Produced by Rénald Lévesque
+-------------------------------------------------------------+
| Note du transcripteur |
| |
| Pour plus de détails sur la vie et les oeuvres de Cartier, |
| le lecteur aura avantage à consulter ses écrits: |
| |
| https://www.gutenberg.org/etext/12356 |
| |
| L'auteur revoie occasionnellement le lecteur, à ses autres |
| publications. Un certain nombre d'entre elles a déjà été |
| publié par PJ: |
| |
| https://www.gutenberg.org/browse/languages/fr |
| CHEVALIER H. Émile |
| D'autres sont en cours de préparation (Juin 2006). |
+-------------------------------------------------------------+
JACQUES CARTIER
PAR
H. EMILE CHEVALIER
PARIS
LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE HAUTEFEUILLE, 16
A M. LE Dr. A. GUÉRIN
CHIRURGIEN DE L'HÔPITAL SAINT-LOUIS
La dédicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient de droit. Ce
m'est un plaisir autant qu'un honneur et un devoir de vous l'offrir.
Esprit initiateur, distingué non-seulement parmi les plus distingués
de votre noble profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans les
sciences, les arts et les lettres; membre du conseil général d'un des
principaux départements de la vieille et glorieuse Bretagne, Breton
vous-même, vous ne refuserez pas à mon héros, à votre compatriote,
Jacques Cartier, la faveur que je revendique pour lui.
Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en disais, il y a
quelques mois [1]:
«Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier découvreur, mais
le premier colonisateur français,--un Breton, homme du forte souche, de
coeur haut et droit,--qui ait baisé la terre d'Amérique!
[Note 1: Voir ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.--Tross, éditeur.]
«Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un
de nos génies, devrais-je dire. Et, pas une statue ne lui a été érigée
chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, un symbole de
la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne
se trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
Jacques Cartier!
«Un jour, je me pris du pieux désir d'aller visiter la ville natale de
ce hardi marin, à qui nous dûmes la moitié de l'Amérique. Je m'attendais
à ce que là au moins, à Saint-Malo, je rencontrerais quelque chose,
un buste, un morceau dr pierre à l'angle d'une rue, un signe qui me
rappelât notre Jacques Cartier [2], lui que connaissent, que vénèrent
les plus ignorants des Canadiens-Français, à qui tous ont élevé un
autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait, le nom, en vingt
endroits, dans les édifices publics, sur les places, les routes, les
navires, soit à Montréal, soit à Québec. Et a Saint-Malo rien! je n'ai
rien trouvé!... Si..... Dans la cour d'une auberge, vous apercevrez
une misérable effigie de plâtre, qui se dégrade et demain tombera en
poussière..... Athéniens! Athéniens!
[Note 2: De vrai, les édilités de Saint-Malo et de Saint-Servan ont,
depuis quelques années, donné son nom à deux rue.]
«Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de l'ancien hôtel de
Chateaubriand [3]!
[Note: 3 De même, à Vitré, l'habitation occupée jadis par madame de
Sévigné est aujourd'hui convertie en hôtellerie.]
«Douleur sur douleur!
«A une heure de distance, si votre âme n'est point navrée assez, vous
pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices une ferme, une
masure s'en allant, elle aussi, de décrépitude.
«On la nomme _les Portes-Jacques-Cartier_.
«C'est là tout ce qui reste de l'habitation, de la mémoire du grand
homme, de celui que François Ier n'appelait jamais que «nostre cher et
bien-amé Jacques Cartier.»
Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre
Christophe Colomb à nous Français, l'un de ceux qui devraient faire
marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant;
ce que je demande, c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à
Rennes, soit même à Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la
postérité le souvenir de ce grand homme. Ce que je vous demande à vous,
mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes, et au nom d'un
million de Français reconnaissants qui, de l'autre côté de l'Atlantique,
béniront votre oeuvre, c'est de vous mettre à la tête d'un mouvement
ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de nos plus
vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la légèreté, plus
encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à ce jour.
Une statue à Jacques Cartier, au découvreur du Canada!
H. EMILE CHEVALIER.
Paris, 2 janvier 1866.
AU LECTEUR.
Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce livre a tenté de
mettre en relief la belle et noble figure de Jacques Cartier; il a tenté
aussi de tracer une esquisse des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au
seizième siècle. Néanmoins, autant qu'il a été en son pouvoir, il s'est,
avec grand scrupule, conformé à la vérité historique. Facilement, il
l'espère, le lecteur discernera la réalité de la fiction à travers la
gaze légère répandue sur l'ensemble de l'oeuvre, pour en marier toutes
les parties. En cela, l'auteur s'est proposé de faire lire le récit
de nos grandes découvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu
dégoût pour les anciennes chroniques. Puisse la réussite égaler son
intention!
19 février 1868.
JACQUES CARTIER
PROLOGUE.
LA MORT D'UN AVENTURIER.
Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur,
d'une sérénité parfaite; pas un nuage léger, cotonneux, pas une tache ne
trouble son éblouissant azur; la transparence de l'atmosphère ne saurait
être surpassée que par son incroyable sonorité; calme, immobile,
l'air semble comme arrêté dans l'espace; jamais les heureuses contrées
napolitaines n'offrirent au regard enchanté des régions éthérées plus
brillantes; jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique;
jamais d'une main plus délicate, plus caressante, l'Aurore aux doigts de
rose n'ouvrit les portes de l'Orient.
Saisissant, effroyable contraste, toutefois!
