Le jeudi 12 décembre, nous retournons à l'endroit que nous avions visité
le lundi en compagnie du général. Depuis le matin on se bat sur toute la
ligne.
Sur la droite, du côté de Pesta, la canonnade est terrible. La fusillade
crépite. On a l'impression très nette qu'une grosse partie se joue
là-bas. On n'en peut malheureusement rien voir, parce que de hautes
montagnes nous masquent complètement la vue de ce côté.
Sur la gauche, la 2e division, très visible encore pour nous dans la
vallée du Louros, va opérer un mouvement débordant sur la droite de
l'ennemi, en se faufilant par les ravins, à l'abri des vues et du tir.
[Illustration: Le poète Matsoukas. Le poète hellène Matsoukas haranguant
les soldats.]
A midi et demi, une heure, la canonnade cesse du côté de Pesta... A 2
heures, quelques obus turcs éclatent très nettement à gauche sur une
crête dans la direction de la 2e division que les Turcs doivent avoir
aperçue.
Les grosses pièces de 105 en batterie ici tirent de temps à autre, dès
qu'au loin apparaissent des convois ou des troupes sur la vieille route
de Janina.
Les Turcs ne répondent pas, n'ayant pas de pièces de gros calibre à
opposer à celles-ci. Mais ils ont sur la gauche une batterie de campagne
très gênante pour la 2e division et qu'il faudrait bien réduire au
silence. On tire de son côté, mais malheureusement des collines
empêchent de voir les éclatements.
A 3 heures, un paysan vient indiquer l'emplacement précis des Turcs. Les
105 aussitôt corrigent leur tir. Les résultats doivent être bons,
puisque les Turcs se taisent. Ce paysan a fait trois heures de marche à
travers les lignes turques pour venir donner ce renseignement.
Le lendemain, nouvelle visite à Schéfik-Bey, d'où nous poussons jusqu'à
Imin-Aga, que les Turcs avaient évacué la veille. Et là, nous apprenons
que les Grecs ont pris huit canons, huit beaux canons de Krupp, à tir
rapide, dont deux sont intacts, avec leurs culasses.
Le 15 décembre est un dimanche. On nous a conseillé de rester «chez
nous», aucune opération sérieuse ne devant, vraisemblablement, être
engagée ce jour-là. La 2º division avait à prononcer son mouvement en
avant sur la gauche de Pisani, tandis qu'à droite, des evsones devaient
gagner les flancs des positions turques. Les Grecs avaient encore de
l'artillerie à placer... C'étaient au contraire d'excellentes raisons
pour qu'une bataille sérieuse s'engageât, les Turcs ayant tout intérêt à
empêcher les Grecs de prendre contre eux tous les atouts en mains...
Donc, de bonne heure, une auto de l'état-major nous emmenait vers
l'avant, au delà de Hani-Imin-Aga.
En arrivant à Schéfik-Bey, nous avons entendu sur notre gauche une
fusillade très nourrie. C'est la 2º division qui a pris le contact avec
les troupes ennemies envoyées à sa rencontre. Puis, sur la droite, sur
les hauteurs, encore de la fusillade. Tout là-haut, ce sont les evsones
qui sont aussi accrochés à l'ennemi.
Le canon tonne des deux côtés. Les forts de Saint-Nicolas et de Pisani
aident l'infanterie turque à résister au mouvement en avant des Grecs.
Dans le ravin, que deux hautes collines protègent des vues et des feux
de Pisani, trois pièces de 105 sont déjà en batterie. C'est cette nuit
qu'on les a montées et placées. Les projecteurs turcs ayant tenté de
gêner les mouvements de l'ennemi, l'une des grosses pièces, aussitôt en
batterie, leur envoya quelques obus très bien placés qui les
annihilèrent pour le restant de la nuit.
A midi, les 105 mêlent leur très grosse voix à l'effroyable concert
auquel nous assistons. A 1 heure, après qu'une pièce a tiré, du haut de
la colline où se trouvent le capitaine et les officiers qui règlent le
tir, des bravos et des «zitos» éclatent, transmis par les hommes de
liaison. Un enthousiasme fou s'empare de tous, artilleurs ou
spectateurs, car le dernier obus grec vient de tomber juste sur un des
ouvrages de Pisani, y causant de terribles ravages.
