SCÈNE IV

L'intérieur d'une prison.

POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_.

PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur

vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture.

SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.

(Ils sortent.)

POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espère, le

chemin de la liberté... Je suis même plus heureux que celui qui a la

goutte, puisqu'il aimerait mieux gémir éternellement que d'être guéri

par la mort, le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit

m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus

pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de

bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces

verrous, et alors je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être

repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres,

et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je

ne puis être mieux qu'ici dans ces fers que j'ai désirés plutôt que

subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma

liberté; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce

que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables

hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu'un tiers de

leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de

nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon

désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n'est pas

aussi précieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les

hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes

sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout à qui

elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l'agréez,

prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le

silence.

(Il s'endort.)

(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius

Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d'un vieillard, vêtu

en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de

Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères

de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils

font cercle autour de Posthumus endormi.)

[Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement

comme une addition étrangère.]

SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur

les insectes mortels.

Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s'en

venge.

Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai

jamais vu le visage?

Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mère, attendant

le terme de la nature.

Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu

aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui

affligent ta terre.

LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle m'a enlevée au

milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est

venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié!

SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le beau modèle de

ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les

louanges de l'univers.

UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la

Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se

montrer son rival aux yeux d'Imogène, qui savait, mieux que personne,

apprécier son mérite?

LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le mariant, pour

l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l'arracher des bras de

sa chère épouse, de la douce Imogène?

SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misérable d'Italie

infectât sa tête et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et

que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat?

SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté nos paisibles

demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie,

avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les

droits de Ténantius.

PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline.

Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses

qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs?

SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous,

cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.

LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses

infortunes.

SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous,

pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux

contre ta divinité.

SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes

décrets, et nous nous soustrairons à ta justice.

(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend

assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.)

JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez d'offenser

nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser

le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le

savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux

et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se

flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux

mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez.

J'afflige l'homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour

les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine

puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses

épreuves sont finies.

Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c'est dans notre

temple qu'il s'est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera

l'époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son

bonheur. (_Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette

d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets

et ses destins.

Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez

irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal.

(Jupiter remonte dans les cieux.)

SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste

exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacré s'abaissait, comme s'il

voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un

parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal

oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son

dieu était satisfait.

TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.

SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes

radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses

ordres augustes.

(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)

POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m'as engendré

un père, tu m'as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges,

ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et

voilà que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient sur la

faveur des grands rêvent comme j'ai fait: ils s'éveillent et ne trouvent

rien.--Mais, hélas! je m'égare: il en est qui, sans rêver à la fortune

et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est ce

qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir

pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare!

(_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux,

un vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas à nos

courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) «Quand un

lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature

légère comme l'air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un

cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour

se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus

trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la

paix et l'abondance.»

C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de

la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce

n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut

deviner.--C'est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce

livre, ne fût-ce que par sympathie.

(Le geôlier entre.)

LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir?

POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt.

LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela,

vous êtes cuit à point.

POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat

aura payé le coup.

LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, l'ami; mais il y a

une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes à payer, plus

d'écots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en

joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin,

vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous êtes fâché d'avoir trop

payé, et fâché d'avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux

vides; le cerveau trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop

légère parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez être

délivré de toutes ces contradictions. La charité d'une corde de deux

sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus

d'autre livre de compte: c'est une décharge du passé, du présent et de

l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et

votre quittance est au bout.

POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre.

LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de

dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait

volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au

lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon

cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.

POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.

LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n'en ai jamais

vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prétend savoir le chemin doit se

charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route

que, j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à

l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à

arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez

pas le dire.

POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que

je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et

refusent de s'en servir.

LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux

pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène

droit à les fermer.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER, _au geôlier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier

devant le roi.

POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles à la

liberté.

LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?

POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un geôlier: il n'est

point de fers pour les morts.

(Posthumus et le messager sortent.)

LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence

et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir

plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de

plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il est; mais

il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgré eux; j'en

ferais bien de même, si j'étais Romain. Je voudrais que nous n'eussions

tous qu'une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation

des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais

mon souhait comporte aussi mon avantage.

Cymbeline: Tragédie · 第 58 / 60 题