L'ART ROMAN DANS LE SUD-MANCHE © 2006 by Marie Lebert is licensed under
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L'ART ROMAN DANS LE SUD-MANCHE
MARIE LEBERT
NEF, University of Toronto, 2006
Copyright © 2006 Marie Lebert
Dans ce livre, qui concerne le sud du département de la Manche et la région du
Mont Saint-Michel, en Normandie, on suit un itinéraire en douze étapes, ces
étapes étant du nord au sud les églises de Saint-Martin-le-Vieux, Bréville,
Yquelon, Saint-Pair-sur-Mer, Angey, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey, Genêts,
Saint-Léonard-de-Vains, Saint-Loup et Saint-Quentin-sur-le-Homme, auquel
s'ajoute le beau portail roman de Sartilly. La version originale (avec photos,
cartes et plans) est disponible sur le NEF:
http://www.etudes-francaises.net/avranchin/
TABLE
I. VERSION COURTE
II. VERSION LONGUE
1. Introduction
2. Saint-Martin-le-Vieux
3. Bréville
4. Yquelon
5. Saint-Pair-sur-Mer
6. Angey
7. Saint-Jean-le-Thomas
8. Dragey
9. Genêts
10. Saint-Léonard-de-Vains
11. Saint-Loup
12. Saint-Quentin
13. Sartilly
14. Synthèse
15. Bibliographie
16. Iconographie
17. Photos en noir et blanc
18. Photos en couleur
19. Index
I. VERSION COURTE
Dans ce dossier, point de monuments présents dans tous les guides. Voici au
contraire quelques églises paroissiales dont on parle peu. Modestes, solides,
nichées dans la verdure ou visibles le long de la côte rocheuse, elles furent
construites avec des matériaux locaux et avec les moyens du bord, le plus
souvent sur les voies montoises qu'empruntaient les pélerins pour se rendre au
Mont Saint-Michel.
#Itinéraire roman en douze églises
Dans la région côtière qui s'étend autour des villes de Granville et d'Avranches
(département de la Manche, Normandie), plusieurs églises présentent
d'importantes parties romanes. En allant du nord au sud (voir la carte), il
s'agit des églises de Saint-Martin-le-Vieux, Bréville, Yquelon, Saint-Pair,
Angey, Sartilly, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey, Genêts, Saint-Léonard-de-Vains,
Saint-Loup et Saint-Quentin. Ces églises sont construites avec des matériaux
locaux, à savoir le schiste et le granit. Le sol de la région est formé de
roches schisteuses entourant les deux massifs granitiques de Vire et
d'Avranches.
La région appartient au Cotentin pour sa partie nord et à l'Avranchin pour sa
partie sud. La limite entre le Cotentin et l'Avranchin est la petite rivière du
Thar, qui se jette dans la Manche au sud de Saint-Pair-sur-Mer. Cette région
était au Moyen-Age une région riche. Le peuplement y était beaucoup plus dense
qu'à l'intérieur des terres. La vie économique y était active: pêcheries,
salines à proximité de Saint-Martin-de-Bréhal, Bréville et
Saint-Léonard-de-Vains, exploitation de la tangue et du varech utilisés comme
engrais marins, nombreuses cultures intensives.
Ces églises étaient des églises paroissiales appartenant aux diocèses de
Coutances et d'Avranches, à l'exception du prieuré Saint-Léonard-de-Vains, qui
était la propriété de l'abbaye Saint-Etienne de Caen. Elles étaient situées sur
le réseau de voies montoises qu'empruntaient les pèlerins pour se rendre au Mont
Saint-Michel. Certaines de ces églises et leurs dépendances furent données par
les ducs normands à l'abbaye du Mont Saint-Michel aux 10e et 11e siècles.
D'autres firent l'objet de donations à l'abbaye naissante de la Lucerne au 12e
siècle.
Bâtie sur un petit promontoire, l'église de Saint-Martin-le-Vieux fut utilisée
jusqu'à la Révolution. Elle servit ensuite d'arsenal et tout son mobilier fut
vendu. Rendue au culte en 1801, elle ne fut plus utilisée dès 1804 car elle
menaçait de s'effondrer. L'ensemble, en ruines, est envahi par la végétation. Le
choeur et la nef datent du 11e siècle: appareil en arêtes de poisson, porte au
cintre surbaissé de la nef, étroites petites baies au cintre de granit. L'église
a subi des remaniements par la suite: percement de la baie géminée du chevet,
percement des baies des murs sud du choeur et de la nef, édification d'un
clocher peigne en granit rose de Chausey. Ce dernier date du 16e siècle.
L'église Notre-Dame de Bréville date en grande partie de la seconde moitié du
12e siècle. Un ensemble très homogène est formé à l'extérieur par la majeure
partie de la nef, la base de la tour et les murs latéraux du choeur. La nef a
sans doute été terminée au 13e siècle: une porte à l'arcade brisée est présente
dans le mur latéral nord. L'édifice a été remanié à la fin du 15e ou au début du
16e siècle. A l'intérieur, remaniement de la travée sur laquelle repose la tour,
construction d'une voûte en croisée d'ogives au-dessus du choeur, percement
d'une grande baie géminée dans le mur du chevet. A l'extérieur, construction de
l'étage de la tour et de la flèche. L'église a été restaurée entre 1961 et 1976.
Les travaux lui ont rendu sa simplicité première. (Voir un article plus
complet.)
Le portail occidental et la porte sud de l'église Saint-Pair d'Yquelon
présentent des similitudes avec la porte sud de l'église de Bréville. La nef et
le choeur des deux églises datent de la même époque. Le choeur de l'église
d'Yquelon est surmonté d'une voûte en croisée d'ogives romane. Dans le mur nord
de la nef, un enfeu abrite une pierre tombale du 12e siècle en calcaire tendre,
qui représente un chevalier.
Sont également romans les deux étages de la tour et une partie du choeur de
l'église de Saint-Pair. Le premier étage de la tour est orné au nord et au sud
de deux arcatures aveugles. Le deuxième étage est percé sur chaque face d'une
baie géminée. L'ensemble se termine par une flèche octogonale. Les chapitaux des
piliers intérieurs de la tour sont ornés de sculptures frustes en bas-relief
taillées dans le granit. En 1875, on a retrouvé dans le choeur une partie des
fondations de l'oratoire du 6e siècle et les sarcophages de cinq saints, dont
celui de Saint Pair (482-565), qui fonda l'abbaye de Scissy et donna son nom à
la localité. La nef ancienne fut détruite à la fin du 19e siècle pour agrandir
un édifice devenu trop petit pendant la saison des bains. Cette nef fut
remplacée par une nef et un transept de grandes dimensions, d'inspiration
gothique.
