«qu'il avait désiré de dire les choses du mystère à celle qu'il
aimait déjà comme le soleil[290],» et que «le génie des airs
secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins[291];»
à la bonne heure, quoiqu'il soit étrange que l'homme qui a conversé avec
Fénelon et qui reproduit si fidèlement le langage du Père Aubry, puisse
encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira;
mais qu'après avoir parlé «de la chevelure bleue du génie des airs» il
ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala
«qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de
passionné, dont l'attrait était irrésistible; qu'elle joignait à
cela des grâces plus tendres, et qu'une extrême sensibilité, unie à
une mélancolie profonde, respirait dans ses regards[292];»
surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:
«Périsse le Dieu qui contrarie la nature[293]!»
Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent guère de la
nature; ce mot même n'existe pas pour eux; c'est à peine s'il existait
pour les Français du siècle de Louis XIV dans le sens que lui donne
Chactas.
Après tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveauté
même de leur langage, font regretter un peu moins l'intérêt qui
résulterait de caractères bien dessinés. Il est presque dommage que
l'auteur ait essayé de combler cette lacune, au moins pour ce qui
concerne Atala, dont il a voulu, d'une façon quelconque, marquer
l'origine et la nature européennes[294]. Au lieu de peindre ce
caractère, il le définit, et rien dans ses récits ne vient à l'appui de
cette définition. C'est ainsi qu'il nous parle «de l'élévation de son
âme dans les grandes choses, et de sa susceptibilité dans les
petites[295];» c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement
pour ce que nous en pouvons connaître, «d'avoir beaucoup tourmenté
Chactas par son orgueil et par ses caprices[296].» Où donc l'auteur
a-t-il pris cela? Je déclare, moi, qu'Atala me paraît la plus douce et
la meilleure fille du monde; tout le récit en fait foi; et quand elle
serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le
voyons pas? En matière de poésie ou de roman, que les auteurs en soient
bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.
Il est presque inutile de remarquer que là où les caractères et les
passions mêmes font défaut, il ne peut y avoir une véritable action. Ce
défaut, dans _Atala_, est habilement dissimulé; mais une exacte analyse
du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait à nu.
L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop
sommaire, et peut-être n'y en a-t-il pas de meilleure critique que
l'épisode de _Velléda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que
sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle différence, et
que _Velléda_ est à la fois plus pathétique et plus raisonnable
qu'_Atala_!
Le livre a une prétention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi;
mais sitôt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien!
qu'enseigne-t-il par la bouche du Père Aubry, qui représente le
vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala
pouvait être relevée de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hélas!
dans le cas contraire elle l'aurait su trop tôt; en sorte que si
l'ignorance a été funeste, la connaissance, d'une autre manière, l'eût
été aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte.
Voilà le premier chapitre de la sagesse du Père Aubry. Le second est un
discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus
clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les
plus heureux sont à plaindre, «que les reines ont été vues pleurant
comme de simples femmes,» que la déception est au fond de tout et même
des affections les plus tendres, attendu «qu'il y a toujours quelques
points par où deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent
à la longue pour rendre la vie insupportable,» et que si Atala savait ce
que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle eût de
jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots
de la robe éclatante des vierges qu'elle va revêtir dans le séjour des
élus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur
céleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera
pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la
communion, l'extrême-onction, quelques formalités qu'elle accomplit ou
plutôt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux
idées, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extérieurs ne
peuvent être que l'emblème, ou du moins qui seuls peuvent communiquer
aux emblèmes une grâce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute
est sous-entendu; mais, à l'époque où écrivait M. de Chateaubriand,
était-il encore ou était-il déjà temps de sous-entendre? Non, il fallait
s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catéchisme au bout
d'un roman, et l'auteur avait trop de goût pour terminer un roman par un
catéchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette
histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:
«Vous offrez tous trois, dit-il (la mère d'Atala, Atala elle-même
et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mère), un terrible
exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumière en
matière de religion[299].»
La leçon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reçue; mais
était-ce bien de celle-là que l'époque avait le plus pressant besoin?
On ne s'étonne guère que Chactas, ainsi catéchisé, ait différé pendant
plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite à son amante et au Père
Aubry, de devenir chrétien; mais on s'étonne pourtant qu'il ne soit pas
chrétien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-être
que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrément du lecteur, faire
parler Chactas en sauvage, a, de son autorité privée, différé la
conversion de cet idolâtre? Comment n'est-il pas chrétien, comment, du
moins, est-il encore idolâtre, celui qui parle ainsi:
«C'est de ce moment, ô René, que j'ai conçu une merveilleuse idée
de cette religion qui, dans les forêts, au milieu de toutes les
privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortunés; de
cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions,
suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le
secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidélité des
ombres[300].»
Et ailleurs:
«Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de
mûrier; les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la
croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se puise
dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le
vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes
herbes; le mystère commence.
