L'intérieur d'une prison.
POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_.
PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur
vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pâture.
SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'appétit.
(Ils sortent.)
POSTHUMUS.--Captivité, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espère, le
chemin de la liberté... Je suis même plus heureux que celui qui a la
goutte, puisqu'il aimerait mieux gémir éternellement que d'être guéri
par la mort, le médecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit
m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus
pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de
bonté, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces
verrous, et alors je suis libre à jamais.--Mais suffit-il d'être
repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pères terrestres,
et les dieux ont plus de clémence que les hommes. Pour me repentir, je
ne puis être mieux qu'ici dans ces fers que j'ai désirés plutôt que
subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dépouille de ma
liberté; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au delà de ce
que je possède. Je sais que vous êtes plus pitoyables que les misérables
hommes, qui souvent ne prennent à leurs débiteurs obérés qu'un tiers de
leur bien, un sixième ou un dixième, et les laissent prospérer de
nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas là mon
désir. Pour la vie de ma chère Imogène, prenez la mienne. Elle n'est pas
aussi précieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les
hommes entre eux ne pèsent pas chaque pièce de monnaie. Si les miennes
sont légères de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout à qui
elles appartiennent. Ainsi, puissances célestes, si vous l'agréez,
prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogène! je veux te parler dans le
silence.
(Il s'endort.)
(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius
Léonatus, père de Posthumus, apparaît sous la forme d'un vieillard, vêtu
en guerrier. Il tient par la main une matrone âgée, son épouse, mère de
Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Léonati, frères
de Posthumus, portant les blessures dont ils périrent à la guerre; ils
font cercle autour de Posthumus endormi.)
[Note 22: La vision et la prophétie sont regardées universellement
comme une addition étrangère.]
SICILIUS.--Cesse, maître du tonnerre, de faire éclater ton courroux sur
les insectes mortels.
Querelle Mars ou réprimande Junon, qui compte tes adultères et s'en
venge.
Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai
jamais vu le visage?
Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mère, attendant
le terme de la nature.
Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le père des orphelins, tu
aurais bien dû être le sien, et le défendre contre les maux qui
affligent ta terre.
LA MÈRE.--Lucine ne m'a point prêté son secours: elle m'a enlevée au
milieu de mes douleurs, et Posthumus, arraché de mes entrailles, est
venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de pitié!
SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien formé sur le beau modèle de
ses ancêtres que, digne héritier du fameux Sicilius, il a mérité les
louanges de l'univers.
UN FRÈRE.--Quand il eut atteint sa maturité, quel autre, dans la
Bretagne, eût pu soutenir le parallèle avec lui, et quel autre eût pu se
montrer son rival aux yeux d'Imogène, qui savait, mieux que personne,
apprécier son mérite?
LA MÈRE.--Pourquoi le sort s'est-il joué de lui, en le mariant, pour
l'exiler, le précipiter du siège des Léonatis, et l'arracher des bras de
sa chère épouse, de la douce Imogène?
SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misérable d'Italie
infectât sa tête et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et
que mon fils devînt le jouet des mépris de ce scélérat?
SECOND FRÈRE.--C'est pour cela que nous avons quitté nos paisibles
demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie,
avons péri en braves pour soutenir avec honneur notre fidélité et les
droits de Ténantius.
PREMIER FRÈRE.--Posthumus a montré la même bravoure pour Cymbeline.
Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les récompenses
qui étaient dues à ses services se changeassent toutes en douleurs?
SICILIUS.--Ouvre tes fenêtres de cristal, jette un regard sur nous,
cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.
LA MÈRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme à ses
infortunes.
SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous,
pauvres ombres, nous en appellerons au conseil éclatant des autres dieux
contre ta divinité.
SECOND FRÈRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes
décrets, et nous nous soustrairons à ta justice.
(Tout à coup, au milieu du tonnerre et des éclairs, Jupiter descend
assis sur son aigle et lançant la foudre. Les ombres tombent à genoux.)
JUPITER.--Faibles esprits des régions souterraines, cessez d'offenser
nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantômes, vous osez accuser
le dieu du tonnerre, dont la foudre lancée des cieux soumet, vous le
savez, la terre révoltée? Pauvres ombres de l'Élysée, quittez ces lieux
et retournez goûter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se
flétrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux
mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez.