Le portail sud de l'église Saint-Pair de Sartilly est le seul élément
appartenant à l'édifice roman original, qui fut détruit et remplacé en 1858 par
une église beaucoup plus grande. Ce portail de granit est le plus beau portail
roman de la région. Les moulurations des voussures et de l'archivolte et les
sculptures des chapiteaux (feuilles de chêne, feuilles d'acanthe, volutes) sont
le fruit d'un travail très soigné.
L'église d'Angey dispose d'un choeur roman. Celui-ci date sans doute de
l'édifice primitif donné par Guillaume de Saint-Jean à l'abbaye de la Lucerne en
1162. Une deuxième campagne de construction daterait de la seconde moitié du 12e
siècle: l'appareil de la base de la tour est légèrement différent de celui du
choeur.
Le choeur de l'église de Saint-Jean-le-Thomas fut restauré à partir de 1965 par
Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef des monuments historiques. Ce choeur
pré-roman présente des similitudes avec l'église souterraine
Notre-Dame-sous-Terre, qui fut construite par les Bénédictins au 10e siècle.
(Ceux-ci s'installèrent au Mont Saint-Michel en 966.) Les arcs des baies sont
formés de claveaux de briques. Les murs présentent un appareil de petits blocs
de granit assez réguliers séparés par d'épais joints de mortier. En 1895, la
tour ancienne fut remplacée par un imposant clocher en granit, qui écrase le
reste de l'édifice de son volume. En 1974, on commença à dégager les peintures
romanes du 12e siècle trouvées sous l'enduit du mur sud de la nef. Une
découverte d'autant plus intéressante que les décors peints sont pratiquement
inexistants dans la région.
L'église Saint-Médard de Dragey est isolée avec son presbytère à un kilomètre
environ du village. Elle est bâtie sur un promontoire. Sa tour servait de point
de repère aux marins. La tour et le choeur ont été édifiés au 13e siècle.
L'enduit des murs de la nef romane a été gratté dans les années 1970 pour y
mettre à jour l'appareil en arêtes de poisson, à l'intérieur comme à
l'extérieur.
L'église Notre-Dame de Genêts fut reconstruite au milieu du 12e siècle par
Robert de Torigni, abbé du Mont Saint-Michel, à l'emplacement d'une église plus
ancienne. La croisée du transept, une partie des croisillons et les deux tiers
inférieurs de la tour appartiennent à l'édifice roman. La tour, massive, est
implantée à la croisée du transept. Elle comprend deux étages. Le premier est
aveugle alors que le second est orné de baies géminées. Ces baies, murées, ont
été prolongées par des baies gothiques trilobées lors d'une deuxième campagne de
construction datant du 16e siècle. Autrefois surmontée d'une flèche (détruite
par la foudre au 16e siècle), la tour est maintenant terminée par un toit en
bâtière. Le départ du toit est caché au nord et au sud par une balustrade
ajourée aux angles ornés de gargouilles. Le choeur et ses deux chapelles
latérales datent du 13e siècle. La nef est surmontée d'une voûte en berceau de
bois refaite en 1960. Cette voûte utilise les éléments d'une charpente à
poinçons et entraits apparents du 15e siècle (qui furent eux-mêmes découverts
dans les lambris du 18e siècle). La couverture en épaisses plaquettes de schiste
a elle aussi été refaite en 1960. Le porche qui précède la porte sud de la nef
est surmonté d'une charpente en carène renversée entièrement chevillée datant du
18e siècle. L'église et le cimetière de Genêts ont été classés monuments
historiques en 1959.
Le prieuré Saint-Léonard de Vains fut la propriété de l'abbaye Saint-Etienne de
Caen jusqu'à la Révolution. Il fut ensuite transformé en bâtiment de ferme.
L'édifice est toujours une propriété privée. Le propriétaire a restauré la nef
pour en faire une maison d'habitation. Le tour et le choeur sont dans un triste
état (mais ceci a peut-être changé depuis ma dernière visite). Située entre
choeur et nef, la tour est formée d'une base carrée surmontée de deux étages en
léger retrait l'un par rapport à l'autre. Le premier étage devait être aveugle
avant les remaniements de la Révolution. Le deuxième étage est orné de deux
arcatures jumelles en plein-cintre sur ses faces nord, est et sud. Il est
surmonté d'un toit en bâtière reposant sur une corniche. Celle-ci est soutenue
par des modillons sculptés de têtes humaines ou moulurés en quart-de-rond.
L'église de Saint-Loup date de la première moitié du 12e siècle. Ceci est
attesté par la voûte d'arêtes, l'arc triomphal et les doubleaux en plein-cintre
dans le choeur. Ceci est également attesté par les voussures et colonnettes
épaisses du portail occidental, de la porte sud et des baies de la tour.
L'intérêt de cette église est d'autant plus grand qu'il s'agit du seul édifice
entièrement roman ayant subsisté dans la région. De plus, plusieurs éléments
d'architecture sont spécifiques à cette église. On note un profil similaire pour
le portail occidental, la porte sud et les baies de la tour. On note aussi de
nombreuses corbeilles et bases sculptées. On note enfin sous la corniche du
choeur de gros modillons sculptés de personnages grotesques et de figures
humaines. La seule modification apportée à l'église romane est l'ouverture d'une
chapelle latérale dans la seconde travée du choeur (côté nord) en 1602.
L'édifice a été classé monument historique en 1921.
La porte sud de l'église de Saint-Quentin est une réplique presque parfaite de
la porte sud de l'église de Saint-Loup. Le portail occidental dénote lui aussi
l'influence de Saint-Loup. Ces éléments permettent de dater la base de la tour
et la nef de la première moitié du 12e siècle. Plusieurs parties datent du 13e
siècle: le porche rectangulaire précédant la façade occidentale, les deux étages
de la tour, le choeur de trois travées et la chapelle latérale sud du choeur. La
chapelle latérale nord fut édifiée plus tard, au 15e ou 16e siècle.
