Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir

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Daniel De Foë

VIE

ET

AVENTURES

DE

ROBINSON CRUSOE

ÉCRITES

PAR LUI-MÊME,

TRADUITES

PAR

PETRUS

BOREL.

TOME PREMIER.

FRANCISQUE BOREL

ET

ALEXANDRE VARENNE.

1836

Table des matières

_PRÉFACE_

ROBINSON

LA TEMPÊTE

ROBINSON MARCHAND DE GUIN

ROBINSON CAPTIF

PREMIÈRE AIGUADE

ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION

PROPOSITIONS DES TROIS COLONS

NAUFRAGE

SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE

LE RADEAU

LA CHAMBRE DU CAPITAINE

LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU

LA CHAISE

CHASSE DU 3 NOVEMBRE

LE SAC AUX GRAINS

L'OURAGAN

LE SONGE

LA SAINTE BIBLE

LA SAVANE

VENDANGES

SOUVENIR D'ENFANCE

LA CAGE DE POLL

LE GIBET

LA POTERIE

LA PIROGUE

RÉDACTION DU JOURNAL

SÉJOUR SUR LA COLLINE

POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?

ROBINSON ET SA COUR

LE VESTIGE

LES OSSEMENTS

EMBUSCADE

DIGRESSION HISTORIQUE

LA CAVERNE

FESTIN

LE FANAL

VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ

LE RÊVE

FIN DE LA VIE SOLITAIRE

VENDREDI

ÉDUCATION DE VENDREDI

DIEU

HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI

CHANTIER DE CONSTRUCTION

CHRISTIANUS

VENDREDI ET SON PÈRE

PRÉVOYANCE

DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS

OFFRES DE SERVICE

TRANSLATION DES PRISONNIERS

LA CAPITULATION

REPRISE DU NAVIRE

DÉPART DE L'ÎLE

_PRÉFACE_

_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout

bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une

des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par

les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la

paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui

était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à

arracher à deux mains cette paille et ces haillons._

_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le

plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné

de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect

pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et

Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un

mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un

usage si magnifique de notre belle langue._

_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de

valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité

qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un

libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle.

Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement

dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont

fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le

Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est

auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été

contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À

cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et

Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style,

simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen

ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que

la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un

assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante,

semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne

laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se

trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et

sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant

de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur

une pauvreté._

_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir

garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment

avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à

entendre que dans cette œuvre tout ce qui nous semble appartenir à_

Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons

trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à

regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._

_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la

plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur

de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut

de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre

viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son cœur; mais

aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que

soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux

faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à

l'original._

_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des

grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne

voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres

populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents

de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons

ces parias et croyons notre part assez belle._

_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe

du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une

dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à

ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme

en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il

ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de

Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple

rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer

qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques,

escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent

les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que

le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse,

le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la

philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a

fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais

leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est

peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une

cacologie._

_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise?

confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne

faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce

serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui

fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils

tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien,

chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui

convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._

ROBINSON

En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point

de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull,

après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu

résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson,

une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais

mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une

corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous

nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours

appelé.

J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un

régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel

Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que

devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne

connurent pas mieux la mienne.

Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête

commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père,

qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en

général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école

gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller

sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa

volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les

sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût

une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.

Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents

conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il

m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me

réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu,

me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison

paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as

l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie,

et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les

hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure

dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre

fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de

beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le

médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage;

une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le

monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux

misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans:

il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des

hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la

vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des

cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité

d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits;

enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en

implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.

«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la

vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre

humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est

point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la

société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de

corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs

vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du

nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des

misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La

condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes

les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune

médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la

société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs

désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie,

les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et

uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de

l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque

jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent

la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par

les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de

l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout

mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de

la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et

apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus

profondément.»

Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne

pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au

milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent

t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton

pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer

parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te

recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait

par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je

n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en

t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot,

j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer

ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes

infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton

frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le

dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent

l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où

il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois

j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te

bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu

aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»

Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était

véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait

eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient

abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon

frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le

loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il

s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le cœur trop plein, je ne saurais

t'en dire davantage.»

Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en

être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais

à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours

tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités

paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir.

Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première

ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de

coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du

désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser

avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me

donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer

outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour

que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je

le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant

mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer.

Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage

lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous

promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»

Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas

proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton

père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son

assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que

tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et

l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers

toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point

de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre

approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'œuvre de

ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à

une chose réprouvée par ton père.»

Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le

tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce

garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais,

s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait

jamais été: je n'y consentirai jamais.»

Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique

cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes

propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à

mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient

très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me

trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein

prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par

mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec

l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien

pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai

aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient,

sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune

considération des circonstances et des conséquences, malheureusement,

Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé

pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne

commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.

Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les

vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer

auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté

d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais

fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable.

Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les

paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma

conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté

qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la

violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.

Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse,

quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même

seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice

tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que

le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond

de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet

et le vœu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je

pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à

bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de

m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles

misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la

vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé

touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de

l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant

prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.

LA TEMPÊTE

Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et

même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et

la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois,

j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste

pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit,

le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se

coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un

soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau

spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.

