins, l’œuvre y gagne en beauté.

Pourquoi résister à cet argument?

On répondra sans doute: «Parce que l’art des vers est réservé au grand

drame lyrique ou à la grande tragédie.»

Pourquoi «réservé?» Faut-il abolir la chanson, parce que chanter est

un empiétement sur les imposants privilèges de l’Académie royale de

musique? Il y a là, au fond, un retour singulier de l’esprit critique

vers l’adoration puérile du «style noble». Rien n’est plus étrange à

notre époque de liberté. Nous déshonorons le vers sur les planches,

dit-on, en l’inclinant au naturel et au moderne. Pourquoi ne pas dire

que nous honorons le moderne et le naturel, en les mettant en vers,

lorsque la qualité d’âme des personnages en veston ou en habit noir le

permet et même le commande?

Rassurons-nous. Les musiciens viennent de conquérir des privilèges

qu’on voudrait ne plus accorder aux poètes et, tandis qu’on nous impose

sur la scène le pourpoint ou la toge, on les autorise à y faire chanter

la redingote, le veston et même la blouse. O profanation!

Il me paraît opportun de citer en terminant quelques vers de Molière

que nous savons tous par cœur et dont cependant on oublie, semble-t-il,

la portée littéraire:

Ce style figuré dont on fait vanité

Sort du bon caractère et de _la vérité_...

La rime n’est pas riche et le style en est vieux,

Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux

Que ces colifichets dont le bon sens murmure

Et que la passion parle là toute pure?

Il n’y a pas à s’y tromper, le Maître lui-même parle ici par la bouche

d’Alceste, puisque toute son œuvre est conforme au goût littéraire de

l’homme aux rubans verts. Ce vers entraînant:

_Et que la passion parle là toute pure!_

contient la leçon du génie. Le grand ancêtre affirme ici que le

mouvement de la passion, au théâtre, prime tout et qu’il ennoblit le

style un peu vieux et la rime pauvre. Au théâtre, (Shakespeare est de

cet avis) le mot trivial ne l’est plus, dès qu’il sert les caractères

et exprime la passion. Il est même alors le mot nécessaire.

Il est vraiment singulier, je le répète et j’y insiste avec énergie,

que ce soit précisément à notre époque de réalisme que l’on conteste à

l’écrivain dramatique le droit d’être simple et vrai en vers, d’être

trivial au besoin, quand la trivialité est nécessaire au drame. Je

crois bien qu’en lui interdisant de servir le naturel avec les moyens

de son art, le rythme et la rime, ou voudrait le condamner à la mort

sans phrases, c’est-à-dire abolir le drame en vers.

Le Père Lebonnard · 第 5 / 6 段