L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé
notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous
comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et
il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise
textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se
fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études
historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il
recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études
historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits.
Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce
plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que
l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez
d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en
enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent
paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car
personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif
des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa
tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre
longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier?
Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres,
liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se
plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les
mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce
qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce
qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à
consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais
cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue,
qui est du ressort de la critique littéraire.
Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les
salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en
cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte
royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait
un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de
fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne
remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition
historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette
plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres
auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit
Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la
patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire
littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne
s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son
chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité
pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité
est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure
et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité
substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une
oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se
donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour,
d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des
parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était
probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même
entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_
et les _Martyrs_.
Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à
une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature
anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de
l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore
de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la
critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il
peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de
Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un
mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse
de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait
asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la
renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste
incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence
de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces
noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention
négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font
masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses
ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de
Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de
police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.
Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait
être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand
que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement,
mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,
je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son
frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son
vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas
certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même
être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est
d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne
s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de
l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second;
l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même
homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à
demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à
nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire
ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.
Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la
forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète.
Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de
ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est
à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le
poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres
grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres
indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie,
même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un
chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note
dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au
caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement
que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les
principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se
hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et
mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous
croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il
l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer
ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions
de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni
s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème
entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas
une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les
idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des
notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont
rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière
d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui
songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se
demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment
humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si
entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi
solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le
principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût
être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans
contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée;
mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec
moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique
serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous
semble, devraient une fois être examinées[446].