À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de
composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de
l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment
pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des
_albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve
parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au
milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont
inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au
milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure
familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant
par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami,
s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec
une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient
morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant
presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées
dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées
factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je
quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de
l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le
terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région
lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont
été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps;
région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences
et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec
ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète
qui m'en a rappris le chemin!
Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de
vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris
l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle.
Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur
de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des
entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le
tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves
il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du
moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la
nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les
écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes
ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs
du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres
conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les
croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il
est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à
l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et
souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa
belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme
poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre
vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine,
intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une
autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans
tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant,
l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour
entrer dans sa pensée.
Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de
reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;
et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de
grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme
la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de
vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité
suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen
de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce
qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue
n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle
peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.
Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de
l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant
d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne
puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins
sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des
vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité
a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,
le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse
défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien
ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne
signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du
langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se
penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages
qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de
se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui
n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité
intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit
d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée
nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe
qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera
guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la
pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut;
très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se
sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand
est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne
peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.
Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De
tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;
leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font
reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des
diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont
les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde
d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»
Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique
langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur
place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien,
malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut
cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la
candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche
au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de
Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le
distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans
la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle
de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour
ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails.
La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne
détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau.
Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque
image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment
et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le
niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449].
Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble
qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur
part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible
à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être
venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait
tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent
alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les
curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas
les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent
comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.
Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait
qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style
était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de
l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à
faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens
d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela
supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un
admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est
incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la
force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie
l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs
écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous
admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette
action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions
continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je
ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets,
autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion
dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style
de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve
du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style
prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.
Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques
passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet
auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si
tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout
seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la
clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et
que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce
de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus
chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu
avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il
accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence
donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que
l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.
Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette
tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du
néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des
_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en
obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus
svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je
m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans
le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes!
Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct
et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la
matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse
plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en
habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude,
un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et
d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire.
Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux
effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours
remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours
de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art
des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu
à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le
rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.
En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines
littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que
nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité
auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui,
s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour
les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur
l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée,
mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa
force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.
On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne
pouvoir multiplier:
«Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres;
que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont
point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a
seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus
beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La
perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute
l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,
comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes
_humaines_ qu'un colosse égyptien.
»La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le
fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais
ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien
de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un
conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus
habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire
en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?...
Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits
ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire
pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les
vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les
larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y
mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux
Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans
le remords[450].»
«Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il
ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi
beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans
ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la
paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»
«La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup
moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine
n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de
Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts...
L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit
de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la
décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des
petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à
tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus
peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces
fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme
matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public,
matérialisé lui-même, l'exige[452].»
«Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau
et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique
gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes
sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare
jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais
pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de
Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas
toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques
est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de
l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»
«Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du
Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle
doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit
et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus,
_passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu:
ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le
cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations
qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce
moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà
pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils
soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie.
Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble
n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer
qu'un instant[454].»
Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de
Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en
général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure
qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de
s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de
généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.
Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie
largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais
pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris,
a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a
communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la
religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner
à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte,
qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du
coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et
précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la
vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette
poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a
produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il
eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le
caractère.
Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le
rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui
d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce
qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et
professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui
ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de
système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les
jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec
son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès
d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur.
Voici un exemple de ces justices sommaires:
«Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise,
lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de
forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que
par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du
génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces
maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de
l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le
commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»
Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans
l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de
vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un
sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur,
qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la
hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus
clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité
païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute
païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un
flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble
jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité
chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à
l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien
contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas
dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se
trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme,
où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes
sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur
le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que
j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant
que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui
l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de
substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a
joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux
éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait
entièrement composé.
C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres
une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il
n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de
conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité.
Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une
grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en
elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense
que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances
sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de
chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des
formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment
averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent
l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent
incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le
rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce
que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le
catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le
protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à
l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa
communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut
ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe
pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est
bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées
vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la
pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un
long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps
en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à
devenir sensibles.
En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en
France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que
fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de
la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens
modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne
croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui
s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une
puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la
veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils
défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent
d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels
le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et
sont reconnus.
La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une
date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements
sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée
des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour
exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant
abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que
soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les
dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance
chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi
les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la
Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que
je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du
catholique de naissance.
L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux
et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le
grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de
Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a
effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui
inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon
homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le
jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait
tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M.
Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la
personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de
Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste.
Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les
jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à
Rome:
«Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes...
avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était
auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas
cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en
Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs
de la cour de Rome[459].»
Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit
de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en
chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ
les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des
intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile,
vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins
d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et
à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les
institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées;
c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter
remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus
philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est
l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que
s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout
au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa
réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en
soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce
reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de
Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du
Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme
tient pour petites, et quelles il appelle grandes?
Nous lisons ailleurs:
«Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui
le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la
Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions,
désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses
propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui
cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire.
Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»
Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se
pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si
s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,
Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre
au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était
dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une
popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que
Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé
petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il
pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que
la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes
choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou
notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire
distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses
principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la
conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une
pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les
grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre,
que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que
ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai
et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,
et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les
dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie
lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du
dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus
grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés.
L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en
renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses
convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que
d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos
spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en
littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].»
Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que
Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que
lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en
contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de
n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il
permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever
au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent
mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier
l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop
de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les
rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de
leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement
rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de
mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus
effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.
«La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes
destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre.
Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété,
pour bâtir un temple à Minerve[462]?»
Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient
pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs
principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs
auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à
la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la
basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix
qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic
des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre,
démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne
sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre
Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva
la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait
supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit
du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe:
quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?
Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions
catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que
nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos
principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins
qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du
christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et
croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des
erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que
d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous
voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge,
montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce
chemin serait celui de l'avenir.
L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble
vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit
s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le
soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le
sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui,
comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et
l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets,
perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets
subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le
concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour
l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur,
plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul
possède[463].»
Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce
désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de
terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse
et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son
attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est
point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,
ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut
tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux
plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus
redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les
airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît
appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont
été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous
des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des
peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le
chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la
condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à
l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une
nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes,
la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au
chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.
Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut
justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il
faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre
les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les
saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion
positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par
devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur
la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications
terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels
sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur
nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté
organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà
pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le
nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société
civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit
être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La
démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la
société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire
que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien;
dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.
Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la
_démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,
que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce
n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les
imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher
l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel:
le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa
justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra
pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas
comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour
l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous
demandons de lui.