Atala.
Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce
qui est nécessaire à mon dessein. Sa mère, femme pieuse, était morte
avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai
historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par
une soeur également pieuse, et qu'il devait perdre bientôt après, quelles
avaient été les dernières angoisses et les prières suprêmes d'une mère
qu'il vénérait profondément. Quelque idée que je me fasse de la
dogmatique de M. de Chateaubriand, je déclare que je ne suis pas de la
force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses
opinions à la nouvelle de cette mort, précédée, si on peut s'exprimer
ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement à ce qu'il nous raconte,
oui, pieusement, parce que ce serait être non seulement injuste envers
lui, mais impie envers l'humanité, que de ne pas le croire; et non
seulement je ne suis pas étonné, mais je suis profondément touché
lorsque, dans la préface du _Génie du Christianisme_, je l'entends dire,
avec ce ton simple qui est celui de la vérité:
«Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont
aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en
admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs
rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de
quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les
sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le
délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime
mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est
servie pour me rappeler à mes devoirs.
»Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des
cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un
grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes
égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume:
elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette
religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le
dernier voeu de ma mère: quand la lettre me parvint au delà des
mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des
suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau,
cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je
suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de
grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur:
j'ai pleuré, et j'ai cru[283].»
C'était en 1798, un an après la publication de l'_Essai_. Il est
impossible de ne pas croire que, dès ce moment, M. de Chateaubriand
conçut le dessein de son grand ouvrage et mit la main à l'oeuvre. J'ose
dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne présageait que
l'apparition de cet ouvrage dût coïncider avec le rétablissement des
cultes chrétiens en France. Le christianisme, en 1798, était encore
proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps à
l'être. Le dessein de M. de Chateaubriand était donc, il faut le dire,
un dessein généreux, et son oeuvre, qu'on a appelée une oeuvre de
circonstance, l'était en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot.
Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens
amis, au nombre desquels était La Harpe, rappelèrent en France M. de
Chateaubriand, son travail était déjà avancé; mais l'épisode d'_Atala_
était seul en état de paraître. Or, cet épisode d'_Atala_, si l'on
considère l'époque où il parut, et les idées dont il est plein, était le
_Génie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'était pas encore
rétabli, puisque dans la première édition de ce petit ouvrage, l'auteur
rend hommage à un gouvernement, «qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion
paisible, et sous lequel il est permis de prendre la défense du
christianisme[284].» Je ne dirai pas qu'il y avait du courage à défendre
la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'à
établir une chose, c'est qu'aucune espérance personnelle, aucun calcul
intéressé, ne pouvaient se rattacher à la publication d'_Atala_ et du
_Génie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense
pas assez; et tout le monde doit être bien aise que M. de Chateaubriand
ait fait à la fois un beau livre et une action honorable.
Toutefois, l'événement se préparait et se laissait pressentir. Ce
peuple, à qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter
avec enthousiasme tous les préliminaires de la monarchie, et qui, quoi
qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude à l'idée de
l'ordre rétabli celle des autels relevés. Le pouvoir et le culte,
l'autorité politique et l'autorité religieuse, formaient un tout dans
son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association
d'idées, ces deux autorités formaient aussi un tout dans la pensée des
révolutionnaires obstinés, qui ne voulaient pas plus de concordat que de
18 brumaire. Ils avaient cru faire la Révolution contre ce culte
précisément qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la réponse du
général Dumas à Bonaparte, qui lui demandait, lors des fêtes du
Concordat, comment il trouvait tout cela: «Admirable; il n'y manque que
trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous
relevez.» On peut croire que cette objection toucha peu le Premier
Consul, déjà empereur dans l'âme, et qui songeait d'avance à se rendre
ancien en s'entourant de tout ce qui l'était. Il n'avait garde d'oublier
le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue à la liberté,
mais livrée aux périls d'une position officielle. Cromwell eut, en
apparence, cet embarras de moins; mais le culte épiscopal, dont les
souvenirs étaient des prétentions, contribua sans doute à renverser la
dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart.
Au reste Cromwell, quand il eût voulu choisir entre les deux cultes,
n'en était pas le maître; je ne sais si, à la longue, Bonaparte l'eût
été davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rétablissant
l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mérite de
l'initiative.
_Atala_, cependant, précéda d'une année environ, la restauration de
l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonçait
le nouvel écrivain; on l'élevait sur le pavois, avant même qu'il fût
connu; on solennisa son avènement; vous savez tous, Messieurs, avec quel
empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littéraire à
ce néophyte de la gloire. Toutefois le petit livre eût pu se suffire à
lui-même, et de fait,
Il ne dut qu'à lui seul toute sa renommée.
