9 janvier.--Deux étudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me
demander la permission d'autographier mes leçons de littérature.
15 janvier.--Troisième leçon de littérature: _Sur l'influence des
Passions_.
19 janvier.--Visite de M. Baillif, étudiant, pour me demander si je
consens à ce que mon cours soit imprimé: j'ai refusé.
Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se réserver pour le
journal de M. Lutteroth. Il écrivait un mois plus tard à ce dernier (14
février):
«Je remets à M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru
(autographiées) de mon cours de littérature française, c'est-à-dire
du fragment de cours que je fais à l'Académie pendant l'absence de
M. Monnard. J'avais un peu espéré que vous pourriez en un pressant
besoin insérer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en
doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paraître que
revues et corrigées, à quoi je m'emploierais de mon mieux quand
vous m'auriez désigné comme propre au _Semeur_ telle ou telle
portion du cours[12].»
Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal était lu non
seulement par le public protestant français, mais aussi par un autre
public, que Sainte-Beuve le suivait de près, que Chateaubriand, Victor
Hugo ne le dédaignaient pas. Vinet désirait agir non seulement dans le
cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires,
mais aussi au dehors. Ambition très légitime.
Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je
suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus
actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sûr c'est que
M. Lutteroth appréciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il
songea même, à quelques temps de là, et à la requête de Mme Vinet, à
chercher un libraire pour les publier en volume.
Voici la lettre que Mme Vinet lui écrivait le 8 avril 1844; elle est
intéressante à plus d'un titre:
«Cher Monsieur,
»Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler
d'une petite affaire d'intérêt. Je viens de chez Mme Olivier[14] où
d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genève;
celle-ci dit que les autographies des leçons de mon mari faisaient
bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un
ne s'en emparât, puisqu'on est tant à l'affût de ce qui est
nouveau. Là-dessus on s'accorda à trouver que mon mari devait se
hâter d'en faire un volume et que je devais aussi en écrire à M.
Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter là-dessus en
vous priant d'en parler à tel libraire que vous voudrez. Je sais
que mon mari a exprimé quelque regret de n'avoir pas tout de suite
imprimé en partageant par chapitres, ou par leçons... M. Forel[16]
croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez
comme mon mari est hésitant et timoré en affaires; il pourrait bien
perdre à réfléchir un temps précieux... Je vous remets donc
celle-là, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette
nouvelle importunité[17]...»
M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine à trouver dès ce moment-là un
éditeur pour le cours sur Mme de Staël et Chateaubriand--et cela eût
empêché les Genevois de songer à s'en emparer, comme les en accuse
l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet.
Celui-ci le refusa.
«Je n'ai pu m'empêcher, écrivait-il à M. Lutteroth le 18 avril, de
gronder un peu ma femme de vous avoir importuné. Il a toujours été,
il est encore bien loin de ma pensée de transformer en livre les
leçons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de
l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuadé que la trop
favorable attente de mes amis serait amèrement trompée. Il faut
pouvoir imprimer à force de talent ou de savoir le sceau de la
nouveauté sur un sujet si familier à tout le monde et je ne crois
pas y avoir réussi; je n'y ai pas même aspiré. D'ailleurs ces
leçons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je
prépare sur la littérature de la Restauration; attendons jusque-là
du moins. Si l'on persiste alors à me conseiller d'imprimer, je me
croirai obligé d'y penser plus sérieusement. Jusque-là, très chers,
trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amitié vous
aveugle...»
Et Vinet revenait à son idée du _Semeur_:
«Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans
le _Semeur_ sera une manière de sonder le terrain. On verra si les
fragments font plaisir, et jusqu'à quel point. N'êtes-vous pas de
mon avis[18]?»
M. Lutteroth ne se mit point en quête de l'éditeur que souhaitait Mme
Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ «les
fragments» que Vinet eût été heureux d'y insérer. Une lettre de Vinet à
Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du
_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas à sa place
dans le journal:
«Quant à mon cours de littérature, j'ai eu tort d'en parler;
laissons tomber cela. Toute autre raison à part, je répugnerais à
publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre où il est mal
traité[19].»
Au surplus, la _Vie de Rancé_ venait de paraître. Vinet allait pouvoir
parler de Chateaubriand à propos d'une _actualité_--comme on dit
aujourd'hui--et non à propos des _Martyrs_, de _l'Itinéraire_, ou
d'_Atala_, vieux de près d'un demi-siècle.
«Je reçois à l'instant la _Vie de Rancé_; je pense qu'il convient
de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas
une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela,
mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqué,
désiré du moins un René chrétien, mais enfin c'est toujours du
Chateaubriand; cela se dévore[20].».
Vinet envoya à M. Lutteroth deux articles sur _Rancé_: nous en
reparlerons. Il est temps de revenir au cours.
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