On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_
n'ait été profondément sérieux. Il a songé moins à orner son sujet de
poésie, qu'à honorer la poésie en l'appliquant à son sujet, il a voulu
ramener l'art à son origine, à son premier emploi, et pour ainsi dire
sur son terrain natal. Il n'a pas envisagé la poésie comme un simple
accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas été pour lui,
comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amère;
pour lui, la poésie fait partie de la boisson même; elle est
l'expression naturelle et intime de la vérité qu'il veut raconter; elle
ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en émane; soeur de la foi, de
l'espérance et de l'amour, elle n'est pas une grâce, elle est une vertu;
elle s'abreuve du moins aux mêmes sources que la vertu; et le poète,
comme poète, a pu invoquer l'Esprit saint. À ce point de vue, on n'a pas
à craindre de voir ou le dessein subordonné à la forme, ou la forme
sacrifiée au dessein; l'art et la foi sont ici étroitement unis; le
poète et le chrétien s'inspirent mutuellement; et les préoccupations
morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'oeuvres d'art, et les vues
d'art qui ont aminci et profané tant de hauts desseins, se donnent la
main dans la plus parfaite intelligence. Aucune épopée, aucun drame, ne
présente au même degré cet imposant caractère.
Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la
poésie et la foi. Milton, à la vérité, pouvait seul tirer le _Paradis
Perdu_ des premiers chapitres de la Genèse; mais il l'en a tiré tout
entier; il n'y a dans son poème ni une donnée, ni un fait important, ni
un caractère principal, dont l'indication première n'appartienne à
l'auguste tradition que Moïse a recueillie; en sorte que, dans un sens,
peu de poètes ont eu moins à inventer; et néanmoins, ou plutôt à cause
de cela même, peu de poètes ont paru plus originaux. Milton ne le paraît
pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su
se donner sans réserve à son sujet, pour s'être énergiquement associé à
cette originalité divine, pour en avoir accepté toutes les conditions et
toutes les conséquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe,
animée par la liberté créatrice du poète. Toutes les principales
conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des
grandes lignes commencées dans la Bible; prolongement dirigé par cette
haute logique du génie toujours sanctionnée et jamais prévue par le bon
sens. Et c'est parce qu'il ne change rien à ces prémisses qu'il est
original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de
son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun.
Quiconque a médité les premiers chapitres de la Genèse a dû se
convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'oeuvre épique qu'à la
condition, acceptée par Milton, de s'identifier toute la substance de ce
grand récit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en
faire la base de sa vie. À ce prix seulement, tous les éléments de
poésie qui y sont engagés sortent de l'ombre et se révèlent.
En dehors de ce système de fidélité biblique, il n'y avait pour le poète
qu'un abîme, où se perdait toute figure décidée, tout caractère
historique, toute personnalité. Le sujet serait devenu métaphysique
entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car,
en sortant de la sphère des abstractions, que mettre à la place de ces
grandes scènes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette
matière le poète a dû au chrétien, cherchez quelle est, de l'édifice
biblique où s'est abrité son génie, la pierre qu'on peut détacher sans
que tout le poème croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en
détache et le laisse mutilé? Répugnez-vous aux manifestations
personnelles de la Divinité? il n'y a plus de poème. Préférez-vous à
Satan et à ses cohortes les erreurs et les passions funestes à notre
fragilité? vous enlevez tout un drame, un drame immense, où ces passions
mêmes que vous voudriez mettre en scène trouvent l'expression la plus
vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donnée.
Refusez-vous l'histoire de la création de la femme? au lieu de donner de
sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison à la fois
religieuse et poétique, vous vous réduisez à la force des choses, à la
constitution respective des deux sexes, à l'intérêt de la famille et de
la société, en un mot à copier avec plus ou moins d'élégance l'ouvrage
du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du poème l'arbre de science qui
donne la mort? que mettrez-vous à la place? et, quoi qu'il vous plaise
d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractère de
tous les autres faits, si vous les avez conservés? Que voulez-vous
substituer au surnaturel et au révélé, sinon l'absurde, l'incohérent et
le bizarre? S'il est possible que vous évitiez ces écueils, il est
encore plus sûr que vous aurez évité la poésie.
Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent
du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le poème de Milton est
planté en plein christianisme; il est le développement d'une religion
tout à fait positive[481]. À l'avis même de quelques personnes, le poète
a trop hardiment développé l'anthropomorphisme biblique; il a abusé de
quelques données, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrétion; on
lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris à la même région, est
demeuré aussi spiritualiste que le comportaient la poésie, qui veut des
images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de
l'esprit, n'est qu'une image perpétuelle. On fait observer que l'auteur
du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Très-Haut, qu'il
en est au contraire saintement avare; que, pour les épargner, sans
refuser toutefois un organe à la pensée divine, il a placé au-dessus de
tous les anges, et le plus près possible de l'essence incréée, un être
nommé Éloa, qui, dans les occasions où un certain développement de
discours est nécessaire, devient l'interprète et la voix de l'Éternel;
on observe enfin que lorsque Dieu lui-même se fait entendre, c'est en un
petit nombre de paroles solennelles, que préparent et annoncent un
appareil de circonstances également solennelles, et dont l'impression,
ressentie dans toute l'étendue des cieux, fait tressaillir tous les
mondes.
Attentif à cette objection, j'ai, pour en apprécier la force, consulté
l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton
et de Klopstock; et j'ai trouvé, chose paradoxale au premier regard, que
le spiritualisme de l'un produisait sur mon âme un effet moins
religieux, moins conforme à l'intention du poète, que
l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop
raffiné, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai
présumé que, sous le voile du respect, Klopstock s'était caché à
lui-même le besoin de répondre aux tendances d'une époque prévenue
contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion
positive du déisme pur. En y réfléchissant davantage, je suis venu à
penser qu'il y a plus d'une manière de dégrader, en les humanisant, les
choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pensée comme par la
parole et par l'action; et qu'aussitôt que la poésie le sort de son
silence et de son repos, elle le fait devenir «comme l'un de nous[482]»;
qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou,
si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont
moindres à prêter à la Divinité l'action humaine qu'à lui attribuer la
pensée humaine. Les franches et hardies représentations de la Bible
m'ont semblé moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre
chose que de simples formes, que cet effort nécessairement impuissant,
mais qui n'en convient pas et qui veut être pris au sérieux, cet effort,
dis-je, de l'âme humaine pour comprendre et exprimer l'âme divine. La
distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait à
disparaître; la représentation d'autant moins rationnelle qu'elle
prétendait à l'être davantage. Il y a même plus: poussé dans cette voie
par le poète, on enchérit involontairement sur lui; on veut faire
quelques pas de plus dans l'infini; on s'épuise en infructueux, élans,
dont le premier effet est d'oppresser l'âme, de fatiguer l'esprit, et le
second d'éloigner de nous la perception de la Divinité. Il en est d'un
semblable procédé comme d'une série de chiffres qu'on prolongerait
indéfiniment; après un certain nombre, l'esprit, à qui toute mesure,
tout moyen de comparaison échappe, cesse d'y rien connaître; il se voit
toujours à la même distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait
un seul pas; mais il s'est éloigné, à perte de vue, de toute mesure
appréciable, de toute idée distincte.
Après cela, je m'empresserai de reconnaître que le génie contemplatif du
poète allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que
celui du poète anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot
s'y prêtait, qu'il a au plus haut degré l'imagination des choses
intérieures. Klopstock, c'est Milton retourné en dedans, et creusant
autour des racines de ce même arbre dont le chantre du _Paradis_ se
plaît à étaler le magnifique feuillage. Il n'a peut-être été donné à
personne de dire, sur le monde intérieur, d'aussi grandes choses que
Klopstock; et l'on croit, à l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour
maître ce même Éloa, cet être sublime dont «chaque pensée est belle
comme l'âme entière de l'homme alors qu'il s'abîme dans des pensées
dignes de son immortalité[483].» Mais si la profondeur des pensées de
Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractère individuel de son
génie et par une piété qui avait passé de son coeur dans son esprit, il
n'en est pas moins vrai, à nos yeux du moins, que sa tendance à tout
spiritualiser lui était commandée par son siècle, qui n'était plus assez
naïvement croyant pour se prêter aux formes des fictions miltoniennes;
d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutôt qu'en
relief que le génie allemand aime à graver ses idées.
Pour moi, la question revient toujours à savoir s'il convient, s'il est
permis de traduire en épopée les histoires toutes saintes dont Dieu
lui-même est l'écrivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter
cette question, il ne me resterait, après avoir déclaré ma préférence
pour le système de Milton, qu'à examiner si l'exécution est aussi
respectueuse, aussi édifiante, que le dessein pouvait le comporter.