Ce ciel, il a l'éclat, l'inflexibilité, je pourrais dire le tranchant
du métal. Que de sa voûte immense, incommensurable, votre oeil s'abaisse
sur la terre, et, partout autour de lui, à la place d'opulentes
frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues, à la place
de fleurs chatoyantes et variées, de fruits savoureux, de pourpre et
d'or, il ne rencontrera, que désolante uniformité; il s'aveuglera
aux brûlantes réverbérations d'une nappe d'argent mat, qui s'allonge,
s'allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon.
Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l'astre diurne; alors,
vous alliez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la
solennelle quiétude dont vous êtes environné; alors, peut-être, vous
surprendrez-vous à faire des voeux pour que les nuées, les brouillards,
la bruine, voire les ouragans, les tempêtes de neige succèdent
brusquement à ces décevantes promesses d'une belle journée de juillet.
C'est que, hélas! nous ne sommes ni en été, ni sous le fortuné climat
de l'Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule même du sauvage
empire hyperboréen.
Cette plaine d'albâtre, qui sans fin se déploie devant nous, c'est
l'océan Atlantique, au 50° parallèle de latitude nord environ; c'est la
mer figée, solidifiée par le froid, sur une étendue de plusieurs lieues,
dans une des vastes baies septentrionales de l'Ile de Baccaléos ou
Terre-neuve[4].
[Note 4: Voir la _Fille des Indiens rouges_ par H. E. Chevalier.]
Et quel froid!
Malgré ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel si railleusement en
tenue de fête; malgré cette atmosphère si traîtreusement séduisante,
il gèle à pierre fendre, sans métaphore aucune:--le thermomètre est
descendu à 33° au-dessous de zéro.
Aussi, quoique la vue porte loin et très-loin, n'aperçoit-on d'abord
signe de vie humaine ou animale dans cette vaste solitude, dont la
blancheur marmoréenne, la rigidité sépulcrale apparaissent comme un
suaire jeté sur la création terrestre, immolée aux rigueurs de quelque
farouche divinité polaire.
Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il pas que, là-bas,
tout là-bas, du sein d'un monticule de glaçons, jaillit un mince
filet de vapeur? Avançons. Cette vapeur prend des formes, dessine ses
contours; elle monte en spirale; de grise elle devient bleuâtre. Ce
n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on voit souvent, dans
le royaume boréal, surgir des crevasses ouvertes par le froid à
travers les congélation?. Mais c'est de la fumée, la fumée d'un feu de
branchages. Le désert est habité. Poursuivons notre route dans cette
direction et, bientôt, nous nous heurtons au pied d'une véritable
bastille de glace. Une rayure brunâtre, serpentant jusqu'au sommet,
indique un sentier. En deux minutes, ce sentier est parcouru et voici se
présenter un bien curieux spectacle.
Dans l'enceinte des banquises, entassées les unes sur les autres, à plus
de cinquante pieds de profondeur, se trouve pris, scellé comme dans
une inébranlable muraille de granit, un navire jaugeant soixante dix
à quatre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite une cabane
provisoire, qui occupe tout l'espace compris entre les deux gaillards.
Du milieu de cette cabane s'élance une haute cheminée, et aux deux
extrémités se dressent les deux mâts du vaisseau, dont on a abattu les
huniers jusqu'aux chouquets.
Inutile d'ajouter que les parties visibles du bâtiment, la cabane, les
mâts, la cheminée même, sont revêtues d'une épaisse couche de cristaux
superposés, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons
du soleil.
Si la pauvre embarcation court grand risque d'être, lors de la
débâcle, écrasée, réduite en pièces, par les effrayantes masses qui
la surplombent, elle a au moins en ce moment, l'avantage de se trouver
quelque peu abritée contre les mortelles intempéries de la saison.
Aussi les garnissaires du navire, qui possèdent abondance de provisions
de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le retour du
printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a
surpris et emprisonnés un hiver trop précoce. Disons plus: n'était la
crainte d'être, chaque jour, investis et massacrés par une bande de
sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la
plupart, heureux comme pas un mortel sur notre planète sublunaire.
Voyez-les réunis dans l'entrepont, avec leurs mines réjouies autant que
hardies; voyez-les affublés de grossières mais chaudes fourrures, et
pressés autour d'un énorme poêle de fonte, qui ronfle comme un soufflet
de forge ou une personne trop bourrée d'aliments. Les uns jouent aux
dés, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit;
ceux-là babillent.
Tous sont Bretons,--Normands tout au plus, j'en jurerais.
Prêtons l'oreille, aux causeries.
--Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore, à bord
de la _Catherine_, six barriques de _gwin ardant_ [5] et vingt-cinq de
cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas à m'en
aller d'ici, non da!
[Note 5: Eau-de-vie, eau-de-feu.]
--Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous
avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le
rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois...
--Le fait est, fit un troisième, que la pêche a été miraculeuse, cette
année, en l'an de grâce mil cinq cent vingt...
--Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhumé, interrompit Jean Morbihan; mil
cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitième
jour de l'année suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.
--De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain,
que nous avons démarré du _hable_ de Saint-Malo, et l'on espérait être
de retour à la mi-octobre.
--Min Gieu, c'est pure, vérité, confirma Jean.
--Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstiné à faire la chasse
aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur. N'avions-nous pas
une assez forte cargaison de _molues_? mais c'est un ambitieux que le
capitaine!
--Un ambitieux! peux-tu parler comme ça, Grogne-Toujours! s'écria
Morbihan avec indignation. Maître Jacques est le plus digne, le meilleur
des pilotes et des chefs, poursuivit-il avec un accent qui défiait toute
contradiction.
--Jean a raison, affirmèrent plusieurs voix.
--Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit
Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici qu'ailleurs. Et si
ce n'était ce brigand de froid...
--Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui ont tué et dévoré sans
doute nos deux pauvres camarades...
A ce moment, un coup de sifflet impératif retentit.
--C'est maître Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan se levant et se
dirigeant précipitamment vers la poupe du navire.
Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse et intelligente,
se tenait au seuil de la cabine ou chambre, qu'une mince cloison
séparait de l'entrepont.
--Entre, dit-il, au matelot.
Celui-ci obéit et, se courbant, pénétra dans une petite pièce,
chétivement meublée d'un poêle, une table, une couchette étroite, une
horloge marine, des instruments de mathématiques et quelques cartes
rudement dessinées, où la mer était figurée par de gros bouillons.
Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma la porte. Puis il
s'assit, s'accouda à la table, et plongeant ses regards dans les yeux du
matelot, qui demeurait respectueusement debout, immobile, attendant des
ordres:
--Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il en
bas-breton.
--Toujours, maître Jacques, toujours.
--Ils ne se plaignent pas?
--Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre! Min Gieu! ils
seraient donc bien difficiles!
--C'est vrai! proféra maître Jacques, comme s'il se parlait à lui-même;
pourvu qu'ils aient à boire, à manger, peu de besogne, ils se trouvent
contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne
rêvais de conquêtes, de découvertes et surtout de ma chère Catherine....
--Et que vous pouvez y penser à notre patronne! elle est, ma foi, bien
assez accorte pour qu'on ne l'oublie pas, après un au de mariage! dit
familièrement le matelot.
--Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent! soupira maître
Jacques.
--Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour épouse
une créature comme ça: une taille comme la plus fine corvette qui
oncques débouqua du port de Saint-Malo; des yeux grands comme des
écubiers, et un visage, un visage, que...
--N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit maître Jacques, en souriant de
l'enthousiasme du vieux marin.
--Charmante comme notre goëlette, dont dame Catherine a été la marraine!
si charmante, s'écria celui-ci, qu'à votre place, je ne l'aurais pas
quittée pour venir pécher la molue? N'êtes-vous pas assez riche?
--Tu aurais donc renoncé à la mer, hein! si j'étais resté à Saint-Malo,
toi qui m'as élevé et enseigné l'art de piloter un navire?
--Min Gieu! maître, ç'aurait été dur d'abandonner le métier où je suis
né; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et la patronne, qu'est-ce
que je ne ferais pas?... Da oui!
--Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le jeune homme, qui
pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot..
Puis il ajouta:
--Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons la route
de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai
exploré la côte septentrionale de cette terre à peu près inconnue, et
découvert plusieurs îles qui pourront être un jour très-productives...
Bien! Que le roi de France, mon maître, m'accorde l'autorisation de
reconnaître tout le pays, et, sous peu, nous n'aurons plus rien à envier
à la gloire de ce Génois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu'il
m'enivre!
--Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de voyage! vous voulez
encore délaisser...
--Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions mes présomptueux
desseins... Cette expédition sera ma dernière... Pourtant je touche à
peine à ma vingt-septième année!
--Da oui, vous êtes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, le 31
décembre 1494; je m'en souviens comme d'hier, et que votre père, maître
Jamet...
--Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mandé pour que tu ailles,
avec quelques hommes de corvée, faire du bois et battre les environs...
Je crains que ces sauvages, qui ont enlevé deux des nôtres, ne
renouvellent leurs agressions...
--C'est entendu maître. Je partirai tout de suite.
--Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont vigoureux et
très-adroits. De la prudence, Jean, de la prudence. Si nous perdions
encore quelqu'un, la panique se glisserait dans l'équipage... Tu me
comprends?
--Vous pouvez être tranquille, capitaine, vos recommandations seront
suivies, comme si elles venaient du bon Gieu, répondit le matelot en
sortant de la cabine.
Il communiqua les ordres qu'il avait reçus, et aussitôt dix de ses
compagnons s'offrirent à l'envi pour les exécuter.
S'étant armés de longues piques à glace, d'arquebuses et de haches
d'abordage, nos hommes montèrent par l'échelle de la construction en
planches qui recouvrait le pont du navire, et qu'on avait élevée
autant pour abriter l'intérieur contre les rigueurs du climat que pour
renfermer des approvisionnements.
Chef de timonerie à bord de la _Catherine_, Jean Morbihan occupait le
premier rang, après maître Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie
et quelques vivres à ses hommes; puis tous quittèrent le vaisseau pour
commencer leur expédition.
En dépit du froid, ils s'étaient mis gaiement en route, quand le premier
qui parvint au faîte du môle de glace dont le bâtiment était fortifié,
poussa un cri d'émoi.
--Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant le pas.
Pour toute réponse, l'autre étendit son bras vers le sud.
Dans cette direction, on distinguait, à plusieurs milles de distance,
une horde d'individus qui couraient vers le navire.
--Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet à ses lèvres.
A son appel, les matelots restés dans le vaisseau arrivèrent
précipitamment. Maître Jacques les suivit de près.
--Regardez! lui dit Morbihan.
Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les objets A des
distances prodigieuses. Ayant porté ses yeux à l'horizon, il s'écria:
--Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et
s'avancent de notre coté. Mais voici qui est étrange, bien étrange!
On dirait qu'ils pourchassent l'un des leurs qui les précède d'une,
centaine de pas, autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le
poursuivi file à toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses
bras... Les autres lui décochent des flèches. Ah! le malheureux
trébuche; il tombe... Ses persécuteurs vont l'atteindre... Non; le voici
qui se relève... Bravo! courage! volons à son aide!...