J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées,

j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la

veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps

après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes

résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait

débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur

l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit

dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de

vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une

horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une

tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau

et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu

n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de

_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il

fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon

histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du

_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma

repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes

résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa

surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même,

après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes

et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et

j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais faits en ma

détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en

pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments

reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme

d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt

j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais,

et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi

complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait

désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la

Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser

entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour

une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais

bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la

miséricorde.

Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade

d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions

fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de

jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de

souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant

lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la

même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable

pour gagner la Tamise.

Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû,

à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été

trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il

n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée

aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de

notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans

la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos

et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le

vent força; nous mîmes touts la main à l'œuvre; nous calâmes nos mâts de

hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau

des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint

très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes

plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre

labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance,

de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles

jusqu'au bout.

Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur

sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la

conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et

passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer

tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de

nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces

premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au

logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je

pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si

manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je

pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne

serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le

disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts

perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je

regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes

yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait

contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne

voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient

non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens

s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur

ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la

rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les

bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou

trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant

vent arrière avec leur civadière seulement.

Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y

opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman

lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à

fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât,

ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le

couper aussi et de faire pont ras.

Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que

précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant

que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient

alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris

de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que

j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la

tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la

dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua

avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir

jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était

lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots

s'écriaient qu'il allait _couler à_ _fond._ Sous un rapport, ce fut un

bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce

mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que

je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres

plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout

moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour

surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite,

cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait

quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à

la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le

bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les

matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été

bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me

levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout cœur. Dans cette

entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments

charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de

glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de

tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que

cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé

ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus

si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où

chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce

que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me

repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que

long-temps après que je revins à moi.

On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait

toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente

commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il

surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine

continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui

venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous

secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il

était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc

du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant

leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant

une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après

beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes

jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût

été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun

fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le

plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la

barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son

patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre

bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.

Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné

notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la

première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer,

j'avais l'œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me

dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on

me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la

crainte de l'avenir.

Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage.

Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et

le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous

assister lorsque nous serions proches.

ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4]

Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé

le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de

sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et,

non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la

plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous

fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la

ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les

armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres

ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.

C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de

rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la

parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car,

ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans

la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je

n'étais pas mort.

Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible;

et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de

revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais

ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret

arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre

destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous

y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est

quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il

m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma

froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et

contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma

première entreprise.

Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était

le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La

première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le

second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers

de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton

me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la

tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que

j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en

entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et,

avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il,

vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme

une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un

marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le

cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir;

au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel

avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre

si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous,

semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous

prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie

mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange

manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à

bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling

remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité,

comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés

par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son

autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à

retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit

qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre

moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne

vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez

qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se

vérifient en vous.»

Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je

ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant

quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là,

comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre

de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez

nous ou retourner sur mer.

Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements

de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé

dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma

mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris

occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite

ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette

raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux

de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés,

mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire

honorer comme sages.

Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant

quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie

mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison

paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la

détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs

de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et

cherchai à faire un voyage.

Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la

maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et

indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces

fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et

même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle

fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises,

celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou,

comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.

Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne

fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais

travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais

instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps,

j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un

capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que

j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais

toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune

charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.

J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne

compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et

abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement

à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi.

Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé

sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y

retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout

désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde,

il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez

aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous

vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les

avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous

quelque profit.

J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui

était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une

petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai

considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres

sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé

d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par

l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je

correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma

mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.

C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes

spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le

capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des

mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime

d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des

choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon

capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir

à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et

marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de

poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois

cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus

tard, consommèrent ma ruine.

Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout

continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la

chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la

côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à

l'équateur.

Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon

ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre

encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui,

la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait

obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car

bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma

nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon

ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de

terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou

plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du

jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute

la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de

voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent

charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément

avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat.

Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.

Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous

attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous

enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos

canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après

avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de

deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se

tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous

attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois,

venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre

pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes

de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si

rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin,

pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant

désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes

contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à

Sallé, port appartenant aux Maures.

Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé

d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans

le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour

sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il

me fit son esclave.

ROBINSON CAPTIF

À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait

misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors

du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et

n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait

accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras

de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource.

Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me

traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison;

j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait

en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau

de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté;

mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en

course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à

la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa

croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le

navire.

Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais

employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit

la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet

raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer,

pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni

Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans,

quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins

jamais la moindre chance favorable de le réaliser.

Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière

qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour

recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de

coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent,

avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine,

quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire

et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il

m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le

divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le

poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses

parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui

pêcher un plat de poisson.

Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand

calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage,

quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à

l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante;

et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au

lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux

lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de

peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à

souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.

Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus

soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre

navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la

pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au

charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y

construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à

celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour

manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant

pour qu'une personne ou deux pussent manœuvrer la voile. Cette chaloupe

cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de

mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et

étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et

un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour

mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout

son pain, son riz et son café.

Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme

j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans

moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans

ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette

place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya

au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me

commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui

se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le

plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.

Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin

j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au

vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon

patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis

la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il

m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le

Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses

amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison

aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir

d'obéir.

Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté;

car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon

commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non

d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse

ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu,

tout chemin m'étant bon.

Robinson Crusoe (I/II) · 第 1 / 25 段