Voici un récapitulatif des parties romanes:
* à Saint-Martin-le-Vieux, le choeur et la nef (11e siècle);
* à Bréville, le choeur, la base de la tour et une partie de la nef (deuxième
moitié du 12e siècle);
* à Yquelon, le choeur et la nef (deuxième moitié du 12e siècle);
* à Saint-Pair, une partie du choeur et de la tour (première moitié du 12e
siècle);
* à Sartilly, le portail sud de l'église (deuxième moitié du 12e siècle);
* à Angey, le choeur (début du 12e siècle) et la base de la tour (deuxième
moitié du 12e siècle);
* à Saint-Jean-le-Thomas, la nef (11e siècle et début du 12e siècle), avec un
choeur pré-roman datant du 10e siècle;
* à Dragey, la nef (11e siècle ou premières années du 12e siècle);
* à Genêts, la croisée du transept, une partie des croisillons et la tour aux
deux tiers de sa hauteur (milieu du 12e siècle);
* à Saint-Léonard-de-Vains, l'ensemble (début du 12e siècle), très remanié après
1793;
* à Saint-Loup, l'ensemble (première moitié du 12e siècle);
* à Saint-Quentin, la base de la tour et la nef (première moitié du 12e siècle).
[Suivent trois articles plus spécialisés. Ces articles concernent l'église de
Saint-Pair, qui est de loin l'église la plus ancienne de la région, puisqu'elle
a vu le jour dès le 6e siècle, les églises de Bréville et d'Yquelon, très
sobres, qu'on peut considérer comme cousines, et enfin le beau portail roman de
l'église de Sartilly.]
#L'église de Saint-Pair, du 6e siècle à nos jours
Le bourg de Saint-Pair est sis sur la côte ouest du Cotentin, à trois kilomètres
environ au sud de Granville (voir la carte). Son église, placée sous le vocable
de Saint Pair, est un lieu de pèlerinage voué au culte de Saint Gaud, un des
nombreux saints guérisseurs de la région.
La vie de Saint Pair fut résumée par Adrien et Joseph Tardif d'après le récit de
Fortunat, évêque de Poitiers et contemporain de Saint Pair. Saint Pair "naquit à
Poitiers au commencement du règne de Clovis, vers 482, d'une famille noble,
d'origine probablement gallo-romaine. (...) Tout jeune encore, il entra au
monastère d'Ension. (...) Il était encore novice ou convers lorsqu'il quitta ce
monastère avec Scubilion et se fixa à Scissy. Quelques disciples se groupèrent
autour de lui. (...) Ils formèrent ainsi un petit monastère. (...) [Saint Pair
fut] ordonné prêtre par Saint Léontien, évêque de Coutances vers 512, à l'âge de
trente ans environ. Il fonda plusieurs monastères dans les diocèses de
Coutances, Bayeux, Avranches, Le Mans et Rennes. (...) A l'âge de soixante-dix
ans, vers 552, il succéda à Egidius, évêque d'Avranches. (...) Après treize
années d'épiscopat, il mourut à l'âge de quatre-vingt-trois ans, le 16 avril
565. Il fut inhumé avec son compagnon Saint Scubilion, à l'extrémité orientale
de l'oratoire de Scissy qu'ils avaient bâti. Son cercueil en calcaire coquiller
y a été retrouvé dans les fouilles de 1875 à côté du cercueil de Saint
Scubilion." (Saint-Pair-sur-la-Mer et les saints vénérés dans l'église de cette
paroisse, Rennes, A. Le Roy, 1888, p. 76-78.)
Scissy (Scessiacus, en latin) était une localité construite à l'emplacement d'un
fanum ou sanctuaire païen. L'oratoire de l'abbaye fondée au 6e siècle attira
toute une population qui se fixa à proximité. Richard II, duc de Normandie, fit
don de l'abbaye de Saint-Pair et de ses dépendances aux religieux du Mont
Saint-Michel. Au 12e siècle, une construction romane fut bâtie à l'emplacement
de l'oratoire primitif. Le bourg de Saint-Pair était le centre du doyenné et de
la baronnie éponyme. L'agglomération fut prospère jusqu'au 15e siècle, date à
laquelle ses habitants commençèrent à migrer vers Granville. A la fin du 19e
siècle, on décida d'agrandir un édifice devenu insuffisant pendant la saison des
bains. La nef romane fut détruite pour être remplacée par une nef et un transept
de grandes dimensions.
De l'oratoire primitif, il ne subsiste que les fondations et les sarcophages de
cinq saints: Saint Gaud, Saint Pair, Saint Scubilion, Saint Sénier et Saint
Aroaste. Les fondations et les sarcophages furent découverts lors de fouilles
exécutées en septembre 1875 par l'abbé Baudry (à l'exception du sarcophage de
Saint Gaud, qui avait été retrouvé dès 1131 en creusant les fondements de la
tour).
Les fondations de l'oratoire primitif sont situées sous le dallage de la seconde
travée du choeur actuel. Elles se composent d'une abside semi-circulaire
prolongée par des murs latéraux qui se perdent dans les constructions du 12e
siècle. Dans son Inventaire des découvertes archéologiques du département de la
Manche (thèse d'histoire de l'université de Caen, 1962, p. 415), Claude Bouhier
écrit: "A 50 cm du pavage de 1875, on trouva un béton de 5 à 6 cm d'épaisseur
qui formait le sol de l'église primitive; 40 cm plus bas on dégagea les restes
de 2 sarcophages en tuf de Sainteny, démunis de leur couvercle, reposant sur un
mur de forme semi-circulaire, en petit appareil régulier (52 cm de large,
pierres de 9 à 10 cm de large sur 3 à 4 cm de haut). Le mur constituait les
fondations de l'abside du premier sanctuaire." Le carrelage du choeur actuel
présente une double ligne de dallages noirs encadrant une rangée de dallages
blancs, qui recouvrent de manière très précise les fondations de l'ancien
oratoire.
L'église contemporaine comprend une nef de deux travées précédée d'un porche, un
large transept à bras saillants et un choeur de trois travées terminé par une
abside semi-circulaire. Les croisillons du transept ouvrent à l'est sur deux
absidioles à chevet plat. Le choeur ouvre au nord sur deux chapelles, une côté
chevet et une côté tour. A l'angle formé par le bras sud du transept et le
choeur, on note l'ajout d'une construction rectangulaire qui abrite la
sacristie.