En prononçant ces mots, maître, Jacques se jetait en bas du monticule et
s'élançait, accompagné de ses matelots, au secours du misérable, dont il
venait, en quelques mots, de peindre la périlleuse situation.
Bientôt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre les
infernales vociférations de ceux qui lui donnaient la chasse.
--Arrêtons-nous et préparez vos arquebuses, ordonna maître Jacques. Mais
visez juste et de façon à ne pas toucher ce pauvre hère.
Quoique les sauvages fussent encore éloignés de plus d'un mille, cinq
minutes après, ils arrivèrent à portée des armes à feu.
Une décharge fut commandée et exécutée à l'instant.
Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges épouvantés, se
débandèrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants
sur le théâtre de l'action.
Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, était tombé l'individu dont la
cruelle position avait si fort soulevé l'intérêt de maître Jacques.
Instinctivement, poussé par sa bienveillance naturelle, le capitaine
s'approcha de lui. L'infortuné était étendu immobile sur le dos.
--Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous êtes chrétiens, sauvez
ma fille! murmura-t-il, en français, d'une voix faible.
Et ses yeux se portaient avec anxiété vers une sorte de paquet de
pelleteries qui, lui ayant échappé dans sa chute, avait roulé sur la
glace.
Surpris au dernier point, car cet individu était vêtu, comme les
sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme
le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite
son sang-froid, il demanda au blessé qui il était.
--Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! répétait celui-ci avec égarement.
Maître Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait une
charmante petite fille blanche, d'environ deux ans, qui souriait dans
toute l'heureuse insouciance de son âge.
--Min Gieu! que voilà-t-il une jolie petite créature! Que c'eût été
dommage de la laisser entre les griffes de ces satanés hérétiques! da
oui! s'écria Jean Morbihan.
--Allons, garçons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu notre matinée.
Chargez-moi doucement ce blessé sur vos épaules et regagnons le
navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurément les
chercher lorsqu'ils ne nous verront plus.
Dès qu'il eut parlé, deux robustes matelots se saisirent du corps de
l'inconnu; maître Jacques prit l'enfant dans ses bras, et l'équipage de
la _Catherine_ retourna rapidement à ses quartiers.
En y arrivant, le capitaine voulut que son protégé fut déposé dans
sa cabine. Celui-ci s'était évanoui. Après avoir reconnu qu'il était
mortellement frappé d'une flèche dont la pointe avait glissé sur la
colonne vertébrale et traversé le poumon gauche, Jacques coucha le
blessé dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un puissant
cordial.
Le moribond ouvrit les yeux.
--Où est ma fille? balbutia-t-il.
--Rassurez-vous; on a soin d'elle, répondit le capitaine.
--Ah! soyez béni!... Vous la conduirez en France.. n'est-ce pas?
--Et vous aussi, si vous le désirez.
--Moi! dit l'inconnu, en secouant la tête... non! c'est fini de moi, je
le sens. Mais écoutez: vous êtes Français?...
--De Saint-Malo.
--Et moi de Dieppe...
--Comment?...
--Laissez-moi parler. Les moments que j'ai à vivre sont comptés... Vous
pouvez me rendre un grand service, je puis vous être utile aussi... Ne
m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu'à cinq degrés plus haut, il
existe à l'ouest un détroit qui borde une grande terre où l'on trouve de
l'or...
--De l'or! fit Jacques avec dédain, la gloire me suffit.
L'étranger continua:
--On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai découvert cette
île... les côtes voisines... et d'autres pays encore... dès 1494 [6]...
L'honneur de ma découverte, les Anglais me l'ont volé... mais vous me
vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif...
donnez-moi à boire, je vous prie.
[Note 6: Voir la _Fille des Indiens rouges_.]
Jacques approcha de ses lèvres la liqueur qui l'avait déjà ranimé.
Le patient avala difficilement une gorgée. Cette potion sembla lui
rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assurée:
--Oui, vous serez mon vengeur! Après avoir découvert ce pays et épousé
une brave créature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'étais
établi avec elle à Dieppe, où j'attendais qu'il plût au roi de
m'octroyer la permission de remettre à la mer. J'attendis plus de dix
ans et la permission un vint pas. Ma femme était originaire de cette
île. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je résolus de la
ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, âgé de quelques
mois seulement. Mon père et ma mère désirèrent le conserver près d'eux,
à Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarquâmes sur
un bateau affrété pour la pêche de la morue, et nous abordâmes à l'Ile,
où Constance, mon épouse, avait, par sa famille, des droits souverains
sur une tribu d'indigènes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les
sauvages appréhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils
nous gardaient à vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en
communication avec les navires européens qui venaient, de temps en
temps, faire la traite des pelleteries sur nos côtes...
Le blessé se tut un moment et, du regard, indiqua la fiole de
spiritueux. Maître Jacques lui en versa quelques gouttes dans la bouche.
--J'achève, dit faiblement le malade, rassemblant un reste de vie;
j'achève mon récit et mes jours aussi... Soyez attentif... Ma femme
mourut, en me donnant une fille... Je l'appelai Constance, du nom que
sa mère avait reçu au baptême... C'est cette enfant... J'ai voulu
m'échapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un navire pris dans
les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi... pendant trois jours...
Près de m'atteindre, ils m'ont tué... Mais elle est sauvée, elle...
N'est-ce pas qu'elle est sauvée?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi,
je le savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je l'ai
quitté... Et mes parents étaient vieux, bien vieux... il doit avoir
douze ans maintenant... Un mot... un mot encore... Dieu, prêtez-moi
la force pour finir! On le nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?...
