à rassembler. Vous ne sauriez croire, messire, combien de jalousies a
suscitées autour de moi la faveur royale. Les marchands de cette ville
se sont ligués, contre l'entreprise. Non contents de la décrier, ils ont
tout fait pour débaucher les gens que j'engageais, les cachant ou les
faisant cacher dans l'espérance que je renoncerais à mon dessein.
Y renoncer! à ce dessein, le rêve de toute ma vie! les insensés!
Néanmoins, sans l'ordonnance que j'ai obtenue de la cour de Saint-Malo,
défendant aux bourgeois et négociants de recéler mes mariniers et
compagnons de mer, et sortir leurs navires du port jusqu'à ce que mes
équipages fussent complets, à peine de cinq cents écus d'amende; sans
cette ordonnance qui fut rendue et proclamée le dix-neuvième jour de
l'année dernière, je doute que j'aurais pu réunir le monde nécessaire à
l'expédition. Mais laissons là les doléances, et permettez-moi, messire,
de vous remercier d'être venu pour assister à notre embarquement.
--Par Neptune! je n'aurais eu garde d'y manquer. Et vous croyez, maître,
qu'il aura lieu demain?
--Je le souhaite, dit Cartier, mais il faut que la brise change, et
passe au sud-ouest, le vent favorable pour sortir du golfe. Dans tous
les cas mes mesures sont prises, mes gens enfermés à bord, et j'ai reçu
la sainte communion aujourd'hui. Je pourrais mettre à la voile cette
nuit même...
Comme il prononçait ces paroles, dame Catherine, ne pouvant se contenir
davantage, éclata en sanglots.
--Non, non, tranquillise-toi, ma bonne femme s'écria Jacques; non, je ne
partirai pas cette nuit...
--Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, ait-elle d'une voix
profondément altérée.
--D'ailleurs, continua Cartier, refoulant ses propres émotions et pour
donner un nouveau tour à l'entretien, cette soirée nous la devons à la
gaieté. On célèbre ici les fiançailles de ma pupille Constance Dubreuil
avec mon neveu Étienne Noël; et j'ose espérer, messire, acheva-t-il,
en s'inclinant devant Charles de Mouy, que vous daignerez signer le
contrat.
--Avec plaisir, avec plaisir, dit le vice-amiral; mais où donc sont les
futurs?
--Ce matin, la jeune fille est allée chez une amie, au pardon de Paramé.
Quant à notre gars, comme il s'embarque avec moi, il a dû s'approcher
aujourd'hui des sacrements. Et, après dîner, on l'a envoyé chercher sa
prétendue. Ils ne tarderont pas à arriver... On frappe. Ce sont eux sans
doute, ou messire le recteur qui doit bénir la cérémonie. Gourmette, va
ouvrir.
Saute-en-l'Air avait déjà obéi.
Un robuste jeune homme, haletant, à la mine effarée, parut dans la
salle.
--Constance est-elle rentrée? demanda-t-il d'un ton agité.
--Rentrée! Mais non, répondit dame Catherine, se levant avec inquiétude.
--Ah! mon Dieu! alors que lui est-il arrivé? On ne l'a pas vue de toute
la journée à Paramé, repartit le nouveau venu, avec un accent de douleur
indicible.
CHAPITRE II.
LE DÉPART.
--Que dis-tu là, Étienne? s'écria Jacques Cartier, en se levant; quoi!
on n'a pas vu Constance à Paramé?
--Non, mon oncle, pas de la journée! répondit le jeune homme, les larmes
aux yeux.
--Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore! s'exclama la maîtresse de
la maison, en joignant les mains.
--Min Gieu, ça n'est pas possible! ça n'est pas possible! grommelait
Jean Morbihan d'un air consterné.
La vieille nourrice, étant sourde, regardait cette scène avec une sorte
d'hébétement, et cherchait à en deviner la signification. Le mousse
riait malicieusement sous cape, en prenant grand soin de n'être pas
remarqué. L'étonnement se peignait sur les traits du reste de la
compagnie.
