PREMIER ARTICLE[439]

L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé

notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous

comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et

il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise

textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se

fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études

historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il

recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études

historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits.

Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce

plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que

l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez

d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en

enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent

paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car

personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif

des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa

tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre

longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier?

Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres,

liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se

plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les

mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce

qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce

qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à

consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais

cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue,

qui est du ressort de la critique littéraire.

Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les

salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en

cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte

royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait

un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de

fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne

remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition

historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette

plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres

auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit

Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la

patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire

littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne

s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son

chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité

pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité

est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure

et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité

substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une

oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se

donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour,

d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des

parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était

probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même

entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_

et les _Martyrs_.

Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à

une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature

anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de

l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore

de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la

critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il

peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de

Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un

mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse

de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait

asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la

renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste

incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence

de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces

noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention

négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font

masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses

ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de

Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de

police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.

Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait

être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand

que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement,

mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,

je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son

frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son

vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas

certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même

être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est

d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne

s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de

l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second;

l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même

homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à

demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à

nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire

ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.

Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la

forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète.

Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de

ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est

à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le

poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres

grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres

indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de

Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie,

même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un

chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note

dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au

caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement

que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les

principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se

hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et

mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous

croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il

l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer

ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions

de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni

s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème

entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas

une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les

idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des

notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont

rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière

d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui

songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se

demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment

humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si

entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi

solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le

principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût

être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans

contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée;

mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec

moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique

serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous

semble, devraient une fois être examinées[446].

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 47 / 61 题