Veillez sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est
un mourant qui vous bénit... Ils portent tous deux le même signe de
reconnaissance... un...
--Un? répéta maître Jacques, vivement impressionné! et se penchant vers
son interlocuteur.
Mais le malheureux avait rendu l'âme.
Sur le soir de cette mémorable journée, le temps se radoucit. Du sud il
s'éleva des brises comparativement tièdes. Le lendemain matin, par une
de ces brusques révolutions, si communes sous les hautes latitudes, le
thermomètre était remonté de plus de vingt degrés. A midi, il marquait
1° au-dessus de zéro. Le ciel était gris, sombre. Il tombait une pluie
fine et pénétrante. De longues bandes de canards et autres palmipèdes
sillonnaient les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en se
croisant et poussant des cris aigus, des nuées de noirs corbeaux et de
vautours à tête chauve. Par intervalles, l'un de ces oiseaux voraces
fondait effrontément sur quelque détritus, rejeté du vaisseau et mis à
découvert par le dégel; il happait le morceau et se renlevait rapidement
dans l'espace, en disputant sa proie aux moins audacieux que lui.
Tout à coup, un bruit formidable comme le roulement d'une avalanche
du haut des sommets alpestres, ou plutôt comme un tremblement de terre
tropical, se fait entendre. L'atmosphère est ébranlée, la mer brise
son pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche de courroux,
autour de la goëlette, qui, déjà parée pour cet événement, se balance,
maintenant svelte, légère et coquette, avide de reprendre sa course sur
l'onde écumeuse.
Si l'on voulait profiter de cette débâcle inespérée et ne pas s'exposer
à être de nouveau renfermé dans les banquises en mouvement, que le
retour du froid ne tarderait pas à agglomérer une seconde fois en un
tout compacte, il fallait appareiller immédiatement.
Aussi, ce jour-là même, débarrassée de sa cabane surnuméraire, remâtée,
regréée, en un mot, la _Catherine_ levait les ancres et partait gaiement
pour Saint-Malo, trois mois au moins avant l'époque où elle aurait pu,
dans les conditions ordinaires de température, compter raisonnablement
briser les entraves dont l'hiver l'avait chargée.
--Min Gieu, ça ne fait rien, disait le vieux Morbihan, en berçant la
petite Constance dans ses bras, quand dame Catherine, notre patronne,
verra quel amour de cargaison nous lui rapportons là, elle ne nous en
voudra plus de nous être attardés si longtemps en mer! da non; n'est-ce
pas maître?
--Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant ses yeux
attachés ver l'ouest, je ne tarderai sûrement pas à revenir dans ces
parages, et je profiterai des avis du pauvre Guillaume Dubreuil.
FIN DU PROLOGUE
CHAPITRE PREMIER
SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER.
Existe-t-il en France, ou même dans le monde entier, une ville qui,
relativement à sa population, puisse s'enorgueillir d'avoir enfanté
autant de célébrités que Saint-Malo? Quelle pépinière, quelle pléiade
d'illustrations dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on en
pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier, les Porée, les
Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, les Surcouf, les de Coisy, et,
comme dit leur excellent biographe, M. Ch. Cunat: «Tous donnèrent plus
d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur appliquer ce mot de
Philippe, roi d'Espagne, en parlant de Turenne: Voilà un homme qui m'a
fait passer de bien mauvaises nuits.»
Mais à ces beaux noms, consignés au premier rang dans les fastes de
notre histoire nationale, ne se borne pas la liste des grands hommes qui
ont honoré Saint-Malo par leur bravoure à toute épreuve ou leurs vastes
talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur de Gournay,
Alain Magon de la Gervesais, Pierre de la Haye; des savants, comme
Nicolas Trublet, le P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'érudit
Joachim Porée, l'historien Nicolas Frottet, le médecin Broussais; des
administrateurs comme Pierre-Louis Boursaint, Féron de la Féronnays; des
poètes comme François-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur de
la _Jeune Mère_), Michel de la Morvonnais et l'immortel Chateaubriand;
des philosophes comme Offroy de Lamettrie et Robert de Lamennais, vingt
autres enfin, renommés dans les sciences, les arts et les lettres,
viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses, personnalités
auxquelles la cité malouine servit de berceau.
Que rapporter des actions d'éclat dont elle fut le théâtre? qui les
pourrait citer toutes? «Cet îlot de Saint-Malo, dit en son noble langage
Jules Janin, cet îlot de Saint-Malo, fils de l'Océan, est un véritable
navire à l'ancre, bercé par les tempêtes; les arbres ressemblent à des
mâts qui attendent la vague lointaine. L'air, le ciel, le nuage, le
bruit, la nuit, le jour, tout rappelle, à Saint-Malo, la vue du matelot
des lointains rivages.
«Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage, orgueil de l'écume
salée, pêche et bataille, amour, abordage! Honneur à Saint-Malo! Ce
vaisseau est assuré par une ancre éternelle qui touche au fond de la
mer.»
Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse surtout si l'on
examine les anciennes Vues de Saint-Malo: le rocher sur lequel
s'élève la ville a la forme d'un navire, qu'une chaîne énorme,--le
Sillon,--retiendrait à la terre ferme.
Cette ville, si légitimement réputée, et dont tout coeur français a
droit d'être fier, ne date guère que du huitième siècle. Fondée par les
évêques d'Aleth, avec les décombres mêmes de la cité de ce nom, voisine
alors aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastère,
placé à la crête du rocher Saint-Aaron, et protégé par une forte
muraille, dans l'enceinte et autour de laquelle s'élevèrent peu à peu
des cabanes de pêcheurs. Maintenant encore il est, je crois, facile de
reconstruire par la pensée cette enceinte primitive, qui devait être
circonscrite par les rues actuelles du Boyer, Sainte-Anne, Saint-Benoît,
Danican et une partie de la rue consacrée à la mémoire de ce Porcon de
la Babinais, que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus malouin.
