«Il est environ deux heures et demie. Le Roi, la Reine, leurs Altesses
Royales, Mme la Princesse Adélaïde, Mgr le Duc et Mme la Duchesse de
Nemours, le Prince Philippe de Wurtemberg et le Comte d’Eu, accompagnés
de M. le ministre de l’Instruction publique, de MM. les généraux de
Chabannes, de Lagrange, de Ressigny, de M. le colonel Dumas et de
plusieurs officiers d’ordonnance, sortent pour faire une promenade dans
le parc. Après la promenade, Leurs Majestés et Leurs Altesses rentrent
au château vers cinq heures pour dîner, en attendant les _illuminations_
du soir.»
C’est ainsi qu’un correspondant plein de diligence, dans une dépêche
datée de la Ferté-Vidame, annonce au _Moniteur universel_ l’évènement le
plus considérable de la journée du 19 septembre 1846[7].
[7] _Moniteur_ du 21 septembre 1846.
Je suis, par bonheur, en état de rappeler cet évènement à l’univers qui
paraît l’avoir oublié. A la distance de plus de soixante ans, il n’est
pas sans intérêt de contempler, par l’imagination ou la mémoire, cette
promenade du roi de Juillet accompagné de son engeance dans un honnête
parc, en vue de prendre de l’appétit pour le dîner et de se préparer,
par le naïf spectacle de la nature, aux magnificences municipales de
l’illumination du soir.
Ce divertissement historique, mis en regard de l’autre Promenade Royale
qui s’accomplissait au même instant sur la montagne de la Salette, est,
je crois, de nature à saisir fortement la pensée. Le contraste vraiment
biblique d’un tel rapprochement n’est pas pour augmenter le prestige
déjà médiocre de cette monarchie sans gloire, née dans le bourbier
libéral de 1830 et prédestinée à s’éteindre sans honneur dans le cloaque
économique de 1848. Il serait curieux de savoir ce qui se passait dans
l’âme du Roi Citoyen au moment même où la Souveraine des Cieux, tout en
pleurs, se manifestait à deux enfants sur un point inconnu de cette
belle France polluée et mourante sous l’abjecte domination de ce
thaumaturge d’avilissement.
Il fallait sous les platanes ou les marronniers, rêvant ou parlant des
grandes choses d’un règne de seize ans et des résultats magnifiques
d’une administration exempte de ce fanatisme d’honneur qui paralysait
autrefois l’essor généreux du libéralisme révolutionnaire. Tout venait à
souhait, au dehors comme à l’intérieur. Par un amendement resté célèbre
dans les fastes parlementaires, le comte de Morny prétendait que les
grands Corps de l’État étaient satisfaits. Dieu et le Pape étaient
convenablement outragés, l’infâme jésuitisme allait enfin rendre le
dernier soupir et le pays légal n’avait pas d’autres vœux à former que
de voir s’éterniser, dans une aussi bienfaisante dynastie, les félicités
inespérées de cet adorable gouvernement. On allait enfin épouser
l’Espagne, on allait devenir immense. A l’exemple de Charles-Quint et de
Napoléon, le patriarche de l’Orléanisme pouvait aspirer à la domination
universelle. La ventrée de la lice avait, d’ailleurs, suffisamment
grandi et Leurs Altesses caracolaient assez noblement autour de Sa
Majesté dans la brise automnale de cette sereine journée de septembre.
Le roi des Français pouvait dire comme le prophète de la terre de Hus:
«Je mourrai dans le lit que je me suis fait et je multiplierai mes jours
comme le palmier; je suis comme un arbre dont la racine s’étend le long
des eaux et la rosée descendra sur mes branches. Ma gloire se
renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main.»[8]
[8] Job, XXIX, 18, 19 et 20.
A deux cents lieues, la Mère de Dieu pleure amèrement sur son peuple. Si
Leurs Majestés et Leurs Altesses pouvaient, un instant, consentir à
prendre l’attitude qui leur convient, c’est-à-dire à se vautrer sur le
sol et qu’ils approchassent de la terre leurs oreilles jusqu’à ce jour
inattentives, peut-être que cette créature humble et fidèle leur
transmettrait quelque étrange bruit lointain de menaces et sanglots qui
les ferait pâlir. Peut-être aussi que le dîner serait alors sans ivresse
et l’illumination sans espérance...
Pendant que l’Orléanisme se congratule dans la vesprée, les deux pâtres
choisis pour représenter toutes les majestés triomphantes ou déchues,
vivantes ou défuntes, se sont approchés de leur Reine. C’est à ce moment
que la Mère douloureuse élève la voix par-dessus le murmure indistinct
de l’hymne des Glaives[9] chanté autour d’Elle dans dix mille églises:
=Si mon peuple ne veut pas se soumettre, Je suis forcée de laisser aller
le Bras de mon Fils...=
[9] Hymne _O quot undis lacrymarum_, fête de Notre-Dame des
Sept-Douleurs.
V