La nef et le transept, tous deux du 19e siècle, sont en granit et en pierre de
Caen. La première pierre de cette "nouvelle" construction fut posée le 5 juillet
1877. Entre 1877 et 1888 furent édifiés une nef de deux travées et un large
transept à bras saillants dans un style d'inspiration gothique. La construction
du transept a totalement modifié l'allure de l'église, qui était jusque-là
formée d'un vaisseau rectangulaire.
Dans les maçonneries extérieures du choeur roman, on note la présence de trois
modillons au nord et quatre modillons au sud, à un mètre environ de l'extrémité
supérieure des murs latéraux. Ces modillons ressemblent à ceux qui supportent la
corniche de la tour. Ils sont situés entre la construction romane et la
maçonnerie ajoutée lors de l'exhaussement des murs latéraux au 15e siècle,
lorsque le choeur a reçu une voûte de pierre. A la même époque, le mur sud a été
renforcé par deux contreforts à ressaut. Le mur nord était quant à lui
suffisamment maintenu par la chapelle romane.
Alors que les maçonneries du choeur sont formées d'un appareil irrégulier de
granit et de schiste, l'appareil régulier de la tour et de sa flèche est en
granit seul.
La tour romane, de forme carrée, est surmontée d'une flèche octogone.
Actuellement sise à la croisée du transept, elle était située entre choeur et
nef avant 1880. Le premier étage est orné au nord et au sud de deux arcatures
aveugles reposant sur un bandeau chanfreiné. Les arcades en plein-cintre, ornées
d'une simple moulure torique, reposent sur d'épaisses colonnettes engagées. Les
chapiteaux sont surmontés d'un tailloir carré se prolongeant entre les arcatures
par un bandeau chanfreiné parallèle au bandeau inférieur. Le deuxième étage, en
très léger retrait par rapport au premier, est orné sur chaque face d'une baie
géminée. Ces baies, séparées par une colonnette trapue, sont entourées d'une
arcade en plein-cintre ornée d'un tore et reposant sur des colonnettes engagées.
Les angles de la flèche octogonale sont adoucis par des tores. Aux extrémités de
la base, quatre clochetons coniques sont ornés à mi-hauteur d'un boudin. La
flèche fut reconstruite à la fin du 19e siècle après avoir été endommagée par la
foudre. De quand datait la première flèche en pierre? Aucun document ne permet
de le savoir.
A l'intérieur de l'église, la tour repose sur quatre piliers massifs. Ces
piliers supportent des arcs fourrés et légèrement brisés déterminant une voûte
d'arêtes. Les corbeilles de chapiteaux des piliers nord-ouest, sud-est et
nord-est sont ornées de crochets d'angle en faible relief. Celles du pilier
sud-ouest sont différentes. D'un côté, un cône de pin et une feuille de chêne
entourée de deux glands encadrent des formes peu visibles qui pourraient être
des animaux. De l'autre, un buste d'homme orne l'angle de la corbeille, avec une
branche de chêne visible à gauche. Toutes ces sculptures, taillées en bas-relief
dans le granit, sont très frustes.
Le choeur de l'église est de grandes dimensions. Sa longueur atteint presque
celle de la nef primitive aujourd'hui détruite. Côté nord, près du chevet, ce
choeur ouvre sur une chapelle romane voûtée en berceau (chapelle qui a subi des
tranformations au 20e siècle). Au 19e siècle, le tiers du mur nord situé près de
la tour fut détruit afin de ménager une ouverture pour une nouvelle chapelle
dédiée à Saint Gaud, consacrée en 1853. Le mur plat du chevet fut ouvert pour
construire une abside semi-circulaire d'inspiration gothique. Visible dans le
mur nord, la petite baie en plein-cintre à fort ébrasement est d'origine. Le mur
sud est lui aussi percé de trois petites baies en plein-cintre. Agrandies et
transformées en baies trilobées au 15e siècle, lors de la construction de la
voûte de pierre, ces baies ont été ramenées à leurs proportions d'origine au 19e
siècle.
De quelle époque dater les parties romanes? On connaît précisément la date de la
construction de la tour. On sait que ses fondations datent de 1131, grâce à un
manuscrit rédigé à cette date, à l'occasion de la découverte du sarcophage de
Saint Gaud dans le choeur. Le même manuscrit cite le nom du maître d'oeuvre qui
dirigea la construction de la tour, un certain Rogerius de Altomansiunculo. Ceci
est d'autant plus intéressant que les architectes d'édifices romans restaient le
plus souvent anonymes. Le choeur et sa chapelle sont très difficiles à dater du
fait de leurs nombreux remaniements. Il n'est pas possible non plus de
déterminer si leur construction est antérieure ou postérieure à celle de la
tour.
#Les églises de Bréville et d'Yquelon: des similitudes
A proximité de Granville, les églises Notre-Dame de Bréville et Saint-Pair
d'Yquelon sont en partie romanes. Situées sur la voie montoise qu'empruntaient
les pèlerins du nord-ouest du Cotentin pour se rendre au Mont Saint-Michel,
toutes deux sont des églises paroissiales construites avec des matériaux locaux,
schiste et granit.
Sise sur la côte, à six kilomètres au nord de Granville (voir la carte),
l'église de Bréville est un vaisseau rectangulaire formé d'une nef de deux
travées et d'un choeur de deux travées à chevet plat. La tour, implantée dans
l'axe du vaisseau, s'élève entre choeur et nef.
La façade occidentale, remaniée en 1783, est percée d'une porte et d'une grande
baie sans caractère. Cette façade est entièrement recouverte d'un enduit de
ciment.
Le mur sud de la nef est épaulé d'un contrefort plat central. Parmi les
modillons taillés en biseau supportant la corniche, on remarque deux petits
modillons grossièrement sculptés de têtes humaines au-dessus de la baie de la
seconde travée. Deux larges baies au cintre surbaissé ont remplacé les petites
baies romanes en 1832.
Le mur nord est aveugle. Sa partie occidentale est percée d'une porte dont les
voussures aux arcs brisés reposent sur de fines colonnettes. Cette porte date
sans doute du 13e siècle.
Une porte romane est ouverte dans la base sud de la tour. Son arcade en
plein-cintre est formée d'une voussure moulurée d'un tore. Le chanfrein
surmontant le tore est sculpté de dents-de-scie peu visibles. Le claveau central
de l'arcade est orné d'une grande tête en fort relief. L'archivolte est un épais
bandeau orné de dents-de-scie sculptées en creux d'un rang de bâtons brisés. A
droite, elle repose sur une pierre sculptée d'une tête humaine. A gauche, elle
disparaît dans les maçonneries de la nef.
