L'après-midi du 9 décembre, nous partons en automobile pour les
avant-postes, en même temps que le général.
[Illustration: Le théâtre de la guerre qui continue: l'Épire.
Faute de documents suffisants, les positions de Schéfik-Bey et
d'Imin-Aga n'ont pu être portées sur cette carte.]
A Schéfik-Bey, derrière une colline grisâtre, sont installés les quatre
seuls canons de 105 que possède l'armée d'Epire,--d'anciens Krupp. On
vient de finir de les monter, et le général Sapoundsakis vérifie
lui-même les emplacements des pièces... En quelques mots il nous en
explique le mécanisme et la manoeuvre. Après quoi, souriant, il nous
annonce qu'il nous attache, ma femme et moi, à son état-major, avec
lequel, désormais, nous allons vivre. Cela nous reposera des rigueurs de
la vie en Macédoine.
Le lendemain matin, 10 décembre, nous allons, en compagnie du capitaine
Barès, nous rendre compte de ce qui se passait au camp d'aviation de
Nicopolis. Deux aéroplanes, un Maurice-Farman et un Henri-Farman, sont
devant leurs hangars démontables en toile bleue. Deux mécaniciens
français, Chauveau et Berni, achèvent de monter et de régler les
appareils que doivent piloter le lieutenant d'artillerie Cambéros et le
lieutenant de cavalerie Notaras.
Et le spectacle est vraiment frappant de ces appareils ultra-modernes
posés sur la prairie toute verdoyante, au milieu des ruines antiques.
De tous les environs, la foule est accourue... Des paysans, des femmes,
des enfants. On regarde curieusement les grands oiseaux blancs. On se
demande comment de pareilles machines peuvent bien voler.
Chauveau a fait des merveilles. Le Maurice-Farman est prêt,
l'Henri-Farman sera prêt pour la fin de l'après-midi. On essaie le
moteur. Tout va bien.
Vers 5 heures, le lieutenant Cambéros s'envole. La foule alors éclate en
bravos enthousiastes. Hommes et femmes se signent et marmottent des
prières, tout à fait impressionnés par le miracle auquel ils assistent.
Tous les visages expriment un étonnement indescriptible. A l'église
voisine, les cloches sonnent à toute volée, tandis que des soldats
tirent en l'air des salves d'honneur!
Avant le vol, le poète Matsoukas, le fameux «mendiant national» dont les
triomphales tournées en Amérique ont valu à la Grèce un
contre-torpilleur, une batterie de campagne et trois aéroplanes, était
arrivé à Nicopolis.
Il a regardé les appareils, puis, comme des troupes passaient non loin
sur la route, il est allé les haranguer, leur tenir des discours d'un
patriotisme si vibrant, si sincère, que, même sans les comprendre, on se
sent irrésistiblement forcé d'applaudir! Les hommes, enthousiasmés, crient
cent fois: «Vive notre Matsoukas!» Et, lorsqu'ils partent, leur pas est
plus alerte...
[Illustration: Les biplans français Maurice-Farman et Henri-Farman de
l'armée d'Epire, au camp d'aviation de Nicopolis, près des ruines
antiques.]
[Illustration: Gnl. Sapoundsakis.
Le général commandant l'armée grecque d'Epire, ses officiers et Mme Lejeune
examinant une pièce de 105 en batterie.]