Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet
article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus.
Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus
méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du
reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore
une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du
_Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de
Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la
rencontre et le sujet de l'entretien.
Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des
idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen
d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'oeuvre monotone
du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le
secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si
élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans
certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un
intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce
genre.
La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie
de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie
et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de
leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le
pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son
indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la
liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie
qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et
intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de
connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,
s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps
viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières
armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte
obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance
d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et
comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et
lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.
Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup,
et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents
traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la
traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la
littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà
l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de
substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents.
Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à
de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne
sentirait pour cette oeuvre un respect indépendant de toute réflexion,
lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses
années les plus mûres et en honorer son talent!
M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont
l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système
est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous
la trouvons fidèle au voeu de la nature, qui a marqué tous les êtres du
sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de
toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à
l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien
singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et
par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent
à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble
aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre
ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre
raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur
la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.
L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout
l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple
communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions
en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait,
s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si
richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui
bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on
erre quelquefois sur les moyens.
Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le
respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de
l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa
pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne
peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre
les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même
quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de
quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre,
partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants,
et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et
intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez
remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est
même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_
d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages
dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant,
superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne
recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même
étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les
faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues
rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes
et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre
du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir,
dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu
différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette
ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits
réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent
d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.
Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à
quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports
suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de
la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est
nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la
condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même,
je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa
parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les
méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un
goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de
Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du
genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],»
c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne
l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La
même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être
interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre
la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;
le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et
d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de
passages de ce remarquable travail.
Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je
préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons
vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et
d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout
ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien
réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe
des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants
d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un
traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et
louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du
Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des
héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle
aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son
caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se
pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le
traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et
franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son
sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il
travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il
s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au
delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de
s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes
qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses
filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien
aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni
bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution
irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par
leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son
génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?
Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis
en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait
se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton;
il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans
exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez
étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques
tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la
pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu
être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce
n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on
lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites
que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites;
qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de
les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue
anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son
traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue
aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car
les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français
des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète
original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir,
je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent
aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants
bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur
mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne»
(I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux
il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai
pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de
Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de
l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de
l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime
direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec
le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre
lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou
énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette
antipathie.
S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de
Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de
pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au
sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins
le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce
qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression.
Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le
normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un
mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,
et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce
mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce
mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,
ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point
conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous.
C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,
au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est
_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des
actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans
en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_,
chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le
mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au
sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut
sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On
ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de
la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_.
Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué
à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les
mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer
d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas
nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers
(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte
franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_,
fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est
transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons,
_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par
_compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur
dans les deux langues.
La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et
plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des
éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase
ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle
enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par
blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans
la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le
mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui
dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que
possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent
plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention
de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de
vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la
phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et
de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,
à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la
célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée
du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le
souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots
et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de
semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou
bien il faut recourir à un autre système de traduction que le
littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin
ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.
Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au
delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de
la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie;
faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or,
comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement
l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous
les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un
prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct
mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un
caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et
ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général
des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre
sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à
certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même
instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction
littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais
combien de fois la rencontre n'a pas lieu!
M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale
est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase
grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou
poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre
écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans
l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement
éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la
traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils
sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons
croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son
travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la
pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une
version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible.
Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement
chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée,
dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet
poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire
humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original,
fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si
le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on
demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées
profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits,
en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus
d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus
forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la
reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est
incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi,
pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de
phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe
naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas
avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si
souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase
incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je
ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette
rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut
mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la
déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du
traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de
style du plus grand effet.
Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité.
Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par
là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place
nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant
l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de
votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le
génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend
bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le
secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque
capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du
littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve
nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme
involontaire une oeuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de
vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le
sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots
eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,
refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette
intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à
l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens.
Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout
à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet
officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et
remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui
de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite
qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire.
L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en
tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites
d'un traducteur.
Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction
à l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maçon,
personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit
vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en
général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un
commerce de coeur à coeur entre Milton et lui, cette même vie qui le
distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à
tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.
Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].
Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime
dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa
pensée l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,
vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume
repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans
les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque
nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de
ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant
de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux
lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur
berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans
un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.
Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des
inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances
pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure
distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le
mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en
question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait
bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie
_brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de
traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête
se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se
dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans
notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice
peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un
délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle
société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her
seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses
fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en
traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le
dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that
always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:
_l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage
de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le
_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage
du livre II:
«Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa
divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le
ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité
ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»
Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de
fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien
examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de
l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède
celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en
est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme
d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les
intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à
cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de
Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on
prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu
étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si
plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son
âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop
souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale
qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son
système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les
impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins
peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos,
qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du
reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce
qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle
aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est
qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu
commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence,
on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à
travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce
poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton
lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir
sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait
paru si grand!
Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet
effet, dont, pour notre part, nous avons à coeur de rendre témoignage, et
quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de
célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous
ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient
par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à
signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un
nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et
qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une
seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur,
qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant
d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de
l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un
tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner
l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant
d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la
religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est
pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que
nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en
silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le
remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à
son courageux travail.