mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne
fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela
est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_
ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je
savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était
évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les
Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le
Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là
auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire
vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou
ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un
grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des
chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans
laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les
Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les
mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous
pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer,
pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre
courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de
la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet
il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie
de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et
de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la
chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais
découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui
s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui
y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du
havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port
on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine
étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous
assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était
contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain
d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de
Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet
horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.
Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais
un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais
point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître
n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au
large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la
proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je
conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme
si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon,
j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais
pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en
passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du
bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un
liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura
qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec
une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent,
il m'aurait promptement atteint.
Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de
chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal,
et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez
bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y
aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du
bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à
recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne
doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent
nageur.
J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le
jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand
il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je
lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais
si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui
est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette
aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si
innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment
de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.
Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai
directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que
j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer
de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous
faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous
étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de
leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage
sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables
sauvages de l'espèce humaine.
Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au
Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner
de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis
tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi,
quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent
cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de
l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne
vîmes personne.
PREMIÈRE AIGUADE
Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les
appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si
terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser
tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi
cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si
quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer;
aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une
petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude,
quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y
voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de
l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous
déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de
reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous
entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de
rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce,
que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia
de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je,
maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des
hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous
tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux
s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la
fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir
cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de
liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout,
l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite
ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles
parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous
apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes
espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui
descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se
lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements
et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de
semblable.
Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais
nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de
ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne
pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que
ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury
prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je
sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire
force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer
par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il
ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que
j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui
me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine,
je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et
nagea de nouveau vers le rivage.
Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et
les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur
des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec
quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de
pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette
côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder
pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était,
pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des
lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et
l'autre danger.
Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade;
il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où?
c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à
terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en
apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne
resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet
enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours
depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous
s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les
hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni
l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à
boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont
j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du
rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre,
n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire
de l'eau.
Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une
descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon
ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y
courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était
poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je
volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je
distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal
sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur
différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort
joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la
grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il
avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.
Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de
peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous
étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle
remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous
régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à
reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette
portion de la contrée.
Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que
les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais
comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la
latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me
rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je
ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le
cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles.
En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où
trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération
habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait
et nous prendrait à bord.
Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être
cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et
la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces,
les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur
des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa
stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce
qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions,
de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux
Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou
trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles
de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste
et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les
rugissements des bêtes sauvages.
Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de
Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et
j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre;
mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires;
et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je
résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.
Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour
faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous
vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la
marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous
portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi
l'œil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de
nous éloigner du rivage.--«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre
affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.»
Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable,
en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant
du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque
sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre,
et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi
d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je
ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester
tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du
calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre
et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux
balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de
cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour
le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une
patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots
l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il
tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se
rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable
rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir
point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet,
et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je
l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber
silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors
du cœur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui
dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet
d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché
du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui
déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.
C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du
gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des
balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury,
néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me
demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui
dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas
la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était
monstrueuse.
Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou
d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si
je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'œuvre; mais à
cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne
savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant
la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur
le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours.
Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.
Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant
dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui
commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque
nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors
d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire
aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment
européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route
tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse
périr au milieu des Nègres.
ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée,
le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En
un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse
rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.
Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus,
comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était
habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des
gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions
aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus.
J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut
meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai
cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me
suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils
n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long
et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort
loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je
causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement
pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter
ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce,
j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux
coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent,
apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain,
productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était;
pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y
parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers
eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un
détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le
rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les
eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.
N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de
remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de
les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir
des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur.
Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en
rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange?
je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que
ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous
vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui
portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme
tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer,
et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres,
elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme
si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces
animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne
m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car
j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et
j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée,
je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans
l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter
avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers
le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des
coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.
Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au
bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à
en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus
grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous
l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent
du cœur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son
sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde
dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le
traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus
curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs
mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je
l'avais tué.
L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet,
regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes
d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il
était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la
chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une
faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir
qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt
ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois
affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions
le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette
offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes,
leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en
m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que
j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des
signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la
tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que
j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns
des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui,
je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le
déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres,
et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement
nues que les hommes.
J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris
congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai
ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la
terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre
ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour
gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis
distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela
était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces
îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées,
et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais
été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni
l'un ni l'autre.