Quoi qu'il en soit, favorisé par la bonté de son port et son heureuse
situation à l'embouchure de la Rance, Saint-Malo, qui avait été baptisé
du nom de son premier évêque, crût rapidement en grandeur, en prospérité
sous la domination et la juridiction cléricales.
«Grâce, dit son historien, à la modicité du prix exigé par les seigneurs
ecclésiastiques pour accorder ce que l'on a appelé depuis _congé
d'amiral_, le commerce maritime prit bientôt de l'extension.» Dès
le milieu du treizième siècle, les Malouins allaient en course et
méritaient le titre de _troupes légères_ de la mer; en 1241, ils
s'associaient à la Ligue anséatique; sous saint Louis, ils prenaient
une part active aux Croisades; puis ils se lançaient vaillamment,
opiniâtrement dans cette lutte sanglante qui, pendant près de deux cents
ans, désola la France et l'Angleterre.
Plusieurs fois assiégée, prise et saccagée durant ces guerres
formidables, la ville de Saint-Malo ne développa pas moins sa
population, sa richesse, sa puissance. Tandis que le pavillon
britannique flottait sur Paris et sur toutes les forteresses normandes,
le cardinal-évêque Guillaume de Montfort arma quelques nefs à
Saint-Malo, battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le
Mont-Saint-Michel. En récompense de cette victoire, Charles VII rendit,
le 6 août 1425, un décret par lequel les vaisseaux malouins seraient
exempts pendant trois années de toute imposition dans les ports soumis à
la couronne.
Cet édit et les lettres de franchise accordées par le duc François
Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants de Saint-Malo furent
très-avantageux au commerce. Aussi l'agrandissement de la ville
nécessita-t-il bientôt des fortifications nouvelles.
Suivant une tradition, dont l'autorité me paraît suspecte, les Malouins
étendaient déjà si loin leurs excursions maritimes que, dès 1492,
l'année même de l'arrivée de Colomb dans la mer des Antilles, ils
auraient, «de concert avec les Dieppois et les Biscayens,» découvert
l'île de Terreneuve et quelques côtes du bas-Canada. A cette époque,
cependant, les navigateurs de Saint-Malo s'étaient acquis une notoriété
rare, et leur havre passait pour l'un des plus considérables du
continent.
Deux ans plus tard, le 31 décembre 1494, naissait
Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent--le héros de ce
récit.
Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu'à près de 20,000
âmes, _intra muros_, et dont les relations se prolongeaient dans toutes
les mers connues; Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait,
en quatre années, armé 40 navires pour les Antilles, 33 pour la côte
de Guinée, 438 pour Terreneuve et le Canada, non compris de nombreuses
expéditions pour les Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo, à présent
déchu de sa splendeur, et dont, le vaste port, à demi désert, les
somptueux bâtiments abandonnés et noircis par le temps, semblent en
deuil de la vie absente, de leurs hôtes disparus; Saint-Malo, dont le
recensement donne à peine aujourd'hui 10,000 habitants, était tout aussi
peuplé, mais bien autrement animé, bien autrement affairé au milieu du
seizième siècle.
Que, sous le rapport du pittoresque, du l'élégance, la ville de la
Renaissance ou du moyen âge eût paru a un poète, supérieure à la ville
moderne! Malgré ses quais magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse,
son Intendance, ses monumentales constructions rectilignes, de la
défunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres et d'Orléans, ses
hautes maisons du temps de Louis XV, son beau chantier de marine, son
môle des Noirs, les bassins grandioses qu'on a substitués à son havre
de marée, malgré son Casino, ses bains de mer, malgré même son
railroad,--celle-ci peut faire regretter celle-là, avec ses grèves
abruptes, ses ruelles escarpées, hérissées ça et là d'escaliers
branlants; ses places étroites, mais bigarrées de gens de toutes les
nations, ses bâtisses multiformes, aux étages surplombant, aux pignons
aigus, ornementés, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses tours, et
ses dômes, et ses clochers, et ses campanilles, et ses pyramides égarées
dans les nues, et, en un mot, le mouvement qui, du matin au soir,
régnait à l'intérieur comme au dehors des murs.
Qu'est-elle devenue, cette noble cathédrale, commencée par les
_picoteurs_ aléthiens vers le huitième siècle? Qu'en subsiste-t-il? Un
tronçon, avec un méchant portail, relevé sous Louis XIII ou Louis XIV.
Où sont aussi ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontées de
flèches effilées, qui se dressaient fièrement près de cette basilique?
Où l'église des Récollets avec son clocheton ouvré en dentelle? Ou
l'hôpital Saint-Thomas et ses gothiques arceaux? Où ce vaste couvent
des Bénédictins dont la chapelle, dans le style byzantin, était un
chef-d'oeuvre d'architecture? Où encore le joli moutier des religieuses
du Calvaire? Où donc enfin le palais épiscopal, qui rivalisait,
disait-on, de luxe, de somptuosité avec celui de Rennes?
De tous ces édifices, si remarquables à un titre ou à un autre, il ne
reste plus à cette heure que l'église Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle
rien conservé des admirables sculptures qui faisaient autrefois son
orgueil et y attiraient la foule des visiteurs.
Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussière tous ses vieux monuments, il
en a été un peu partout de même; et non pour le malheur de l'humanité.