»L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient.
Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par
tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son
premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce
moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô
magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite,
pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance
d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous
nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne
descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon
coeur[301].»
«Elle triomphait cette religion divine[302],»
s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala
«une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui
dit: c'est la volonté de Dieu:
«Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu
de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé
moi-même[304].»
Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père
Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui
lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en
étonne lui-même, et il a de quoi:
«Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien?
Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à
présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas
tarder plus longtemps[305].»
Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens
qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés
de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir
à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la
morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières
superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien,
cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le
comprendre?
Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout
dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs
couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le
présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de
l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux
personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas
naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte.
Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si
suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se
heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide,
si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de
cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où
tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce
qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des
personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de
l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble
que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui
ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue
naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées
ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette
confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle
s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout
naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est
qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en
dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas
s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est
absolument faux.
Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur
nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien
n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur
d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à
la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne
voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer
naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition
reparaître la fameuse phrase: «Orage du coeur, est-ce une goutte de votre
pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser
«le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples
comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami:
«Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma
tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité
de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore
aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»
L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait
de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en
son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:
«Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort
instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du
désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la
douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»
Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du
dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est
avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité
à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là
sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est
le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré
même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un
sauvage ému dira-t-il:
«Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit
printemps[312].»
Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre
de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il
n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une
large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon coeur...» Mais je ne veux pas
toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier.
Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle
est la force de la simplicité.
M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle
aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai
accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous
lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur
d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des
noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient
essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de
remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a
plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et
malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que,
devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit
en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de
Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est
pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de
nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de
Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop
peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de
Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi
dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir,
et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs.
Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les
mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins
distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges
d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.
C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si
elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de
plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé
un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela,
quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures,
peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau
analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_
dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et
peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des
êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu
sa réalité dans le coeur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne
sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu,
tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un
enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une
âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines
ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est
déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était
vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à
ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et
qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau
génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le
caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce
dangereux talent n'est-il pas un talent immense?
Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais
quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de
Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son
pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de
la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se
distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se
réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même;
elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la
nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie
dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque
chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont
pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable
entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi,
vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les
impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un
mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage
bien connu, et il n'en est pas moins beau:
«Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle
harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût
dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du
désert[314].»
Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle
hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:
«Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes
démesurées[315].»
_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous
paraît aussi beau que hardi.
Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours
critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et
gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme
cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique
tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:
«Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous
l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide
losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les
nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur
coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et
des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La
foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une
chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée
assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste
embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses
ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus
formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le
hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la
chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les
eaux[316].»
Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau.
D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve
que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre
que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial,
et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple,
et fort court, au moins pour me faire comprendre:
«Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers
erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux
des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»
Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La
poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a
reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre
chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète
observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de
Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.
Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante,
de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si
l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez
l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à
Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme
celles-ci:
«La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les
feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles
on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout
s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du
désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du
vent dans la forêt.
»C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se
réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre
les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture.
Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans
les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»
Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu
de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du
dix-neuvième siècle.
Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans
les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là
plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous.
J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du
genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des
restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment
poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la
candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité
affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes
au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre époque ait vu
éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec
personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si
l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez
romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une
vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette
grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la
civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons
bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point,
disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge
d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de
l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée
sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les
abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces
solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes
impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés:
«Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc,
vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la
chanson d'Atala fugitive dans le désert.
«Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises,
au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes
solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.
»Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette
scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une
voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie
absente:
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des
Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous
pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de
pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille
fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et
le soleil de ma savane, l'avez-vous?
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied
tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le
voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à
la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande
l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur
reprend son arc et retourne au désert!
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!
»Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres
épanchements du coeur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la
vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté
leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le
soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la
religion.
»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger,
et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»
L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il
est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en
est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve
l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son
fils:
«Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel
elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs
rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums
les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs,
de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la
branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la
dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que
cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos
campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et
je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces
mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que
balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait
entendre sa plaintive mélodie[321].»
Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et
la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais
plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On
ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322].» Ceux-là, en
effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur
lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas
le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux
des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a
frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain
que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de
Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la
musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus
tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le
cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:
Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323].
Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut
résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien
des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à
M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui
s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question.
Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est
plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce
de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de
chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est
sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les
prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres
procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de
toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.
Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La
veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au
culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les
titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour
donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public,
un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme
doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une
production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne,
mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel
est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel
est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange
prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on
considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à
l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas
pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel
est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette
manière-là? Quelle sera la gravité de l'oeuvre apologétique dont _Atala_
est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut,
pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première,
que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait
déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de
l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a
d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se
pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et
plus concluant.