J'afflige l'homme que je chéris le plus, je diffère mes bienfaits pour
les rendre plus précieux à ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine
puissance relèvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses
épreuves sont finies.
Notre étoile souveraine a présidé à sa naissance, et c'est dans notre
temple qu'il s'est marié; levez-vous et évanouissez-vous. Il sera
l'époux de la princesse Imogène; et ses infortunes augmenteront son
bonheur. (_Il fait un signe de tête et laisse tomber une tablette
d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes où sont renfermés nos décrets
et ses destins.
Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez
irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal.
(Jupiter remonte dans les cieux.)
SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine céleste
exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacré s'abaissait, comme s'il
voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un
parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal
oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son
dieu était satisfait.
TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grâce, ô Jupiter.
SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entré sous ses voûtes
radieuses; retirons-nous, et, pour être heureux, exécutons avec soin ses
ordres augustes.
(Posthumus s'éveille.--La vision s'évanouit.)
POSTHUMUS.--Sommeil, tu as été un grand-père pour moi, tu m'as engendré
un père, tu m'as créé une mère et deux frères. Mais, ô vains prestiges,
ils sont partis! Ils sont évanouis aussitôt après leur naissance, et
voilà que je me réveille.--Les pauvres infortunés qui s'appuient sur la
faveur des grands rêvent comme j'ai fait: ils s'éveillent et ne trouvent
rien.--Mais, hélas! je m'égare: il en est qui, sans rêver à la fortune
et sans la mériter, se voient pourtant accablés de ses faveurs: c'est ce
qui m'arrive, à moi; je me vois favorisé de ce songe doré sans savoir
pourquoi. Quels génies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare!
(_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux,
un vêtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas à nos
courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) «Quand un
lionceau, à lui-même inconnu, trouvera, sans la chercher, une créature
légère comme l'air et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un
cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour
se réunir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus
trouvera la fin de sa misère, et la Bretagne heureuse fleurira dans la
paix et l'abondance.»
C'est encore un rêve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de
la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce
n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut
deviner.--C'est à quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce
livre, ne fût-ce que par sympathie.
(Le geôlier entre.)
LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, êtes-vous prêt à mourir?
POSTHUMUS.--Trop cuit, plutôt. Il y a longtemps que je suis prêt.
LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous êtes prêt pour cela,
vous êtes cuit à point.
POSTHUMUS.--Si je puis être un bon repas pour les spectateurs, le plat
aura payé le coup.
LE GEOLIER.--C'est là un compte qui vous coûte cher, l'ami; mais il y a
une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes à payer, plus
d'écots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord à vous mettre en
joie, vous attristent souvent au départ; vous y entrez faible de besoin,
vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous êtes fâché d'avoir trop
payé, et fâché d'avoir trop reçu; la bourse et le cerveau sont tous deux
vides; le cerveau trop pesant à force d'être léger, et la bourse trop
légère parce qu'on l'a soulagée de son poids. Oh! vous allez être
délivré de toutes ces contradictions. La charité d'une corde de deux
sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus
d'autre livre de compte: c'est une décharge du passé, du présent et de
l'avenir, votre tête servira de plume, de registre et de jetons, et
votre quittance est au bout.
POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre.
LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de
dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait
volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau chargé de le mettre au
lit; il changerait même de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon
cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.
POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.
LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tête? je n'en ai jamais
vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prétend savoir le chemin doit se
charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connaître une route
que, j'en suis sûr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez à
l'aventure, à vos risques et périls; et ce que vous aurez mis de temps à
arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez
pas le dire.
POSTHUMUS.--Je te dis, mon garçon, que pour se guider dans la route que
je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et
refusent de s'en servir.
LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux
pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sûr que le gibet mène
droit à les fermer.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER, _au geôlier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier
devant le roi.
POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles à la
liberté.
LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?
POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un geôlier: il n'est
point de fers pour les morts.
(Posthumus et le messager sortent.)
LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille épouser une potence
et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir
plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de
plus scélérats qui tenaient fort à la vie, tout Romain qu'il est; mais
il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgré eux; j'en
ferais bien de même, si j'étais Romain. Je voudrais que nous n'eussions
tous qu'une même idée, et une bonne idée. Oh! ce serait la désolation
des geôliers et des gibets: je parle là contre mon intérêt présent; mais
mon souhait comporte aussi mon avantage.