--Voyons, reprit Cartier, s'adressant à son neveu, ne pleure pas comme
un enfant. Constance n'est point perdue; On la retrouvera. Tu es allé
chez les dames Moreau?
--Mais oui, mon oncle.
--Et on t'a dit?
--On m'a dit que Constance n'était pas venue au pardon, comme elle
l'avait promis.
--Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment...
--Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affolée, interrompit maître
Jacques. Constance n'a pu s'égarer. Il y a tout au plus une lieue d'ici
à Paramé. Elle a fait cent fois le chemin...
--Mais les routes sont bien peu sûres, en ces temps! observa dame
Catherine.
--Si le village où elle devait se rendre est près d'ici! intervint
Charles de Mouy, avec un geste rassurant.
--Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille aura changé d'idée
et sera allée visiter d'autres amis, dans quelque paroisse voisine.
C'est une intrépide marcheuse... un caractère et un corps de fer.
--Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse, remarqua tristement
Catherine.
--Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis une huitaine, la jeune
demoiselle était brumeuse comme une matinée de mars, dans l'île où elle
est née, da oui!
--Que dis-tu là? lui cria Cartier.
--Oh! rien, rien en tout, répondit le vieux marin, reprenant de plus
belle ardeur le rapiécetage de sa botte.
De temps à autre, Lucas glissait un regard sournois sur les assistants.
--Je vous demande bien pardon, messire, dit maître Jacques à Charles de
Mouy...
--Je vous comprends. Vous allez vous mettre à la recherche de votre
pupille. Avez-vous besoin de mes services? Je laisserai mes gens à votre
disposition.
--Merci pour cette offre bienveillante, répondit Cartier; elle ajoute
encore à ma dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie. Mais
mon monde suffira, j'espère. Du reste, il n'y a pas encore lieu de se
tourmenter. Le couvre-feu n'est pas sonné. Constance peut rentrer par la
poterne du château. Le sergent de garde la connaît, il ne manquerait pas
de lui ouvrir si elle se présentait au guichet.
--Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit le vice-amiral,
et je souhaite sincèrement, maître Jacques, que votre anxiété ne se
prolonge pas davantage. Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune
utilité, je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin de quelque
chose, comptez sur moi.
Après ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du pilote, prit
courtoisement congé d'elle et sortit de la salle pour rentrer au
château, où il avait pris ses quartiers.
--Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle, s'écria
le vieux Jean Morbihan, chaussant vivement ses bottes, dès que le
vice-amiral fut parti.
--Où vas-tu? où veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui réfléchissait.
Jean Morbihan se gratta le front d'un air indécis.
--Une idée, mon oncle! s'écria Étienne Noël.
--Voyons ton idée.
--Si Constance avait été chez nos parents de Saint-Hydeue.
--Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas à Saint-Hydeue; ou elle
aurait passé à Paramé et s'y serait arrêtée pour ouïr la sainte messe.
--A quelle heure a-t-elle quitté la maison? interrogea maître Jacques.
--Ce matin, à six heures.
--Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement Étienne.
--Elle m'a dit qu'elle irait tout droit à Paramé, où elle était invitée
et où elle assisterait à l'office divin avec les dames Moreau. Oh!
combien je me repens de l'avoir laissée partir! Un pressentiment...
--Allons, femme, laisse là tes pressentiments! dit Cartier, avec une
teinte d'humeur.
--Et que vous avez tort, maître! Da oui, c'est moi qui vous l'assure,
riposta Jean Morbihan; les pressentiments...
--Tais-toi! signifia le pilote sévèrement. Ce n'est pas le temps de
parler, mais d'agir. Holà! gourmette!
--Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux, Lucas, qui feignait
de dormir étendu sur un banc.
