TROISIÈME ARTICLE[497]

Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet

article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus.

Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus

méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du

reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore

une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du

_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de

Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la

rencontre et le sujet de l'entretien.

Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des

idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen

d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'oeuvre monotone

du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le

secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si

élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans

certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un

intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce

genre.

La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie

de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie

et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de

leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le

pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son

indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la

liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie

qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et

intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de

connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,

s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps

viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières

armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte

obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance

d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et

comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et

lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.

Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup,

et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents

traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la

traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la

littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà

l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de

substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents.

Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à

de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne

sentirait pour cette oeuvre un respect indépendant de toute réflexion,

lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses

années les plus mûres et en honorer son talent!

M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont

l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système

est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous

la trouvons fidèle au voeu de la nature, qui a marqué tous les êtres du

sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de

toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à

l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien

singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et

par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent

à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble

aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre

ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre

raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur

la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.

L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout

l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple

communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions

en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait,

s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si

richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui

bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on

erre quelquefois sur les moyens.

Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le

respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de

l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa

pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne

peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre

les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même

quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de

quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre,

partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants,

et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et

intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez

remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est

même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_

d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages

dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant,

superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne

recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même

étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les

faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues

rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes

et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre

du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir,

dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu

différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette

ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits

réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent

d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.

Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à

quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports

suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de

la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est

nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la

condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même,

je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa

parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les

méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un

goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de

Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du

genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],»

c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne

l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La

même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être

interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre

la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;

le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et

d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de

passages de ce remarquable travail.

Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je

préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons

vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et

d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout

ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien

réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe

des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants

d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un

traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et

louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du

Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des

héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle

aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son

caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se

pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le

traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et

franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son

sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il

travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il

s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au

delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de

s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes

qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses

filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien

aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni

bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution

irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par

leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son

génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?

Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis

en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait

se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton;

il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans

exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez

étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques

tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la

pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu

être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce

n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on

lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites

que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites;

qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de

les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue

anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son

traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue

aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car

les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français

des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète

original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir,

je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent

aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants

bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur

mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne»

(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux

il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai

pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de

Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de

l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de

l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime

direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec

le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre

lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou

énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette

antipathie.

S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de

Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de

pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au

sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins

le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce

qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression.

Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le

normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un

mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,

et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce

mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce

mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,

ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point

conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous.

C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,

au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est

_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des

actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans

en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_,

chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le

mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au

sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut

sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On

ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de

la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_.

Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué

à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les

mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer

d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas

nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers

(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte

franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_,

fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est

transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons,

_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par

_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur

dans les deux langues.

La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et

plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des

éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase

ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle

enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par

blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans

la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le

mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui

dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que

possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent

plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention

de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de

vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la

phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et

de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,

à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la

célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée

du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le

souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots

et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de

semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou

bien il faut recourir à un autre système de traduction que le

littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin

ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.

Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au

delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de

la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie;

faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or,

comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement

l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous

les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un

prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct

mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un

caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et

ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général

des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre

sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à

certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même

instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction

littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais

combien de fois la rencontre n'a pas lieu!

M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale

est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase

grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou

poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre

écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans

l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement

éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la

traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils

sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons

croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son

travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la

pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une

version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible.

Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement

chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée,

dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet

poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire

humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original,

fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si

le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on

demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées

profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits,

en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus

d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus

forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la

reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est

incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi,

pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de

phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe

naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas

avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si

souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase

incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je

ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette

rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut

mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la

déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du

traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de

style du plus grand effet.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité.

Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par

là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place

nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant

l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de

votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le

génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend

bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le

secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque

capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du

littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve

nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme

involontaire une oeuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de

vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le

sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots

eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,

refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette

intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à

l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens.

Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout

à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet

officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et

remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui

de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite

qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire.

L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en

tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites

d'un traducteur.

Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction

à l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maçon,

personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit

vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en

général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un

commerce de coeur à coeur entre Milton et lui, cette même vie qui le

distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à

tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.

Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].

Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime

dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa

pensée l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,

vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume

repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans

les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque

nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de

ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant

de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux

lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur

berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans

un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.

Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des

inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances

pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure

distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le

mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en

question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait

bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie

_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de

traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête

se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se

dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans

notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice

peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un

délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle

société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her

seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses

fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en

traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le

dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that

always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:

_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage

de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le

_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage

du livre II:

«Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa

divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le

ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité

ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»

Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de

fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien

examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de

l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède

celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en

est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme

d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les

intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à

cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de

Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on

prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu

étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si

plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son

âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop

souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale

qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son

système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les

impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins

peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos,

qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du

reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce

qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle

aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est

qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu

commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence,

on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à

travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce

poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton

lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir

sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait

paru si grand!

Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet

effet, dont, pour notre part, nous avons à coeur de rendre témoignage, et

quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de

célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous

ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient

par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à

signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un

nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et

qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une

seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur,

qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant

d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de

l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un

tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner

l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant

d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la

religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est

pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que

nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en

silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le

remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à

son courageux travail.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 53 / 61 题