J'ose répondre affirmativement. Une fois qu'on aura concédé au poète, au
moins par hypothèse, le droit de faire parler le Très-Haut, on
reconnaîtra qu'il était impossible de mettre plus de réserve dans cette
hardiesse, plus de révérence dans cette liberté. Puisqu'il faut le dire,
Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a osé nous ouvrir, enseigne
formellement la théologie; mais c'est la théologie de Dieu. Ses discours
sont le pur extrait des Écritures divines. La forme peut sembler plus
moderne, l'exposition du dogme plus systématique qu'elles n'apparaissent
dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degré. Rien
d'anxieux d'ailleurs, rien de péniblement littéral dans cette orthodoxie
chrétienne professée de si haut; l'expression, toujours large, pleine,
libre, respire la souveraineté de Celui dont la pensée est la substance
même de la vérité, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est
sa parole. On sentira, je crois, ces caractères dans le passage suivant,
que j'abrège à regret:
«Ô mon FILS! en qui mon âme a ses principales délices, FILS de mon
sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle
Puissance, toutes tes paroles ont été comme sont mes Pensées,
toutes, comme ce que mon Éternel dessein a décrété: l'Homme ne
périra pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant
par une volonté de lui-même, mais par une grâce de moi, librement
accordée. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirés de
l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le péché à d'impurs et
exorbitants désirs. Relevé par MOI, l'Homme se tiendra debout une
fois encore, sur le même terrain que son mortel Ennemi; l'homme
sera par MOI relevé, afin qu'il sache combien est débile sa
condition dégradée, afin qu'il ne rapporte qu'à MOI sa délivrance,
et à nul autre qu'à MOI.
»J'en ai choisi quelques-uns, par une grâce particulière élus
au-dessus des autres: telle est ma Volonté. Les autres entendront
mon appel; ils seront souvent avertis de songer à leur état
criminel, et d'apaiser au plus tôt la Divinité irritée, tandis que
la grâce offerte les y invite. Car j'éclairerai leurs sens
ténébreux d'une manière suffisante, et j'amollirai leur coeur de
pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre
l'obéissance due: à la prière, au repentir, à l'obéissance due
(quand elle ne serait que cherchée avec une intention sincère), mon
oreille ne sera point sourde, mon oeil fermé. Je mettrai dans eux,
comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent
l'écouter, ils atteindront lumière après lumière; celle-ci bien
employée, et eux persévérant jusqu'à la fin, ils arriveront en
sûreté.
»Ma longue tolérance et mon Jour de Grâce, ceux qui les négligeront
et les mépriseront ne les goûteront jamais; mais l'Endurci sera
plus endurci, l'Aveugle plus aveuglé, afin qu'ils trébuchent et
tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la
miséricorde[484].»
La réalisation poétique d'une autre personne, du Fils éternel, ne
poussait pas le poète contre le même écueil, mais contre des difficultés
plus grandes peut-être en leur espèce. Le plus habile des poètes, le
plus haut des génies doit se résigner d'avance à ne point représenter en
effet Celui qui nous en a lui-même défiés dans ces mémorables paroles:
«À qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui
donnerez-vous[485]?» Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la
certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au poète une
sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette résignation lui font
défaut lorsqu'il s'agit de produire à l'imagination le Dieu-homme, Celui
dont l'ineffable beauté demande pourtant à être figurée, à devenir
sensible; Celui en qui notre espérance veut voir, même au sein de la
gloire céleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de
l'univers, un frère en même temps qu'un Dieu; Celui-là, en un mot, qu'il
faut faire parler tout à la fois en Dieu et en homme. C'est là, ou je me
trompe fort, que la divination poétique rencontre sa limite; c'est là
que le poète doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa
poitrine, à moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien,
«ne soit celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à son oreille.»
Et véritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme
celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un coeur, qu'on ne peut même
transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la réponse du Fils
éternel à l'appel que son Père vient d'adresser à tous les cieux en
faveur de l'homme tombé:
«Mon PÈRE, ta parole est prononcée: L'HOMME TROUVERA GRÂCE. La
Grâce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le
plus rapide de tes messagers ailés, trouve un passage pour visiter
tes créatures, et venir à toutes, sans être prévue, sans être
implorée, sans être cherchée? Heureux l'Homme si elle le prévient
ainsi! Il ne l'appellera jamais à son aide, une fois perdu et mort
dans le péché: endetté et ruiné, il ne peut fournir pour lui ni
expiation, ni offrande.
»Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI
laisse tomber ta colère; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de
lui, je quitterai ton sein, et je me dépouillerai volontairement de
cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai
satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son
pouvoir ténébreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as
donné de posséder la vie en moi-même à jamais; par TOI je vis,
quoiqu'à présent je cède à la MORT; je suis son dû en tout ce qui
peut mourir en moi...
»Ici, ses paroles cessèrent, mais son tendre aspect silencieux
parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes
mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obéissance filiale.
Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volonté de son
PÈRE[486].»
Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire
cette même sublime tendresse. La contempler, la dépeindre semble être le
délice du poète, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La
parole manquerait plutôt sur ses lèvres que la plus suave onction à sa
parole, pour exprimer cette charité par qui le monde est sauvé, par qui
la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli.
«Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoyé à la fois Juge et
Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncé pour
ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus
devant lui, exposés à l'air qui maintenant allait souffrir de
grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la
forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses
serviteurs; de même à présent comme un père de famille, il couvrit
leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le
serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps
pour vêtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudité
extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup
plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la
déroba aux regards de son PÈRE[487].»
Descendons maintenant sur la terre avec le poète; ou même descendons
plus bas que la terre; car ces êtres mystérieux, ces anges tombés qui se
vengent sur l'homme de leur propre infidélité, ne peuvent être dans le
poème que les diverses images de l'humanité pécheresse, se glorifiant
dans sa chute, se faisant un empire de son péché; ce serait même, si un
tel sujet ne se refusait également à l'art et à la pensée, ce serait
l'homme dans la perfection du péché. Mais cette effroyable perfection
que la pensée peut concevoir d'une manière abstraite et que
l'imagination ne saurait se représenter, l'art la répudie; l'absolu, en
aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le
limité, le composé; du moins c'est uniquement à des objets de cette
nature qu'il peut demander la matière d'une composition suivie et
graduée. Milton n'a pu faire de ses démons que des hommes; chacun d'eux
est un vice humain, mais élevé à son idéal. Ne pouvant présenter dans la
personne de nos premiers parents que le péché dans son germe et à son
début, il a réservé les anges de l'abîme pour la peinture d'une
dépravation accomplie, qui en est venue à s'avouer à elle-même, qui
s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, répand de son
superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des
créatures intelligentes l'épouvantable royauté du péché. Au fond le mal
qui éclate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui
qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'était pas
possible à Milton d'attacher deux notions à l'idée du péché, qui, dans
tous les êtres où il règne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu à la
place de Dieu même; il ne pouvait échapper à la nécessité de donner au
péché dans les démons les mêmes caractères et les mêmes conséquences
qu'au péché dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: «méchant, et par
conséquent faible[488],» qu'il applique à Satan, est emprunté à la
connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous représentent
ce que serait le péché dans un monde de péché, où nul exemple, nulle
influence d'un genre opposé, n'en réprimeraient l'expansion illimitée;
on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphère du mal, ne respirant
de tous côtés que ce qui est identique à sa propre substance; atmosphère
où le pécheur, selon l'énergique expression du poète, finit par
ressembler parfaitement à son péché[489].
Tels sont, chez Milton, les princes de l'abîme; mais comment ne pas
remarquer que celui qu'ils ont mis à leur tête et qui dirige tous leurs
mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre
émotion que celle du péché, quelque autre joie que celle du mal? Il ne
suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la poésie du
personnage et le drame de son caractère tiennent presque tout entiers à
ce conflit intérieur: Milton lui-même n'accepterait pas cette apologie;
il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le génie de Milton
veut ici un éloge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'âme
de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et même pour la
pitié, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se
révolte contre sa déchéance; il a un profond souvenir, un regret amer du
ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le
royaume des démons. Il y a des démons plus dégradés, plus vils, mais nul
n'est capable de haïr comme lui; et cette haine le relève; car il y a
quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'égoïsme; la haine
est du moins un sentiment, l'égoïsme est l'absence de tous les
sentiments, l'égoïsme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en
présente, plus impitoyable, plus féroce que la haine; il est l'enfer
dans l'enfer; mais quand l'égoïsme et la haine sont en concurrence pour
le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or,
Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan
hait parce qu'il est encore capable de lumière; par la haine il achève
et consacre son éternelle perdition; en creusant l'abîme de la race
humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable voeu: «Plutôt
être le premier dans l'enfer que d'obéir dans le ciel[490],» il le verra
accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conçu.
Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure
exclusivement aux démons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer,
à sonder les mystères de l'existence et les secrets incommunicables de
la Divinité.
«En discours plus doux encore (car l'éloquence charme l'âme, la
musique les sens), d'autres assis à l'écart sur une montagne
solitaire, s'entretiennent de pensées plus élevées, raisonnent
hautement sur la Providence, la Prescience, la Volonté et le
Destin: Destin fixé, Volonté libre, Prescience absolue; ils ne
trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux
labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la
félicité et de la misère finale, de la passion et de l'apathie, de
la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie!
laquelle cependant peut, par un agréable prestige, charmer un
moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse
espérance, ou armer leur coeur endurci d'une patience opiniâtre
comme d'un triple acier[491].»
Il n'y a rien à ajouter à ce passage, où Milton a fait des spéculations
d'une philosophie aride et téméraire l'amusement de l'enfer et un moyen
d'endurcissement pour les démons eux-mêmes.
Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux
démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au
même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les
caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin
de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce
prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le
bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions
dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a
généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir
le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la
supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe
d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de
cette autre humanité.
Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie
que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur
appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons
n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu
des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres
un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce
caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les
démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée
qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une
condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons
ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter;
car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des
suppositions téméraires.
C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre,
le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi
longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair
corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite
et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi,
mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les
ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le
précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du
_Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à
des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la
limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus.
Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche
était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien
que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé,
pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_
distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il
pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là
même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois,
lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu
et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.
Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans
mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et
s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le
triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du
_moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des
choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la
lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une
équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être
mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du
premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En
aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne
pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point
compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même
aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa
promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence
pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre
dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la
gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui,
tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre
devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins
réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que
soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif
se faisant absolu.
Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au
point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux
vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au
matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le
panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour
toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait
le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre
avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque
homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre
part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il
se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd,
par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de
signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un
non-sens, une non-valeur.
Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou
plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète
qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction
philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son
poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie
même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec
quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits,
ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction
vivante et la substance palpable des théories que nous venons de
rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité
individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux
pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs
qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous
êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans
toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations,
dans toute la majesté de sa collective infortune.
Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus
importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur
de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre
histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie
sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale,
éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute
méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur
attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des
rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation
donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus
simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute
relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée
morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans
Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence,
celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait
que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la
chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de
la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte
succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à
ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est
promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des
sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein
de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble
conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu;
le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché
les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà
les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et
délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand
poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les
entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers,
en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir,
on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on
s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans
l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on
fait involontairement, de la pensée et du coeur, tout le chemin qu'on
leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation
deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même
asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on
voudrait faire sa propre histoire:
«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il
nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là
de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon,
baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs
poussés par des coeurs contrits en signe d'une douleur sincère et
d'une humiliation profonde[493]?»
Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je
relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux
exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine
et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il
ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont
le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la
face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces
grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de
l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la
candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se
retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut
s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle,
qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les
plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les
leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de
rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer
qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et
définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports
et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout
cet idéal de la femme si défiguré dans nos moeurs. La singulière
combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie,
pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a
déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra
dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la
vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois
sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être
reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a
fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la
religieuse félicité.
Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer),
quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du
_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de
lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur
un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux
qui n'a su voir dans le poème de Milton
Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],
quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne
ressemblent guère à des hurlements.
D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont
éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de
lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à
quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense
tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt
effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à
rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et
cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du
poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis
_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse
joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute
créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître
sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient
les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la
lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère:
cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de
péché, fut-elle jamais autre chose?
Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé,
Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui
porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.
Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux!
qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de
la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but!
qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non
pour mourir!
Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la
douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse
cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il
n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se
sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa
limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été
plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins
prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi
seul, et le désespoir est le dernier asile des forts.
Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine
sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes
les plus cruelles. Je parle du péché!
Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il
sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et
des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre,
héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le
bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il
parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans
cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si
volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se
roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le
principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime.
Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi
pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler
de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé?
Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre
la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point
d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et
tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes
images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les
autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir,
n'en ait tiré pour eux que des anathèmes.
Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de
quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le
chef-d'oeuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui
trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa
vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre
humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé,
celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et
sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis
retrouvé.
On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire
l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on
dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient
naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes?
Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse?
Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la
critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je
déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant
frappé dans la société que la distribution de la joie et de la
tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur
morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à
l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la
paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la
question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des
ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme
d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un
monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût
tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour
l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde
où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses
chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous
prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on
_s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la
littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit
être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un
vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la
seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature?
Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante.
Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse
enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse
tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans
peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la
tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et
important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme
elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui
ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la
tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des
sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du
monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve
prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde
répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous
avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires;
ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique
exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et,
sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.
Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté
qui naît sans effort d'un coeur content, et qui est comme le timbre
naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne
trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté,
et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos
discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos
travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris,
convenez-en, quoique le coeur le plus honnête et l'âme la plus heureuse
s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à
l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent;
convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en
appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au
sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc,
après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point
lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus
content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les
auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les
personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs
terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères.
Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien
souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des
scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent
l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la
société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est
pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances
mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des
lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois
sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle
brille le chef-d'oeuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée
chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des
larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et
s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à
de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en
la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des
faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des
faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont
les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur
poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus
tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en
délivrer.