Si attrayant que soit le tableau rétrospectif de leurs beautés
détruites, il ne doit point nous faire pleurer le passé et calomnier le
présent. Notre âge vaut décidément, forcément et NATURELLEMENT mieux que
ceux qui l'ont précédé: de même ses successeurs vaudront mieux que
lui, car la loi du progrès nous emporte. Les arts produits délicats du
sentiment contemplatif et extatique ont cédé le pas aux arts fruits
de la civilisation industrielle; l'utile a succédé à l'agréable,
l'application pratique à l'application idéale. Le droit du plus grand
nombre s'est imposé aux prétentions de la minorité. Saint-Malo y a perdu
peut-être; mais combien d'autres y ont gagné!
Soyons juste et véridique, d'ailleurs: Saint-Malo possède encore, valide
et menaçant, son fort château féodal, que nous aurons bientôt l'occasion
de décrire, et qu'on achevait d'édifier en 1534, au moment où commence
notre narration.
A cette époque, vis à vis du château, à quelques pas du pont-levis qui
en garde l'entrée et «jouxte l'hospital Saint-Thomas,» dit un document
du temps, devant l'hôtel de Chateaubriand, métamorphosé, hélas!
aujourd'hui en une auberge, l'_Hôtel de France_, on voyait une maison
de bois entrecroisés et de moellons, d'un seul étage, projeté à au moins
deux pieds en avant sur le rez-de-chaussée. Cette maison, vieillotte,
ratatinée, péchant quelque peu contre les lois de l'équilibre, mais
proprette au dehors comme au dedans, avait trois entrées: l'une, la
principale, sur une petite place, ombragée d'arbres, en face du château;
les deux autres devant l'hôtel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait
de la généralité des habitations de Saint-Malo. Comme la plupart, elle
était couverte en tuiles rouges, courbes, et ses portes et les volets
de ses fenêtres à guillotine étaient bardés de fortes plaques de
tôle, assujetties sur les panneaux au moyen de boulons en fer rivés.
Seulement, l'une de ses portes de derrière s'ouvrait sur un perron,
abrité par un appentis que supportaient deux colonnettes, et auquel
montait un escalier en équerre, de quelques marches, muni d'une rampe
en pierre pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule aux
appartements de l'étage supérieur.
C'est dans cette maison qu'était né Jacques Cartier; c'est là
qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches, fille de Jacques
Desgranches, «connétable de la ville et cité de Saint-Malo;» c'est à que
nous le trouverons dans la soirée du dimanche 19 avril 1534.
Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pénétrant au dehors; il tombe
une pluie fine et glaciale.
Soulevons le lourd marteau de bronze, à tête de lion, posé à la porte du
rez-de-chaussée, et entrons sans façon dans cette hospitalière demeure,
où l'étranger honnête est toujours sûr de trouver franc accueil.
Descendant une marche, nous voici dans une longue et large salle basse:
tout y annonce le séjour habituel du marin. C'est qu'en effet, fils
de marin, Jacques Cartier est marin lui-même. Si son père fut l'un des
riches armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augmenté le patrimoine
qu'il lui a laissé. Mais, fidèle aux anciennes coutumes, il ne dédaigne
ni le lieu où il poussa son premier vagissement, ni les habitudes de ses
aïeux. Dans cette salle enfumée, aux solives noires comme le
charbon, dans cette salle dallée, où, en plein midi, le jour filtre
parcimonieusement à travers des vitres verdâtres, enchâssées dans des
losanges de plomb, vous remarquez des filets, des instruments de pêche,
des avirons, des ancres, des armes rangés ça et là ou accrochés à la
muraille, ou suspendus au plafond. Une table massive, carrée, luisante,
en bois bruni par l'âge et flanquée de deux bancs solides à défier la
pesanteur d'un Gargantua, occupe tout le milieu de la pièce et réfléchit
les capricieuses clartés réverbérées par une large et profonde
cheminée, dans laquelle, sur un âtre plus élevé que le sol de la pièce,
flamboient, en pétillant avec bruit, deux troncs de châtaignier, couchés
horizontalement l'un contre l'autre. De là, ces rayons fantastiques vont
se réfléchir sur une immense vaisselière, chargée de bassines en cuivre
et de faïences coloriées qui renvoient la lumière jusqu'au fond de
la salle où l'on distingue un lit monumental. Ce lit ressemble à
une armoire sans battants; ses épaisses cloisons sont couvertes de
sculptures, aux arêtes desquelles se joue la lumière, qui vient mourir
enfin par l'ouverture de l'alcôve, en jetant un dernier reflet sur
un grand Christ d'ivoire, fixé au fond et dont l'aspect, dans cette
pénombre flottante, impose à l'esprit de hautes et graves pensées.
La pièce sert à la fois de cuisine, salle à manger, de travail, de
réception et de chambre à coucher. On y sent circuler cet air patriarcal
si rare aujourd'hui et qu'il fait si bon respirer.
En épousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques Cartier avait fait
meubler, à l'étage supérieur, un dans un goût plus moderne et plus en
harmonie avec sa fortune. Il l'avait même habité du vivant de ses père
et mère; mais, après le décès de ceux-ci, il était revenu s'installer
dans la salle où avaient vécu et étaient morts ses ancêtres. Il espérait
bien, lui aussi, y rendre l'âme à son créateur, si la mer, sa perfide
maîtresse, lui en laissait le choix.
Huit heures venaient de sonner au beffroi du château.
Cartier, sa famille et quelques hôtes étaient groupés près du feu.
Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite, sous le manteau
de la cheminée, notre marin causait avec un brillant seigneur placé près
de lui, sur un siège aussi primitif.
