SCÈNE III

Le pays de Galles.--Contrée montagneuse, avec une caverne.

BÉLARIUS _sort de la caverne avec_ GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS.

BÉLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe à la maison sous un

toit aussi bas que le nôtre. Courbez-vous, jeunes gens! cette porte vous

apprend à adorer le ciel et vous fait incliner pour la sainte prière du

matin. Les portes des monarques ont des voûtes si élevées, que des

géants impies peuvent y passer avec leurs turbans, sans saluer le

soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le rocher, mais nous ne sommes

pas aussi ingrats envers toi que des gens d'une vie plus recherchée.

GUIDÉRIUS.--Je te salue, ciel!

ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue.

BÉLARIUS.--Maintenant, à nos exercices de montagnes; montez cette

colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plaines, et

lorsque de cette hauteur vous m'apercevrez petit comme un corbeau,

remarquez bien que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous

pourrez alors repasser dans votre mémoire tout ce que je vous ai raconté

des cours, des princes et des intrigues qui se trament à la guerre;

c'est là que le service, quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est

que lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que nous

retirons du profit de toutes les choses que nous voyons. Et souvent, à

notre consolation, nous trouverons que l'escarbot, avec ses ailes dans

un étui[14], vit dans un poste plus sûr que l'aigle aux vastes ailes.

Oh! la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui se passe à

attendre des refus; elle est plus riche que celle qu'on passe à ne rien

faire pour un petit enfant[15], plus fière que celle de l'homme qui se

carre dans un habit de soie qu'il n'a pas payé. Il reçoit le salut de

celui qui lui fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barré. Ce

n'est pas une vie comparable à la nôtre.

[Note 14: Coléoptère, dont les ailes sont en effet renfermées dans

une espèce d'étui.]

[Note 15: Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands

héritiers, dont ils négligeaient l'éducation et dépensaient les

revenus.]

GUIDÉRIUS.--Vous parlez d'après votre expérience: nous, pauvres oiseaux

sans plumes, nous n'avons encore jamais volé hors de la vue du nid, nous

ignorons quel air on respire loin de notre asile. Peut-être que cette

vie est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse;

elle vous semble plus douce, à vous qui en avez connu une plus dure;

elle convient mieux à la pesanteur de votre âge, mais pour nous c'est

une cellule d'ignorance, un voyage dans un lit, la prison d'un débiteur

qui n'ose pas faire un pas hors des limites.

ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque nous serons vieux

comme vous? Lorsque nous entendrons la pluie et les vents battre le

triste Décembre, comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, en

discourant ensemble, les heures glacées? Nous n'avons rien vu; nous

vivons à la façon des animaux; subtils comme le renard pour saisir notre

proie, courageux comme le loup pour conquérir ce que nous mangeons,

notre valeur se borne à poursuivre ce qui fuit, nous faisons un choeur

de notre cage, comme l'oiseau emprisonné, et nous chantons notre

captivité avec l'accent de la liberté.

BÉLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez seulement les

usures de la capitale, et que vous en eussiez fait la dure expérience;

si vous connaissiez les artifices de la cour, qu'il est aussi difficile

de quitter qu'il l'est de s'y maintenir, où l'instant qui vous amène au

faîte est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est si glissante

que la crainte de choir est aussi funeste que la chute même! Si vous

connaissiez les fatigues de la guerre, ce pénible métier qui semble

chercher seulement le danger au nom de la réputation et de l'honneur,

qui expire dans la recherche et reçoit aussi souvent sur son tombeau une

épitaphe calomnieuse, qu'un éloge des belles actions; hélas! combien de

fois est-on puni d'avoir fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est

forcé de sourire au blâme. O mes enfants! cette histoire que je vous

raconte, le monde peut la lire sur moi-même: mon corps est couvert des

marques des épées romaines, et ma réputation prenait rang jadis parmi

les noms des plus célèbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et dès qu'on

parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait guère à être cité; j'étais

alors comme un arbre dont les rameaux sont courbés sous le poids des

fruits; mais dans une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous

voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et me dépouilla de

mes fruits et même de mes feuilles, pour me laisser exposé nu aux

injures de l'air.

GUIDÉRIUS.--Instabilité de la faveur!

BÉLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit souvent, que le

crime de deux scélérats dont les faux serments prévalurent sur mon

honneur sans tache. Ils jurèrent à Cymbeline que j'étais ligué avec les

Romains. De là mon bannissement; et, depuis vingt années, ce rocher et

ces bois ont été mon univers. J'y ai vécu dans une honnête liberté; j'y

ai payé au ciel plus de pieux hommages que dans tout le cours précédent

de ma vie.--Mais ce ne sont pas là des discours de chasseurs. Courons

gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier la proie sera le roi

de la fête; il sera servi par les deux autres, et nous ne craindrons

aucun de ces poisons qu'on rencontre dans des lieux de plus grande

apparence. Je vous rejoindrai dans les vallons. (_Guidérius et Arviragus

disparaissent_.) Combien il est malaisé d'étouffer les étincelles de la

nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils sont les fils du roi, et

Cymbeline ne songe guère qu'ils sont vivants. Ils se croient mes

enfants, et quoique élevés si simplement dans l'obscurité de cette

caverne où il faut se courber pour entrer, déjà leurs pensées atteignent

la hauteur de la voûte des palais. Dans les actions les plus simples et

les plus vulgaires, la nature leur donne un air princier qui surpasse de

bien loin tout l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'héritier de

Cymbeline et de la Bretagne, que le roi son père nommait Guidérius, ô

Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau à trois pieds je raconte mes

exploits à la guerre, toute son âme s'élance vers mon récit; lorsque je

dis: «Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon pied sur sa

gorge,» alors son sang royal colore ses joues, il est en nage, il roidit

ses muscles et se met en posture pour représenter l'action que je

raconte. Et son jeune frère Cadwal, autrefois Arviragus, dans une

attitude semblable, anime, échauffe mon récit, et montre que son

imagination va bien plus loin.--Écoutons: ils ont fait lever le gibier.

O Cymbeline! le ciel et ma conscience savent que tu m'as injustement

banni; en revanche, je t'ai volé ces deux enfants à l'âge de trois et de

deux ans, voulant te priver de tes héritiers comme tu m'avais dépouillé

de mon héritage. Euriphile, tu fus leur nourrice! ils la prenaient pour

leur mère, et chaque jour ils vont honorer son tombeau: et moi,

Bélarius, qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur

véritable père.--La chasse est en train.

(Il sort.)

Cymbeline: Tragédie · 第 26 / 60 题