L'étage de la tour est percé sur chaque face d'une ouverture longue et étroite
surmontée d'un petit gâble reposant sur de fines colonnettes. Au-dessus de la
tour s'élève une flèche octogonale de pierre aux angles adoucis par des tores.
L'étage et la flèche dateraient du 15e ou 16e siècle.
Les murs latéraux du choeur sont épaulés chacun de deux contreforts plats
prenant appui sur un épais soubassement de pierre. Ces contreforts supportent
une corniche dont les modillons sont presque tous biseautés. Au nord, un seul
modillon est sculpté d'une tête humaine. Au sud, deux autres modillons sont
chacun sculptés de deux têtes accolées peu visibles.
En 1832, deux baies sans caractère furent percées de chaque côté de la première
travée. Ces baies ont remplacé les petites baies romanes primitives. Au nord, on
voit encore les piédroits de granit de deux baies bouchées à cette époque, ainsi
que le cintre de l'une d'elles.
Le chevet plat est prolongé par une construction à cinq pans du 19e siècle, qui
abrite la sacristie. La baie du chevet, bouchée par un mur de briques, fut
dégagée en 1961. Cette baie géminée, probablement contemporaine de la voûte du
choeur, est visible dans la sacristie.
A l'intérieur de l'église, la nef est séparée de la base de la tour par un arc
fourré et légèrement brisé aux claveaux irréguliers. Cet arc, qui appartient à
l'édifice roman, repose sur deux épais pilastres pris dans l'épaisseur du mur.
L'imposte des pilastres est moulurée en forme de bandeau chanfreiné. L'arc situé
entre la base de la tour et le choeur a quant à lui été entièrement remanié lors
de la réfection du choeur au 15e ou 16e siècle. Il a été renforcé par un arc
intérieur aux arêtes chanfreinées reposant sur des demi-colonnes engagées.
La travée entre choeur et nef est surmontée d'une voûte en croisée d'ogives sur
plan barlong. Cette voûte fut sans doute construite à la même époque que les
voûtes en croisée d'ogives surmontant les deux travées du choeur.
Une grande partie de l'église date de la seconde moitié du 12e siècle, le
principal indice de datation étant la porte sud. A l'extérieur, un ensemble
roman assez homogène est formé par la majeure partie de la nef, la base de la
tour et les murs latéraux du choeur. Les contreforts plats reposent sur un
soubassement de pierre le long des murs latéraux du choeur. Un trait
d'architecture local que l'on retrouve dans l'église d'Yquelon.
La nef pourrait avoir été terminée au 13e siècle puisque le mur nord dispose
d'une porte à l'arcade brisée. L'église fut ensuite profondément remaniée à la
fin du 15e ou au début du 16e siècle. A l'intérieur, transformation de la travée
sur laquelle repose la tour, construction d'une voûte en croisée d'ogives
au-dessus du choeur, percement d'une grande baie géminée dans le mur du chevet.
A l'extérieur, construction de l'étage et de la flèche de la tour.
A deux kilomètres à l'est de Granville, non loin de la rivière du Boscq (voir la
carte), le village d'Yquelon est regroupé autour de son église. Celle-ci est
formée d'une nef de deux travées suivie d'un choeur de deux travées à chevet
plat. La tour, massive, est accolée à la première travée du choeur côté nord.
La façade occidentale est consolidée à chaque extrémité par deux contreforts
plats prenant appui sur un petit muret de pierre. Son mur pignon se termine par
une croix antéfixe aux branches bifides.
En 1896, les baies en plein-cintre surmontant le portail d'entrée ont remplacé
une grande ouverture rectangulaire, qui avait elle-même remplacé deux petites
baies romanes. L'oculus, de petite dimension, est d'origine. Des billettes
ornent son pourtour. Sa partie inférieure inclut une pierre sculptée de deux
têtes humaines.
L'arcade en plein-cintre du portail est formée d'une voussure non moulurée
reposant sur des piédroits sans ornement. Le claveau central est orné d'une tête
humaine en fort relief. L'archivolte repose sur des pierres sculptées de têtes
humaines, tout comme celle du portail sud de l'église de Bréville.
Est également romane la porte (en grande partie bouchée) comprise dans la
première travée du mur sud du choeur. Son arcade en plein-cintre est formée
d'une voussure moulurée d'un tore. Le tore est surmonté d'un chanfrein sculpté
d'une rangée de dents-de-scie peu marquées. L'archivolte est formée d'un épais
bandeau aux arêtes chanfreinées. Cette porte a certainement été remaniée. Les
chapiteaux, sans astragale, sont mal raccordés au fût des colonnes, et mal
raccordés aussi au départ de la voussure.
La seule baie romane est une étroite petite baie au cintre creusé dans un
linteau de granit. Elle est située dans le mur nord du choeur.
La tour, massive et de forme carrée, est surmontée d'un toit en bâtière. Elle
présente trois étages en léger retrait les uns par rapport aux autres, et de
même appareil que la nef et le choeur. Des ouvertures rectangulaires indiquent
une reconstruction, au moins partielle, depuis le 12e siècle. A quelle époque?
Aucun élément d'architecture ne permet de donner une date précise.
A l'intérieur de l'église, les deux travées du choeur sont séparées par un
doubleau sans ornement et légèrement brisé. Chaque travée est surmontée d'une
voûte en croisée d'ogives romane. Les ogives, très larges, sont ornées de deux
épais tores d'angle entourant une petite moulure triangulaire saillante.
Doubleau et ogives reposent sur des culots en forme de pyramide renversée. Les
clefs de voûte sont sculptées de motifs géométriques en faible relief compris
dans un cercle.
Dans le mur nord de la nef, un enfeu surmonté d'un arc surbaissé abrite une
pierre tombale en calcaire tendre datant du 12e siècle. Elle est décrite ainsi
dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie (tome 14, 1886-1887,
p. 44-45):
"La pierre tombale supporte un chevalier en relief, représenté les mains
jointes, la tête appuyée sur un oreiller, et ayant un lévrier à ses pieds. (...)
Elle ne porte ni indication de nom, ni indication d'année. Il serait par
conséquent impossible de déterminer le personnage dont elle recouvrait les
restes. Ce que l'on peut dire avec certitude, c'est qu'il appartient à la
puissante famille d'Yquelon, dont un des membres, Roger d'Yquelon, apposa sa
signature au bas de deux grandes chartes de l'abbaye de la Luzerne (désormais
appelée abbaye de la Lucerne, ndlr), en 1162."