Ce seigneur était Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, vice-amiral
de France.
Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la cheminée, on remarquait
sa femme, Catherine Desgranches, qui achevait de tricoter un long bas de
laine, mais dont les yeux rougis, les paupières gonflées par les larmes,
annonçaient que, si ses doigts besognaient agilement, son imagination
était absorbée par des réflexions bien étrangères à son modeste travail.
Près d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son frère; Marc Jalobert,
son beau-frère, et Me Julien Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes.
Derrière eux, la nourrice de dame Catherine, la mère Manon, filait à
la quenouille, en marmottant des patenôtres; le timonier de Jacques
Cartier, Jean Morbihan, raccommodait une paire de bottes de pêche; un
domestique, Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette [7], le
jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant, le poignard
de son maître. Enfin, à un bout de la pièce, devant une petite lampe,
aux lueurs fuligineuses, s'agitait une servante, en train de ranger de
la vaisselle sur une étagère.
[Note 7: On dit mousse aujourd'hui: mais cette dénomination, qui semble
venir du hollandais, ne fut pas adoptée chez nous avant le milieu du
dix-septième siècle.]
Tous ces personnages, avec leurs physionomies et leurs costumes si
caractéristiques, tous ces objets, diversement frappés par des jets
vagabonds de lumière et d'ombre, enraient un spectacle saisissant, que
dominait la belle et mâle figure de Jacques Cartier, ressortant comme
dans une auréole aux rayonnements du foyer.
Il touchait à sa quarantième année. C'était un homme dans toute la
force de la maturité, d'une stature moyenne et bien prise, nerveuse,
vigoureusement constituée. Son visage était expressif, très-accentué, et
la teinte brune que le haie de la mer y avait empreinte ajoutait encore
à l'énergie de ses traits secs, même anguleux. Il avait le regard
profond, un peu dur, les sourcils rapprochés, les joues maigres, presque
creuses; le nez long, recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, la
lèvre inférieure légèrement proéminente ainsi que le menton. Il portait
toute sa barbe, roussâtre et clair-semée. Le haut de sa tête, couronné
par un front spacieux, sillonné de quelques rides, annonçait la
promptitude, la vigueur des résolutions, l'opiniâtreté, l'ambition.
Pleine de bonté, la partie inférieure ne manquait pas d'une certaine
sensualité rabelaisienne; mais l'ensemble disait hautement la hardiesse
des conceptions jointe à une fermeté d'exécution inébranlable.
Pour vêtement, il avait un feutre noir, à bords étroits et relevés à la
mode du temps; un pourpoint de drap marron, serré à la taille par une
ceinture de cuir, des braies de même étoffe, également galonnées, et des
bottes molles, à retroussis. De son pourpoint entr'ouvert, s'échappait,
en bouillonnant autour du cou, une fraise de fine dentelle, et sur sa
poitrine pendait une petite arbalète d'argent, insigne de son grade de
pilote hauturier.
--Oui, messire, par ma Catherine, si le vent vire cette nuit, nous
appareillerons dès demain matin, disait Jacques en s'adressant à Charles
de Mouy.
--Et il virera le vent, j'en suis sûr, moi; da oui; je sens ça à mes
rhumatismes, marmotta le vieux Jean Morbihan.
--Tout est donc prêt? demanda le vice-amiral.
--Tout, messire, tout! Ah! j'attends depuis assez longtemps cette
occasion d'élever mon pays au rang qu'il mérite dans l'histoire des
découvertes modernes, répondit Jacques avec un enthousiasme qui fit
soupirer sa femme. Oh! continua-t-il, en portant la main à son front,
j'ai lutté, lutté depuis quinze ans! Il m'a fallu essuyer bien des
déboires, bien des rebuffades. Enfin, grâce en soit rendue à votre
généreuse initiative, messire, grâce aussi à la bonté de monseigneur
Philippe Chabot, grand amiral de France, je possède aujourd'hui les
lettres patentes qui m'autorisent à «voyager et aller aux Terres-Neuves,
passer le détroit de la baie des Châteaux, avec deux navires équipés de
soixante compagnons pour l'an présent.»
--Et par Neptune, je n'en suis pas fâché, maître Jacques! Notre seigneur
le roi de France ne pouvait confier plus belle et plus noble mission à
plus brave capitaine, s'écria Charles de Mouy en frappant sur la garde
de son épée. Quand nous lui parlâmes du projet, il hocha d'abord la
tête d'un air incrédule, car l'insuccès du Florentin Verazzani l'avait
dégoûté de nouvelles expéditions dans les mers inconnues. Mais ayant
aperçu je ne sais quel courtisan espagnol qui souriait ironiquement:
«Foi de gentilhomme, reprit-il changeant soudain d'avis, vous avez
raison. Chabot et de Mouy; nous aussi irons faire des conquêtes ès
Terres-Neuves. Je voudrais bien connaître l'article du testament d'Adam
qui lègue en entier l'héritage du Nouveau-Monde à mes cousins de Madrid
et de Lisbonne.»
--Royalement parlé! fit Jacques en souriant.
--Min Gieu, ça n'est pas mal en tout pour un Français, murmura Jean
Morbihan, vieux Breton qui non-seulement ne pardonnait point à la reine
Claude d'avoir, en 1515, consenti la cession définitive de la Bretagne
à la France, mais ne croyait même pas à cette cession, et nourrissait
contre les Français un sentiment de haine d'autant plus vif qu'il était
moins raisonné.
--Oui, reprit le vice-amiral, et tout de suite François Ier mit deux
navires à votre, disposition, maître Jacques, plus soixante hommes...