--Toi, tu vas courir au presbytère de Roteneuf. C'est là que Constance
a fait sa première communion; peut-être est-elle allée voir le bon
recteur.
--Ça, mon gars, mets tes jambes à ton cou! ajouta le timonier, en
appuyant ce conseil d'une vigoureuse claque sur la partie la plus
charnue du corps de Lucas qui, par un bond prodigieux, prouva aussitôt
qu'il n'avait pas usurpé son sobriquet de Saute-en-l'Air.
--Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner sur Saint-Hydeue, avec
Étienne et Antoine, qui prendront de nouvelles informations à Paramé, et
moi, je visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frère
fera avec ma femme des recherches dans la ville.
--Volontiers, répondit Marc Jalobert d'un ton bourru.
--Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le souffrez, je vous
accompagnerai à Saint-Servan, maître Jacques? insinua le notaire.
--Soit! consentit Cartier.
Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus intriguée par
ces mouvements et ces discours, dont elle commençait à soupçonner le
sens, quoiqu'elle ne les comprît point parfaitement, il lui dit d'un ton
bas qu'elle entendait assez bien, malgré sa grande surdité:
--Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous allons sortir, n'ayez
inquiétude. Bientôt nous serons de retour. Veillez, en nous attendant;
et, si Constance rentre, qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui
aie parlé.
--Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre Constance sera
sans doute à demi morte de froid et de faim! ajouta du même ton dame
Catherine.
--Oui, oui, répondit la vieille, par un mouvement des lèvres plutôt
qu'avec la voix.
--Comment! tu es encore là, méchant morveux! tonna Jean, en administrant
une nouvelle gourmade au mousse qui semblait fort occupé à mettre ses
souliers, et prêtait néanmoins une oreille curieuse à ce qui se disait
autour de lui.
Lucas détala avec l'agilité d'un écolier surpris en faute par son
magister.
--Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi ce pauvre enfant!
s'interposa dame Catherine.
--Bah! il en verra bien d'autres à la mer, et c'est pour l'y accoutumer,
tout doucement, ce que j'en fais là, voyez-vous, patronne, dit le père
Jean en haussant les épaules.
Puis, se tournant vers Étienne Noël, dont le visage et la contenance
portaient les traces d'une douleur amère:
--Min Gieu, mon gars, faut pas te dévaler comme ça! notre demoiselle
n'est pas loin, c'est moi qui te le dis. On la retrouvera; sois
tranquille. Le père Jean aimerait mieux ne pas s'embarquer demain que de
lever l'ancre avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc
que c'est nous qui l'avons élevée, la vieille et moi; que je suis son
premier nourricier... Mais en route!
Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la servante.
La pluie avait cessé; et le vent tournait au sud-ouest.
De grandes éclaircies bleues crevaient les nuages serrés comme les
mailles d'un réseau à la voûte céleste. Ainsi que des diamants, les
étoiles brillaient sous ce dais magnifique que la lune éclairait
largement, par intervalles, de sa blanche et paisible lumière.
Le couvre-feu sonnait au moment où la famille Cartier se mit en quête de
Constance. Les portes de la ville venaient d'être fermées. Mais, en sa
qualité de gendre du connétable, maître Jacques put se les faire ouvrir
à lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine Desgranches et
Étienne Noël partaient dans la direction qu'il leur avait indiquée, le
pilote fouillait, avec son serviteur et Me Lesieu, Saint-Servan, qui
était alors une dépendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se
sépara, pour avoir une existence municipale propre, qu'en 1789.
Mais toutes les investigations furent sans résultat. Personne de leurs
connaissances n'avait vu Constance, ce dimanche-là. Vers minuit, Cartier
rentra chez lui en se berçant de l'espoir que sa femme ou ses autres
émissaires auraient été plus heureux, si même la jeune fille n'était pas
revenue au logis.
Il n'en fut rien.
Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'étaient livrés à de
minutieuses perquisitions dans la ville et dans le port. Constance
n'avait pas été aperçue de la journée. Interrogé s'il l'avait vue sortir
dans la matinée, le sergent de garde à la porte du château ne se le
rappelait pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle Constance!
La désolation de dame Catherine ne saurait se peindre; un chagrin
profond envahissait le coeur de maître Jacques; instruite par la
servante de ce qui se passait, la vieille nourrice sanglotait à fendre
l'âme. C'est que si Constance n'était pas née des époux Cartier,
elle était leur fille d'adoption depuis son bas-âge; et, n'ayant pas
d'enfants, ils l'avaient élevée avec la tendresse d'un père et d'une
mère; ils la chérissaient comme telle; disons plus: ils l'idolâtraient.
Silencieuse, mélancolique, entrecoupée seulement de gros soupirs, fut
alors la veillée, dans cette salle immense, devant le brasier agonisant.
Assis à leur place respective, Jacques et sa femme craignaient de
parler. A peine osaient-ils se regarder. Le coeur gonflé, les yeux secs,
mais brûlants, l'oreille aux aguets, l'un et l'autre épiaient les bruits
du dehors, pendant que la nourrice psalmodiait lentement les Litanies
des Saints.
Tout à coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement dans
les bras de son mari, qui avait aussi quitté son siège pour la
recevoir. Pendant quelques minutes, ils mêlèrent leurs larmes et leurs
lamentations.
--Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne partez pas demain!
criait la jeune femme.
--Je te promets, répondit Cartier, que je ne m'éloignerai pas d'ici
avant d'avoir des nouvelles de Constance.
--Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine se pendant à son cou.
Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa poitrine et
repartit avec tendresse:
--Oui, ma bonne femme, je te le jure.
--C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un je ne sais quoi...
--Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent
mon énergie...
--Ah! si vous saviez, Jacques!
--Je sais que tu es la meilleure, la plus dévouée des épouses. Mais ton
esprit timide est trop prêt à accepter pour des réalités les fantômes
d'une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas
fait dix fois la traversée de Saint-Malo à Terreneuve? m'est-il jamais
arrivé un accident? Qu'appréhendes-tu donc? N'es-tu pas la femme
d'un marin, la fille d'un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus
courageuse, plus soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple
de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques
Cartier deviendra célèbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en
souriant de cette bouffée d'orgueil qui lui montait à la tête, le roi
de France, pour récompenser mes services, anoblira le nom que tu portes,
oui, je le déclare, je le prédis, je le prophétise, par ma Catherine, ma
bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t'invoquer dans toutes
mes paroles, comme dans tous mes actes! acheva le pilote en baisant sa
femme au front.
A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'établir devant la fenêtre, à
travers laquelle la lune déchirait ses rayons, qui venaient former, sur
les dalles de la salle, un vaste treillis d'ébène à fond d'argent.
La vue de cette ombre attira aussitôt l'attention de Jacques Cartier,
alors debout vis à vis de la fenêtre.
--Qui diantre peut être là à nous espionner? dit-il, se dégageant
doucement de l'étreinte de Catherine.
Ensuite, il s'élança vers la porte et l'ouvrit brusquement.
Mais si rapide qu'eût été son mouvement, il trouva déserte la petite
place sur laquelle donnait sa maison.
Cartier rentra rêveur dans la salle.
--Si je ne savais ce démon de gourmette loin d'ici, je serais disposé à
penser que c'était lui, disait-il entre ses dents.
--Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous êtes prévenu contre
le pauvre garçon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d'un ton
d'affectueux reproche.
--C'est, reprît le pilote, que sa conduite est singulièrement suspecte;
depuis ces derniers jours surtout... Enfin!... Ah! qu'il me tarde
d'avoir des nouvelles... où peut être cette petite fille?... Quelle
heure est-il?
--Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer!