Découverte en 1885 dans le cimetière jouxtant le nord de l'église, la pierre
tombale fut encastrée dans l'enfeu en 1893.
La voûte en croisée d'ogives du choeur, le portail occidental et la porte sud
permettent de dater la nef et le choeur de l'église de la seconde moitié du 12e
siècle.
Les portes des églises d'Yquelon et de Bréville présentent de nombreuses
similitudes.
Le portail occidental d'Yquelon et la porte sud de Bréville ont tous deux une
archivolte formée d'un épais bandeau orné de dents-de-scie en fort relief. Le
rang de dents-de-scie est lui-même sculpté en creux d'une rangée de bâtons
brisés. L'archivolte repose sur des têtes sculptées. Une sculpture de tête
humaine en fort relief orne le claveau central de la voussure. Les têtes
d'Yquelon, sculptées dans le granit, sont beaucoup plus visibles que celles de
Bréville, sculptées dans une pierre calcaire beaucoup plus friable.
Les portes sud d'Yquelon et de Bréville présentent elles aussi des traits
communs: une voussure moulurée d'un tore épais surmonté d'un chanfrein orné de
dents-de-scie peu marquées, des corbeilles de chapiteaux sculptées de crochets
d'angle aujourd'hui pratiquement effacés.
La porte sud de l'église de Bréville est en quelque sorte la synthèse des deux
portes (portail occidental et porte sud) de l'église d'Yquelon. Elles furent
sans doute exécutées dans le même atelier. On retrouve aussi le même type
d'archivolte sculptée de dents-de-scie et reposant sur deux têtes humaines dans
le beau portail roman de l'église de Sartilly, dont les moulurations sont
beaucoup plus soignées.
#Le beau portail roman de l'église de Sartilly
Le bourg de Sartilly est situé sur l'axe routier Avranches-Granville, à quinze
kilomètres au sud de Granville (voir la carte). Sa vaste église fut construite
au 19e siècle à l'emplacement d'un édifice roman. Le portail sud de l'église
actuelle, en granit, est le seul élément qui subsiste de l'église détruite (dont
il était le portail ouest).
L'arcade du portail est formée d'une voussure au cintre surbaissé surmontée de
quelques blocs de granit de taille régulière. Cette première voussure est
moulurée d'un tore d'angle suivi d'un listel et d'un large cavet orné de gros
besants légèrement renflés. Elle est suivie de deux autres voussures en
plein-cintre entourées d'une archivolte. La première voussure en plein-cintre
est moulurée d'un tore d'angle alors que la deuxième est moulurée de deux tores
encadrant un listel. L'archivolte est ornée de dents-de-scie en fort relief, qui
sont sculptées en creux d'une rangée de bâtons brisés. Cette archivolte repose
de part et d'autre de l'arcade sur deux têtes sculptées aux traits fins et bien
dessinés.
Des colonnettes engagées supportent les voussures par le biais d'une imposte
moulurée d'un cavet. L'imposte se prolonge légèrement pour surmonter les deux
pilastres encadrant l'ensemble. Les colonnettes présentent toutes le même
profil. La corbeille sculptée des chapiteaux est surmontée d'un tailloir carré.
Leur base carrée est ornée de deux tores entourant une scotie. Les sculptures
des chapiteaux sont taillées en fort relief dans le granit. Leurs motifs sont
variés: feuilles de chêne, feuilles d'acanthe très simplifiées, volutes
encadrant une feuille d'acanthe à l'angle, volutes d'angle.
L'archivolte du portail de Sartilly ressemble aux archivoltes du portail
occidental d'Yquelon et de la porte sud de Bréville, constructions romanes de la
seconde moitié du 12e siècle. Les moulurations de l'arcade et les sculptures des
chapiteaux sont le fruit d'un travail particulièrement soigné. Les moulurations
de la voussure au cintre surbaissé dénotent l'influence exercée par l'église de
Saint-Loup, édifice du début du 12e siècle, qui fut le point de départ d'une
petite école d'architecture.
II. VERSION LONGUE
1. INTRODUCTION
[La région // Les divisions ecclésiastiques // Les voies montoises // Les
matériaux locaux // Documents // Notes]
#La région
Dans la région côtière entourant le Mont Saint-Michel, si peu d’églises sont
entièrement romanes, plusieurs églises datent en partie des 11e et 12e siècles,
le reste ayant été reconstruit au fil des siècles. Si l’on suit la côte du nord
au sud (voir la carte), ces églises sont situées à Saint-Martin-le-Vieux,
Bréville, Yquelon, Saint-Pair-sur-Mer, Angey, Saint-Jean-le-Thomas, Dragey,
Genêts, Saint-Léonard-de-Vains, Saint-Loup et Saint-Quentin. S'y ajoute le beau
portail roman de Sartilly.
Cette région côtière était au Moyen-Age une région riche. Le peuplement y était
beaucoup plus dense que dans les régions intérieures et la vie économique était
active: pêcheries, salines à proximité de Saint-Martin-de-Bréhal, Bréville et
Saint-Léonard-de-Vains, exploitation de la tangue et du varech utilisés comme
engrais marins, nombreuses cultures intensives. On cultivait par exemple la
vigne dans la région de Saint-Jean-le-Thomas et de Dragey et sur les côteaux
d’Avranches.
La région appartient au Cotentin pour sa partie nord et à l’Avranchin pour sa
partie sud. La limite entre le Cotentin et l’Avranchin est la petite rivière du
Thar, coulant d’est en ouest et se jetant dans la Manche au sud de
Saint-Pair-sur-Mer. Tout ce pays devint la propriété des ducs normands en 933
après avoir subi les invasions scandinaves.
#Les divisions ecclésiastiques
Ces églises étaient des églises paroissiales appartenant aux anciens diocèses de
Coutances et d’Avranches, à l’exception du prieuré Saint-Léonard-de-Vains, qui
était la propriété de l’abbaye Saint-Etienne de Caen. Certaines de ces églises
et leurs dépendances furent données par les ducs normands à l’abbaye du Mont
Saint-Michel aux 10e et 11e siècles. D’autres firent l’objet de donations à
l’abbaye naissante de la Lucerne au 12e siècle.