L'acclamation fut immense, les réclamations vives à proportion. Le parti
philosophique, classique en littérature, incrédule en religion,
révolutionnaire en politique, se sentait menacé dans tous ses intérêts à
la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient
assez l'imminence d'un danger qui, assurément, n'était pas tout entier
dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la
violence de quelques-unes ne firent guère que constater l'immensité du
succès.
Ce succès ne peut nous prévenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne
sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prémices d'une
nouvelle littérature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du
_Génie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'état de
l'atmosphère et la direction des vents.
Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_,
quoique l'auteur en ait fait disparaître les plus fortes taches. Ce
petit poème était déjà à peu près dans l'état où nous le voyons, lorsque
Chénier le critiqua. Chénier qui, dans son rapport, garde le plus
inconcevable silence sur le _Génie du Christianisme_, se fait de loisir
pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravité officielle
de son rôle de rapporteur dans l'affaire des prix décennaux. Il y a,
dans cette étude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop
de cette critique verbale ou extérieure dont la facile et déloyale
industrie aurait bon marché du sublime, et même surtout du sublime,
puisqu'elle n'est qu'un appel à cet instinct de moquerie cynique dont
nous portons tous peut-être le principe au dedans de nous[285]. On est à
peu près sûr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le «Père
Aubry est _le chef de la Prière_, qu'il est aussi _l'homme des anciens
jours_, qu'il est de plus _le vieux génie de la montagne_, qu'il est
encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins
_l'homme du rocher_[286].» On a fait rire, mais qu'a-t-on prouvé? Ce
n'est pas que l'analyse de Chénier n'ait des parties judicieuses que
nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette
analyse; nous nous rangeons plutôt, en matière de critique, du côté de
M. de Chateaubriand, qui nous paraît avoir professé les bons principes
dans une page charmante que voici:
«Il était utile, sans doute, au sortir du siècle de la fausse
philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui
nous ont fait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de
réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant
d'idoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne
serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos
jugements ne nous fît contracter une habitude d'humeur dont il
deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen
d'empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait
peut-être d'abandonner la petite et facile critique des _défauts_,
pour la grande et difficile critique des _beautés_. Les anciens,
nos maîtres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple à
suivre. Aristote a consacré le XXIVe chapitre de sa _Poétique_ à
chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homère, et il
trouve douze réponses, ni plus ni moins, à faire aux censeurs;
naïveté charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le goût
était si délicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non
ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve à louer jusque dans
les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du
poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: _Magis oratoribus
quam poetis annumerandus_[287].»
Cependant je serai sévère et détaillé précisément pour qu'il soit bien
prouvé que la perfection négative n'est à peu près de rien dans le
succès d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connaître jusqu'où va le
prestige du talent.
* * * * *
Pour ne pas juger trop sévèrement le sujet d'_Atala_, il est bon
d'oublier que ce roman fait partie du _Génie du Christianisme_, et qu'il
est destiné à résumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez
grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons
donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en
est pas sans intérêt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et
Virginie_, dont le souvenir a certainement préoccupé l'auteur! _Atala_
est l'exagération, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_.
Ici la sainte, l'éternelle loi de la pudeur, là le respect d'un voeu
prononcé par un autre; ici la mort préférée à l'ombre du mal, là le
suicide, c'est-à-dire un crime réel prévenant un crime imaginaire: j'ai
le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mère, et
non au devoir imprescriptible de la chasteté, que la jeune Indienne
offre sa vie en sacrifice. À la lettre il est vrai qu'Atala elle-même a
fait un voeu, mais ce voeu lui a été arraché par la violence. L'intérêt du
dénoûment est préparé dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de
leur enfance et de leurs amours; on les connaît l'un et l'autre; on a
vécu avec eux; chacun d'eux a un caractère, une physionomie morale.
Chactas et Atala n'en ont point, non pas même celle de leur patrie;
s'ils sont trop sauvages pour des prosélytes de la civilisation, ils
sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et
sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites
et générales des Européens du dix-neuvième siècle. Cette même Atala qui
dit, en parlant de sa mère:
«Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit
dans la petite cave garnie de peaux d'où l'on ne sort jamais[288],»
elle dira plus tard:
«Sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports,
j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que,
serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec _les
débris de Dieu et du monde_[289].»