--Me reposer! me reposer! s'écria Cartier, frappant du pied et se
mettant à arpenter la pièce. Oh! je n'y tiens pas. Le sang me bout dans
les veines... Si j'allais visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure,
l'un de mes mariniers ne l'aura pas aperçue? La plupart la connaissent.
--Nous n'y avions pas songé, Jacques!
--Oui; j'y cours.
Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit
dans le port, où il prit une embarcation qui le conduisit à bord de deux
navires d'un faible tonnage, mouillés côte à côte, à l'embouchure de la
Rance.
Ces bâtiments étaient ceux dont, en vertu d'une royale autorisation,
Cartier devait disposer pour aller tenter des découvertes «ès
terres-neuves.»
Le pilote questionna ses «mariniers,» mais ceux-ci ne savaient rien.
Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et
nuit enfermé dans les vaisseaux, telle était la crainte qu'ils ne
désertassent. Et la veille, comme l'on attendait, à chaque moment,
le signal du départ, tous ayant entendu la messe, communié dans les
entreponts, pas un n'avait mis pied à terre.
Quand Jacques, fatigué de cette longue nuit d'agitation, quitta les
navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement:
--Pensez-vous, maître, que nous mettrons à la voile aujourd'hui?
--Je ne sais, répondit évasivement Cartier.
--Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire.
--Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un ton qui contrastait
étrangement avec sa fermeté habituelle.
Et il reprit le chemin de son domicile, dans un état voisin de
l'abattement.
Le jour commençait à poindre.
Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. Épuisée par les
émotions, dame Catherine dormait, près du foyer éteint, la tête appuyée
contre Manon qui égrenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le
pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral, s'introduisit
au château, où il monta dans le donjon.
Parvenu au sommet, ses regards se portèrent avidement sur la route de
Paramé.
O bonheur là une petite distance des remparts de la ville, s'avançait
un groupe de quatre personnes, que l'oeil exercé du marin n'eut pas de
peine à reconnaître.
C'était Constance, marchant entre Étienne Noël, Jean Morbihan et Antoine
Desgranches.
Jacques redescendit bien vite et annonça à sa femme cette bonne
nouvelle.
En l'apprenant, Catherine faillit s'évanouir. Mais si un excès de joie
fait mal, ce mal est de courte durée. On en guérit aisément. Aussitôt
remise, dame Catherine, sans attendre son époux, partit comme une flèche
à la rencontre de la jeune fille.
Je renonce à décrire les félicités de cette réunion. La vivacité des
premiers épanchements apaisée, on passa aux explications. Constance
avait, disait-elle, été enlevée par une troupe de gens qui rôdaient près
de Saint-Malo, et qui l'avaient conduite dans une maison abandonnée, à
la pointe de Roche-Bonne. Elle était restée toute la journée du dimanche
et une partie de la nuit dans cette masure, d'où l'avaient tirée,
vers le matin, Étienne Noël, Antoine Desgranches et Jean Morbihan,
D'ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraitée et les vivres ne lui
avaient pas manqué. Cette déclaration était quelque peu ambiguë. Le ton
même dont elle fut faite manquait de sincérité. Mais on était si content
de se revoir que personne ne s'avisa de la contester. Quant à Noël,
Desgranches et Morbihan, ils avaient sans difficulté trouvé la trace de
Constance. Témoin de l'enlèvement, un berger de Paramé l'avait raconté
le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu'y arrivant
une heure ou deux après lui, Étienne et Jean en furent informés. Mais le
berger ignorait l'endroit où les ravisseurs avaient traîné leur proie.
Nos quêteurs battirent donc la campagne tout le reste de la nuit. Le
hasard ou l'instinct amoureux d'Étienne guida leurs pas vers le vieux
bâtiment qui servait de prison à la jeune fille. La porte était à
peine fermée par un verrou extérieur, le verrou fut tiré et Constance
délivrée.
Elle était accablée de lassitude; dame Catherine la mit au lit, après
lui avoir fait prendre un consommé.
--Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent
est favorable. Qu'on se hâte d'en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux
pour presser les préparatifs du départ. Il faut qu'avant la nuit, nous
soyons hors du golfe, dans la Manche!
--Mais, mon oncle, dit Étienne timidement, et mes fiançailles?
--Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire, ces amoureux, ça ne
pense qu'à leurs intérêts! Tes fiançailles, mon pauvre garçon, ce sera
pour notre retour.
--Da oui! confirma Jean.
Cartier dit alors à sa femme:
--Ma chère Catherine, tu viendras vers midi, à bord avec Constance, me
dire adieu. Je ne quitterai pas les navires.
Et, l'ayant embrassée avec une rapide brusquerie pour cacher sa
tristesse, il s'éloigna à grands pas.
Le jour était tout à fait venu, un jour maussade et nébuleux: l'angélus
tintait à toutes les cloches de Saint-Malo; le roulement des voitures
commençait à se faire entendre, la ville et son port s'animaient.
Cartier et ses compagnons se furent bientôt transportés sur leurs
vaisseaux. C'étaient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec
un château de poupe, un gaillard d'avant assez élevé, comme on les
construisait généralement alors, et une batterie en barbette de quelques
caronades et passe-volants sur le pont.
Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes[8].
[Note 8: Et non le double, comme l'a écrit M. Léon Guérin, dans son
_Histoire maritime de France_.]
Nous l'avons dit, la presque totalité de ces hommes avaient été enfermés
dans l'entrepont pour prévenir les désertions.
Dès qu'il fut arrivé à bord du premier des brigs, Cartier fit laver
soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les
sabords, et disposer le gréement pour le départ.
Son beau-frère, Marc Jalobert, surveillait l'exécution des mêmes travaux
sur l'autre brig.
Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux
couleurs éclatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arboré à la
poupe, le pavillon de Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur,
à croix blanche.
Ces apprêts terminés, tous les hommes furent appelés et rangés, en
double haie, sur le pont du brig. Quel spectacle curieux, pittoresque,
incroyable, j'allais dire inimaginable! L'uniforme n'était guère connu
alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de
la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges
chapeaux, costumes nationaux, galonnés, gris, blancs, verts, jaunes,
rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe! aussi variée que la
teinte de l'habit! Et les visages! aussi différents que les vêtements.
Quant au langage, c'était, ma foi, bien autre chose encore! Quel jargon!
quel patois! quelle cacophonie! Je renonce à plus accentuer ce tableau.
A midi, les cloches de Saint-Malo commencèrent à brimballer à toute
volée.
Bientôt, du port, chargé, comme les remparts, d'une foule compacte et
aussi bariolée que les équipages des deux brigs, se détachèrent trois
barques.
Sur la première, se trouvait monseigneur l'évêque de Saint-Malo, dans
toute la pompe sacerdotale, accompagné des principaux ecclésiastiques de
son diocèse, également revêtus des ornements sacrés de leur ministère.
Ils venaient bénir l'expédition.
La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur
de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escorté par un
brillant état-major.
Enfin, dans la troisième, on voyait dame Catherine, le coeur bien
affligé, sous ses attifets de fête, Constance, sa fille adoptive, toute
rayonnante de beauté, et divers membres de la famille Cartier.
Une salve d'artillerie annonça que les embarcations quittaient terre,
dans une anse, alors ouverte près du môle actuel des Noirs.
Immédiatement, à la flèche du grand mât de chacun des brigs, se déploya
dans toute sa majesté l'oriflamme royale: blanche, semée de fleurs de
lis d'or, chargée des armes de France, entourées des colliers des ordres
Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support.
Dix coups de canon appuyèrent cette démonstration et les tambours
battirent aux champs.
--Terr i ben! mâchonna Jean Morbihan entre ses dents, à la vue des
couleurs de France flottant au-dessus de sa tête.