Les paroisses de Saint-Pair-sur-Mer, Saint-Martin-le-Vieux, Bréville et Yquelon
appartenaient au doyenné de Saint-Pair (voir la carte), l’un des cinq doyennés
de l’archidiachoné de Coutances. L’archidiachoné de Coutances était l’un des
quatre archidiachonés du diocèse de Coutances, les autres étant les
archidiachonés du Cotentin, de Bauptois et du Val-de-Vire.
Les paroisses de Genêts, Angey, Sartilly, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas et le
prieuré Saint-Léonard-de-Vains appartenaient au doyenné de Genêts (voir la
carte). La paroisse de Saint-Loup appartenait au doyenné de Tirepied et celle de
Saint-Quentin au doyenné de la Chrétienté, ce dernier regroupant les neuf
paroisses rayonnant autour de la cité épiscopale d’Avranches. Ces doyennés
appartenaient à l’archidiachoné d’Avranches, composé de quatre doyennés, le
quatrième étant le doyenné d’Avranches. Le diocèse d’Avranches regroupait deux
archidiachonés, celui d’Avranches et celui de Mortain.
#Les voies montoises
La région était traversée par tout un réseau de voies montoises qu’empruntaient
les pèlerins pour se rendre au Mont Saint-Michel (voir la carte). Les douze
sites qui nous intéressent étaient situés sur cinq chemins montois au nord
d’Avranches, et un chemin montois au sud.
Au nord d’Avranches, on avait d’ouest en est:
- Le chemin des grèves du Mont Saint-Michel à Saint-Pair. Venant du Mont, il
passait au Bec d’Andaine, près de Genêts, longeait les dunes de Dragey et de
Saint-Jean-le-Thomas, gravissait les falaises de Champeaux et de Carolles,
traversait ensuite Bouillon et Jullouville pour aboutir à Saint-Pair.
- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Saint-Pair. Il empruntait le parcours
suivant: Genêts, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas, Champeaux,
Saint-Michel-des-Loups, Bouillon et Saint-Pair. Il traversait ensuite
Saint-Nicolas, Yquelon, Longueville, Bréville, Coudeville,
Saint-Martin-le-Vieux, Sainte-Marguerite, Lingreville, Montmartin, Régneville,
Le Pont de la Roque et continuait vers Cherbourg.
- Le chemin montois qui reliait le Mont Saint-Michel à Coutances. Il traversait
Genêts, Dragey, Saint-Jean-le-Thomas, Saint-Michel-des-Loups et
Saint-Pierre-Langers. On pouvait ensuite rejoindre Coutances soit par Cérences,
soit par Bréhal. Pour rejoindre Coutances par Cérences, on passait à
Saint-Léger, Saint-Jean-des-Champs, Saint-Sauveur-la-Pommeraye et Le Loreur.
Pour rejoindre Coutances par Bréhal, on passait à Saint-Aubin-des-Préaux,
Saint-Planchers, Hudimesnil, Chanteloup, Le Bourg-Rey, Quettreville-sur-Sienne
et Hyenville. Le chemin rejoignait ensuite l’actuelle route Granville-Coutances.
- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Saint-Lô. Son itinéraire était le
suivant: Genêts, Dragey, Champcey, Sartilly, La Rochelle Normande, Champcervon,
La Lucerne d’Outremer, La Haye-Pesnel, Le Mesnil-Villeman, Le Mesnil-Amand,
Gavray, Saint-Denis-le-Gast, Saint-Martin-de-Cenilly, Notre-Dame-de-Cenilly,
Cerisy-la-Salle, Carantilly, Quibou, Canisy, Saint-Gilles et Saint-Lô.
- Le chemin montois du Mont Saint-Michel à Caen. Ce chemin montois avait trois
points de départ: un à Genêts et deux à Saint-Léonard-de-Vains. Il traversait
ensuite Vains, Bacilly, Montviron, Les Chambres, Noirpalu, Bourguenolles, La
Lande d’Airou, Saultchevreuil, Villedieu, La Colombe, Margueray et Pontfarcy.
Au sud d’Avranches, un chemin montois reliait le Mont aux villes de l’actuel
Calvados: Tinchebray, Condé-sur-Noireau et Falaise. Il continuait ensuite vers
Lisieux ou rejoignait un deuxième itinéraire vers Rouen et Bernay. Dans l’ancien
diocèse d’Avranches, il avait le parcours suivant: venant du Mont, il passait
par Pontaubault et Saint-Quentin-sur-le-Homme pour se diriger ensuite vers
Saint-Osvin, Le Grand-Celland, La Chapelle-Urée, Reffuveille, Juvigny-le-Tertre,
Bellefontaine, Saint-Barthélémy, Saint-Clément et Sourdeval.
#Les matériaux locaux
Les églises sont toutes construites en granit et en schiste. L’appareil de la
tour, les contreforts, l’arcade et les piédroits des baies et des portes sont
toujours en granit. Les maçonneries de la nef et du choeur présentent souvent un
appareil irrégulier fait de moëllons de schiste ou de granit.
Ces matériaux sont des matériaux locaux. Le sol de la région est formé de
terrains sédimentaires composés de roches schisteuses. Ces terrains entourent
deux larges massifs granitiques, ceux de Vire et d’Avranches. Allongé d’est en
ouest dans la région de Sartilly-Carolles, le massif granitique de Vire forme
une bande rocheuse d’une largeur de cinq kilomètres environ, et se termine à
l’ouest par les falaises de Carolles et de Champeaux. Le massif granitique
d’Avranches est une étroite bande granitique orientée d’ouest en est. Débutant à
Avranches pour se terminer aux abords de Mortain, la bande s’étend sur 28
kilomètres alors que sa largeur ne dépasse pas 2 à 4 kilomètres.
Les deux massifs granitiques sont ceinturés d’une auréole métamorphique composée
de schistes et de grauwackes (roches schisteuses). Les formations de Granville
et de Saint-Pair présentent des traits particuliers. La formation de Saint-Pair
est un flysch (formation détritique) composé de grauwackes, siltites et
argilites noires présentant des schistosités. La formation de Granville est un
flysch formé d’une alternance de grauwackes et de schistes.
[Cette étude est issue d’un mémoire de maîtrise d’histoire de l’Université de
Caen [1], considérablement remanié, et complété par une série de photos prises
par Alain Dermigny de janvier à avril 1985. Il aura fallu vingt ans pour que ce
travail soit publié, grâce aux avantages procurés par la publication en ligne,
ce qui représente un temps considérable à l’échelle d’une vie, mais peu de temps
à l’échelle d’un édifice roman.]