Le commandant Spiliadis, qui nous parlait, se détourne alors, et deux
grosses larmes coulent lentement le long de ses joues...
Nous souhaitons de voir de plus près les effets du tir des 105. Le
commandant Spiliadis nous donne un laissez-passer, et nous voilà partis,
ma femme et moi, à l'assaut de la haute colline rocheuse, du sommet de
laquelle nous avons hier reconnu les positions ennemies.
Nous n'étions pas là depuis une minute, qu'une pièce grecque tire. Un
coup de tonnerre, grossi par l'écho. Puis le ronflement sourd de l'obus
qui se visse dans l'atmosphère.
Le ronflement s'enfle, s'enfle, puis décroît, mais d'une façon toute
particulière qui donne l'impression très nette de la montée puis de la
descente de l'obus en sa trajectoire. Et alors, sur l'ouvrage qui
couronne le sommet le plus haut des collines de Pisani, une longue
colonne de fumée noire monte, verticale et brusque. L'obus grec a bien
travaillé. C'est une poudrière, ou un dépôt de munitions, qui vient de
sauter. Aussi les « zitos » se font-ils très nourris, derrière nous.
A gauche et à droite, crépitements de fusillade, halètements rythmés de
mitrailleuses se mêlent au bruit des canons qui tirent et des obus qui
éclatent. Malheureusement, de là où nous sommes nous ne pouvons voir que
Pisani, et rien de la bataille d'infanterie. Si bien qu'au bout de
quelque temps d'une observation prodigieusement intéressante, nous nous
décidons à redescendre.
Par moments, le duel s'interrompt. Les Turcs s'appliquent à rectifier
leur tir. Puis, quand ils croient y avoir réussi, des coups de tonnerre
de nouveau résonnent, enflés démesurément par l'écho. Mais les obus
turcs toujours tombent à côté du but, certains à droite des pièces
grecques, d'autres, plus nombreux, en arrière de notre batterie, si
admirablement dissimulée que l'ennemi ne parviendra pas à la repérer
exactement. Les soldats grecs le sentent, pleins de confiance, et quand
un obus passe, ils lèvent la tête, lui sourient et le saluent de la main
en criant quelque chose comme: «Bon voyage!»
Même, non loin de l'endroit où tombent et éclatent les projectiles, il y
a une compagnie d'infanterie. La plupart des hommes sont assis ou
allongés à terre; d'autres vont et viennent, se promènent en mangeant ou
causant entre eux. Et ceux-là aussi plaisantent, très calmes.
Tandis que ce combat d'artillerie se déroulait ainsi sur notre gauche,
tout au haut des collines assez élevées, on pouvait voir les Grecs
progresser. Ils débouchaient de derrière un haut sommet pointu, puis
descendaient les pentes de la montagne par longues files, au pas ou en
courant. Et tout autour d'eux, en avant, en arrière, à droite et à
gauche, des nuages blancs, bleutés ou noirs accusaient d'innombrables
éclatements d'obus.
C'est une véritable pluie de mitraille que Pisani fit ainsi pleuvoir
durant tout l'après-midi sur les evsones, sans pouvoir une seule minute
arrêter leur diabolique marche en avant. On les voyait très bien à
l'oeil nu, marcher et courir comme des fourmis sur les rochers ou les
terres rousses. Les Turcs étaient trop nerveux, cela se sentait très
bien, et leur tir s'en ressentait: leurs obus, qui tombaient de tous les
côtés comme au hasard, firent parmi les assaillants infiniment peu de
ravages...
Au retour, nous apprîmes que l'armée grecque avait, autour de Pisani,
gagné du terrain d'une façon étonnante. Elle avait eu beaucoup de
pertes, mais rien n'avait pu ralentir son élan admirable. Si la marche
en avant continue ainsi, nous serons bientôt à Janina.
Aux dernières nouvelles, le capitaine qui commandait la batterie de 105
avait demandé et obtenu pour le soir des lanternes en quantité. Il avait
éteint la nuit précédente tous les projecteurs turcs de Pisani. Il avait
juré d'en réduire au silence aussi toutes les batteries...
Et de toute la nuit les assiégés ne durent guère dormir!...