Un autre côté du champ de bataille.
POSTHUMUS _entre avec_ UN SEIGNEUR _anglais_.
LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit où l'on a tenu ferme?
POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous, à ce qu'il me semble, vous
étiez au nombre des fuyards.
LE SEIGNEUR.--Il est vrai.
POSTHUMUS.--On ne peut vous blâmer, seigneur; car tout était perdu si le
ciel n'eût combattu pour nous. Le roi lui-même abandonné de ses deux
ailes, l'armée rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos
des Bretons, tous fuyant par un étroit défilé; l'ennemi fier de sa
victoire, tirant la langue tant il était las de carnage, avait plus
d'ouvrage à faire que de bras pour l'accomplir; il frappait les uns à
mort, blessait légèrement les autres; le reste tombait uniquement de
peur, en sorte que ce passage étroit a été bientôt comblé de morts, tous
frappés par derrière; ou de lâches qui cherchaient encore à prolonger
leur honte avec la vie.
LE SEIGNEUR.--Où était ce défilé?
POSTHUMUS.--Tout près du champ de bataille, creusé et bordé de murailles
de gazon; avantages dont a profité un vieux soldat, un brave homme, j'en
réponds, et qui, en rendant ce service à son pays, a bien mérité les
longues années qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens,
plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil
carnage, avec des visages qu'on eût dit conservés sous le masque, bien
plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hâle tient couverts,
il protège le passage en criant aux fuyards: «Les cerfs de notre
Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les
ténèbres, lâches qui reculez... Arrêtez..., ou nous serons pour vous des
Romains qui vous donneront le trépas des bêtes fauves, que vous fuyez
comme elles: vous êtes sauvés si vous voulez seulement vous retourner et
regarder en face l'ennemi. Arrêtez, arrêtez.» Ces trois hommes, aussi
fermes que trois mille;--(ils les valaient en action, car trois
combattants de front valent une armée, dans un défilé qui empêche les
autres d'agir), avec ce seul mot: _Arrêtez, arrêtez_; secondés par
l'avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui
était capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramené la
couleur sur tous ces pâles visages. Les uns ranimés par la honte, les
autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait changés en
lâches (oh! c'est à la guerre le crime irrémissible chez les premiers
qui commencent), tous se mettent à mesurer des yeux l'espace qu'ils ont
parcouru, et à rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De
ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientôt après
il est en déroute, et soudain une épaisse confusion. Alors les Romains
fuient comme des poulets, par le même chemin où ils fondaient d'abord
comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas
qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lâches nous
servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions à la fin
d'un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrière des coeurs sans
défense, ô ciel! comme ils blessent encore des hommes déjà morts, ou
achèvent les mourants! Quelques-uns même tuent leurs amis entraînés dans
le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu'auparavant un seul Romain
faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu'on
aurait vus le moment d'auparavant mourir sans résistance sont devenus
tout à coup la terreur du champ de bataille.
LE SEIGNEUR.--C'est un étrange hasard. Un étroit défilé! Un vieillard et
deux enfants!
POSTHUMUS.--Ne vous en étonnez pas, vous... vous êtes fait pour vous
étonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire;
voulez-vous rimer là-dessus et en faire une plaisanterie, voilà des
rimes:
Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance,
Dans un chemin étroit sauvèrent les Anglais.
De l'insolent Romain, abattant la puissance...
LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fâchez pas, l'ami.
POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?
Vous n'osez pas braver votre ennemi,
Et vous voulez de moi faire un ami?
Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez
bientôt aussi mon amitié. Vous m'avez mis en train de rimer.
LE SEIGNEUR.--Vous êtes en colère, adieu.
(Il sort.)
POSTHUMUS.--Et le voilà encore en course!--Est-ce là un noble? Oh! noble
lâcheté! Être sur le champ de bataille et me demander, à moi des
nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd'hui donné leurs titres
pour sauver leurs carcasses! Combien ont confié leur salut à leurs
talons, qui pourtant sont morts! Et moi, préservé par mes maux comme par
un charme[20], je n'ai pu trouver la mort où je l'entendais gémir, ni la
sentir là ou elle frappait. Il est bien étrange que ce monstre horrible
se cache dans les coupes fraîches, dans les lits de duvet, dans les
douces paroles, et qu'il y trouve plus de ministres que parmi nous qui
tenons ses poignards à la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer;
maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et
me range du parti que j'avais suivi d'abord. Je ne veux plus combattre,
je me livre au premier lâche qui osera me toucher l'épaule.--Le carnage
qu'ont fait ici les Romains a été grand: la vengeance des Bretons doit
l'être aussi. Pour moi, ma vie est ma rançon; je suis venu l'offrir à
l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus
longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir
pour Imogène.
[Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnérables dans les
combats.]
(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)
PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit loué! Lucius est pris. On croit
que ce vieillard et ses deux enfants étaient des anges.
SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrième qui, sous un habit
grossier, a regardé avec eux l'ennemi en face.
PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut découvrir aucun
d'eux.--Arrêtez: qui va là?
POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant ici, si
d'autres l'avaient secondé.
SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne retournera pas une
seule de leurs jambes à Rome pour dire quels corbeaux les ont
becquetées.--Il se vante de son service, comme s'il était un personnage
de marque; qu'on le mène devant le roi.
(Cymbeline s'avance, suivi de Bélarius, Guidérius, Arviragus, Pisanio.
Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers
présentent Posthumus à Cymbeline qui, d'un signe, donne ordre de le
remettre à des geôliers, et sort ainsi que tous les autres[21].)
[Note 21: C'est le seul exemple de scène muette qu'on trouve dans
Shakspeare; peut-être n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.]