DEUXIÈME ARTICLE[447]

À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de

composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de

l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment

pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des

_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve

parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au

milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont

inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au

milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure

familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant

par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami,

s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec

une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient

morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant

presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées

dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées

factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je

quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de

l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le

terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région

lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont

été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps;

région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences

et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec

ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète

qui m'en a rappris le chemin!

Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de

vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris

l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle.

Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur

de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des

entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le

tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves

il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du

moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la

nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les

écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes

ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs

du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres

conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les

croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il

est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à

l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et

souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa

belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme

poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre

vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine,

intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une

autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans

tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant,

l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour

entrer dans sa pensée.

Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de

reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;

et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de

grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme

la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de

vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité

suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen

de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce

qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue

n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle

peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.

Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de

l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant

d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne

puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins

sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des

vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité

a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,

le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse

défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien

ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne

signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du

langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se

penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages

qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de

se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui

n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité

intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit

d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée

nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe

qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera

guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la

pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut;

très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se

sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand

est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne

peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.

Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De

tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;

leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font

reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des

diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont

les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde

d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres

puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous

rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les

montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»

Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique

langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur

place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien,

malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut

cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la

candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche

au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de

Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le

distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans

la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle

de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour

ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails.

La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne

détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau.

Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque

image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment

et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le

niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449].

Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble

qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur

part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible

à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être

venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait

tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent

alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les

curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas

les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent

comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.

Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait

qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style

était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de

l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à

faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens

d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela

supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un

admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est

incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la

force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie

l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs

écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous

admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette

action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions

continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je

ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets,

autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion

dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style

de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve

du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style

prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.

Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques

passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet

auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si

tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout

seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la

clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et

que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce

de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus

chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu

avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il

accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence

donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que

l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.

Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette

tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du

néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des

_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en

obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus

svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je

m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans

le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes!

Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct

et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la

matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse

plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en

habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude,

un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et

d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire.

Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux

effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours

remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours

de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art

des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu

à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le

rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.

En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines

littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que

nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité

auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui,

s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour

les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur

l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée,

mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa

force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.

On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne

pouvoir multiplier:

«Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres;

que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont

point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a

seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus

beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La

perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute

l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,

comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes

_humaines_ qu'un colosse égyptien.

»La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le

fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais

ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien

de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un

conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus

habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire

en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?...

Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits

ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire

pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les

vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les

larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y

mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux

Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans

le remords[450].»

«Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il

ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi

beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans

ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la

paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»

«La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup

moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine

n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de

Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts...

L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit

de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la

décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des

petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à

tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus

peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces

fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme

matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public,

matérialisé lui-même, l'exige[452].»

«Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau

et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique

gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes

sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare

jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais

pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de

Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas

toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques

est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de

l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»

«Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du

Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle

doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit

et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus,

_passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu:

ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le

cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations

qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce

moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà

pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils

soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie.

Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble

n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer

qu'un instant[454].»

Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de

Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en

général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure

qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de

s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de

généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.

Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie

largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais

pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris,

a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a

communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la

religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner

à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte,

qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du

coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et

précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la

vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette

poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a

produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il

eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le

caractère.

Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le

rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui

d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce

qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et

professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui

ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de

système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les

jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec

son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès

d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur.

Voici un exemple de ces justices sommaires:

«Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise,

lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de

forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que

par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du

génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces

maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de

l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le

commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale

d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»

Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans

l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de

vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un

sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur,

qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la

hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus

clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité

païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute

païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un

flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble

jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité

chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à

l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien

contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas

dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se

trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme,

où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes

sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur

le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que

j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant

que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui

l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de

substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a

joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux

éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait

entièrement composé.

C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres

une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il

n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de

conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité.

Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une

grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en

elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense

que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances

sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de

chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des

formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment

averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent

l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent

incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le

rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce

que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le

catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le

protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à

l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa

communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut

ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe

pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est

bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées

vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la

pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un

long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps

en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à

devenir sensibles.

En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en

France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que

fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de

la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens

modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne

croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui

s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une

puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la

veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils

défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent

d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels

le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et

sont reconnus.

La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une

date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements

sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée

des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour

exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant

abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que

soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les

dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance

chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi

les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la

Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que

je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du

catholique de naissance.

L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux

et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le

grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de

Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a

effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui

inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon

homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le

jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait

tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M.

Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la

personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de

Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste.

Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les

jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à

Rome:

«Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes...

avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était

auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas

cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en

Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs

de la cour de Rome[459].»

Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit

de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en

chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ

les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des

intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile,

vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins

d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et

à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les

institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées;

c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter

remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus

philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est

l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que

s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout

au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa

réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en

soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce

reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de

Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du

Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme

tient pour petites, et quelles il appelle grandes?

Nous lisons ailleurs:

«Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui

le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la

Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions,

désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses

propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui

cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire.

Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»

Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se

pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si

s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,

Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre

au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était

dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une

popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que

Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé

petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il

pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que

la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes

choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou

notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire

distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses

principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la

conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une

pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les

grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre,

que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que

ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai

et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,

et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les

dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie

lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du

dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus

grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés.

L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en

renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses

convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que

d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos

spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en

littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].»

Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que

Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que

lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en

contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de

n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il

permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever

au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent

mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier

l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop

de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les

rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de

leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement

rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de

mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus

effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.

«La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes

destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre.

Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété,

pour bâtir un temple à Minerve[462]?»

Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient

pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs

principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs

auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à

la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la

basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix

qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic

des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre,

démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne

sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre

Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva

la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait

supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit

du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe:

quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?

Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions

catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que

nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos

principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins

qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du

christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et

croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des

erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que

d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous

voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge,

montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce

chemin serait celui de l'avenir.

L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble

vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit

s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le

soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le

sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui,

comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et

l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets,

perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets

subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le

concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour

l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur,

plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul

possède[463].»

Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce

désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de

terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse

et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son

attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est

point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,

ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut

tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux

plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus

redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les

airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît

appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont

été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous

des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des

peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le

chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la

condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à

l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une

nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes,

la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au

chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.

Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut

justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il

faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre

les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les

saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion

positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par

devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur

la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications

terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels

sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur

nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté

organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà

pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le

nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société

civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit

être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La

démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la

société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire

que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien;

dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.

Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la

_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,

que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce

n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les

imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher

l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel:

le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa

justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra

pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas

comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour

l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous

demandons de lui.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 48 / 61 题