#Documents
* La bibliographie régionale
* La carte de la région
* La carte géologique
* La carte des chemins montois
* La carte du doyenné de Saint-Pair
* La carte du doyenné de Genêts
#Notes
[1] Intitulé “Les éléments romans dans les églises des régions de Granville et
d’Avranches” et daté de 1978, ce mémoire est disponible dans les bibliothèques
de Caen (bibliothèque municipale et bibliothèque universitaire) et à la
médiathèque de Granville, en trois parties: (1) Texte. (2) Cartes, schémas et
plans. (3) Photos ou diapos.
2. SAINT-MARTIN-LE-VIEUX
[Le site / Emplacement / Histoire // L’église / Le plan / Les matériaux / Les
appareils / Les enduits // Le choeur / Extérieur / Intérieur // La nef //
Datation // Documents // Notes]
#Le site
= Emplacement
Le village de Saint-Martin-le-Vieux est situé entre Bréhal et la mer, près du
hâvre de la Venlée, très exactement à 2 kilomètres à l’ouest de Bréhal et à 9
kilomètres au nord de Granville (voir la carte). L’église, en ruines, se dresse
sur un petit promontoire. Le village était traversé par le chemin montois qui,
venant du Mont Saint-Michel, passait à Saint-Pair pour se diriger vers
Cherbourg.
= Histoire
L’église était placée sous le vocable de Saint Martin. Le second saint était
Saint Eutrope. La paroisse appartenait au doyenné de Saint-Pair et à
l’archidiachoné de Coutances.
Foulques Paynel, sans doute un parent de Guillaume Paynel, fondateur de l’abbaye
d’Hambye en 1145, avait donné à cette abbaye la troisième gerbe de
Saint-Martin-le-Vieux. Cette donation figure dans le Cartulaire de l’abbaye
d’Hambye: “Notum sit omnibus tam praesentibus quam futuris quod ego Fulco
Paganellus dedi deo et abbatiae Sanctae Mariae de Hambeja monachisque ibidem deo
servientibus in perpetuam et puram elemonisam tertiam garbam decimae Sancti
Martini Veteri de Brehal quam ego in manu habebam…” [1]
Pendant la Révolution, l’église fut fermée. Elle servit d’arsenal et tout son
mobilier fut vendu. Elle fut rendue au culte en 1801. Vers 1804 ou 1805, elle
menaçait de s’effondrer et ne fut plus utilisée. Depuis cette époque, la
paroisse de Saint-Martin-le-Vieux est rattachée à celle de Bréhal. [2]
#L’église
= Le plan
L’église est formée d’un vaisseau rectangulaire régulièrement orienté (d’ouest
en est) composé d’un choeur à chevet plat et d’une longue nef (voir le plan). Le
choeur et la nef sont séparés par un double campanile ajouté au 16e siècle.
L’ensemble, en ruines, est envahi par la végétation.
= Les matériaux
= = Les appareils
Les maçonneries présentent un appareil irrégulier fait de moëllons de schiste et
de granit. De nombreux éléments d’opus spicatum sont visibles, surtout dans la
partie inférieure du mur sud de la nef. Le granit est utilisé pour les arcs et
les piédroits des ouvertures. Le schiste est la pierre locale. Quant au granit,
il pourrait provenir du massif granitique de Vire affleurant à quelques
kilomètres au sud. Le double campanile du 16e siècle a été édifié en granit rose
de Chausey.
= = Les enduits
Des plaques d’enduit à la chaux et d’enduit de ciment subsistent sur les murs
intérieurs de la nef et du choeur. Il n’y a plus ni dallages, ni plafonds, ni
toitures. Toutefois quelques grandes plaques de schiste disséminées dans les
ruines du choeur dénotent un ancien dallage en schiste.
#Le choeur
= Extérieur
Le chevet est ouvert par une grande baie médiane autrefois géminée et surmontée
d’un arc brisé. Le meneau central a disparu. Dans sa partie basse, le mur du
chevet est consolidé par un épais contrefort plat central.
Face à un terrain en forte déclivité, le mur nord du choeur est épaulé de deux
contreforts plus épais dans leur partie basse que dans leur partie haute. Entre
les deux contreforts, une étroite petite baie en plein-cintre a été bouchée. Ses
piédroits et son cintre creusé dans un linteau monolithe de granit sont très
visibles.
Le mur sud du choeur ne dispose pas de contreforts. Il est percé de trois
grandes baies: une baie à l’arc brisé, une baie trilobée et une baie à l’arc
surbaissé qui, comme celle du chevet, sont très postérieures à la construction
du choeur. Peut-être ont-elles été ouvertes au moment de l’édification du double
campanile au 16e siècle.
= Intérieur
Le mur nord présente un vestige d’arcade en plein-cintre. Une piscine surmontée
d’un arc surbaissé subsiste dans le mur sud.
#La nef
Le mur sud de la nef est percé de trois étroites petites baies au cintre creusé
dans un linteau monolithe de granit. Deux de ces baies sont ouvertes. La
troisième, située le plus à l’est, est bouchée. Ce mur est ouvert par une porte
au cintre surbaissé et aux contours chanfreinés. Le chanfrein est encadré de
deux petits tores. La porte est surmontée par une petite ouverture trilobée. La
partie orientale du mur est percée d’une grande baie à l’arc surbaissé. Ces deux
ouvertures sont sans doute contemporaines de celles du choeur.
Le mur occidental était percé en son milieu par une grande baie en plein-cintre
aujourd’hui bouchée.
Le mur nord a pratiquement disparu. Seuls subsistent les maçonneries situées
près du mur occidental, sur une longueur de 2,30 mètres environ.
#Datation
L’église date certainement du 11e siècle. Ceci est attesté par les nombreux
éléments d’opus spicatum, la porte au cintre surbaissé de la nef et les étroites
petites baies au cintre creusé dans un linteau monolithe de granit. Le fait que
l’église soit dédiée à Saint Martin est aussi une preuve d’ancienneté.
L’église a été l’objet de remaniements postérieurs: percement de la baie géminée
du chevet et des baies des murs sud du choeur et de la nef, édification d’un
double campanile au 16e siècle.
#Documents
* La bibliographie de Saint-Martin-le-Vieux
* Le plan de l’église de Saint-Martin-le-Vieux
#Notes