C'est à peine si nous avons le temps de verser une larme sur le
sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était maquignon
comme ceux de son pays; il avait une mâchoire mémorable; il ne
disait jamais ni oui ni non; il possédait quelque teinture de
philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point
encore inventée.
Il était païen à l'instar de tous les beaux esprits.
Il était même un peu voleur.
En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces quelques
fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua
si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.
Cela dit, Vincent Gueffès, adieu!
À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses hommes d'armes
furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles
absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui
fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Gueffès.
Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de
parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence,
les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient
essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.
Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être.
Mais le proverbe: _Chercher une aiguille dans une charretée de
foin_ est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y
aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres.
Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.
Encore ne trouvaient-ils rien.
Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait
plus reculer.
Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut.
C'était une brave lance; mais ce n'était que cela. Les gens de
cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur bonne
conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.
Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable
carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit
chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni
méchants.
Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont
d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser
aussitôt que leur pied touche une pente facile.
Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse
érige en système le hasard de leur chute.
S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils s'écrient: On
a calomnié la fange! La fange est un bon lit! C'est exprès que je
suis dans la fange!
Vive la fange!
Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font
fausse route; les hommes, non.
Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait
une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant
cet emblème auguste en disant:
--Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la
plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de
Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un tas
de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en
criant à tue-tête:
--Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille était
bien le soleil! Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui
grisonnaient. Il s'était dit: Je veux un manoir, une femme, des
vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen,
expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce récit: la
terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail: l'escopette du
mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.
Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme
jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était
un parfait coquin.
Tant la logique est une irrésistible et belle chose! Posez les
prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci étant accepté
qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux
Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait.
Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas.
Son zèle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant
pouvait, demain, le mener au supplice.
Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques
connaissent le mérite du fait accompli.
_Ce qui est fait est fait,_ dit l'odieux proverbe.
Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze
d'abominables; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de
l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.
Méloir pensait: Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc
François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage.
On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas!
--Et allons! Rougeot, Tarot! Allons! Nantois, Grégeois, Pivois,
Ardois! Allons, Léopard et Finot!
Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, on ne
l'appelait plus.
--Allons, bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en
chasse! en chasse! Ils allaient, en vérité! les chevaux ne
quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrière. Les
fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à
cette poursuite acharnée.
Il est même probable que, sans les retards occasionnés par
l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où les traces
se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent tombés
déjà au pouvoir des hommes d'armes.
Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue et de sa
suite.
Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il avait reconnu
l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son chemin dans
les sables; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le
mieux.
Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre
si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient fait
fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le
découragement venaient.
Et le brouillard ne diminuait point.
La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est
au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.
En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la
ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne
délayée que la troupe avait sous les pieds.
Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux
circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.
De temps en temps, un homme ou une femme se perdait.
Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit pas.
Une horrible angoisse serra le coeur du vieillard.
Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.
Chacun voulut chercher Reine.
On tourna; on perdit la voie. Puis, les groupes se détachèrent. Il
y avait maintenant impossibilité de se rallier.
Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui
tenait sa femme par la main.
Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses
deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour
répondre à sa voix.
Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit
éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.
Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et là à
l'aventure.
Dans la brume, tous ces différents groupes se croisaient
maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la besogne
des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour
cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner
le change aux chasseurs.
Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart d'heure,
lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.
Il s'arrêta et colla son oreille contre la tangue.
Son coeur battait bien fort.
Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait naguère à
son front avait disparu.
Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux de Méloir.
Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier
besoin était de vivre, afin de protéger Reine.
Les pas approchaient.
Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes d'armes.
--Holà! disait Péan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va
rompre sa laisse!
--Et Rougeot! répliquait Goëtaudon; ah ça, ils deviennent enragés,
Bellissan, vos lévriers!
--Chut! fit le veneur; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent? J'ai
de la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur
la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement! Le chevalier
Méloir est-il là?
--Messire Méloir! appelèrent discrètement plusieurs voix.
Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point de réponse.
--Voilà qui est grand dommage! dit encore Bellissan, car je suis
bien sûr que nous allons avoir un relancé. Bellement, Reinot,
coquin, bellement!
--Hé bien! hé bien! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui
m'entraîne. À bas, Pivois! à bas, de par le ciel! Bon! sa laisse
s'est rompue dans ma main et Dieu sait où est le chien à cette
heure.
Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plaintif
des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.
Les autres chiens se démenèrent avec fureur.
Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs
laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois.
Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque
chenil de Rieux; gris de fer foncé, le museau pointu comme un
poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.
En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.
C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine sensible. Le
brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On distinguait
parfaitement le sol; on voyait même à trois pieds à la ronde.
Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant,
couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le
bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.
Aubry s'était adossé contre ce poteau.
Il avait à la main son épée nue.
Dès l'instant où il avait entendu la conversation des hommes
d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le
flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.
Une seule ressource restait: le combat.
Le combat se présentait, certes, bien inégal; mais Aubry avait foi
en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne
désespéraient pas de la victoire.
Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une épée, ils
taillaient de leur mieux.
Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes,
c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes d'armes
qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la
fois la meute tout entière.
Il se disait:
--Ah! si j'avais seulement avec moi maître Loys! vrai Dieu! ce
serait une belle équipée! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes
pour moi: c'est notre mesure.
--Mais, se reprenait-il en soupirant; pauvre maître Loys!... où
est-il?
Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une
haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de Pivois.
Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras raccourci, que
lui donna Aubry.
--Belle bête! murmura-t-il; c'est dommage! Ardois, lancé comme une
flèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la
tête à la volée d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal,
brun de cotte à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la
paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col
tranché aux trois quarts.
--Vrai Dieu! grondait maître Aubry qui s'échauffait à la besogne,
les hommes ne viendront-ils pas à la fin! Les hommes venaient. On
entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la
silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans
l'apercevoir.
Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il était en train
et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la sienne, un
quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.
Énorme, celui-là! noir de la tête aux pieds! beau comme on se
représente les chiens fabuleux qui mènent l'éternelle course de
Diane chasseresse.
L'Achille des chiens!
Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, tomba de
l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire
volte-face et le saisit à la gorge.
Mais non point pour l'étrangler, oh! non! Pour le caresser plutôt,
doucement et tendrement, comme l'épagneul favori vient mêler ses
longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée.
Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. Loys! maître
Loys! le grand, le fier, l'intrépide! L'Achille des chiens, on
vous le dit. C'était lui que Bellissan avait acheté à Dinan, par
hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine.
C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys! Écoutez,
Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry
avait une larme à la paupière.
--Seigneur Dieu! vous êtes avec moi! s'écria-t-il sans plus se
cacher, grand merci! Hardi, Loys!
Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume:
--À moi, taupins! ajouta-t-il, à moi, traîtres maudits! Méloir,
Péan! Coëtaudon! Corson et d'autres, s'il y en a! Venez! venez!
venez!
Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. Aubry était
dépassé; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était pas ce
qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine
n'aurait pas le temps de se sauver? C'était quelques minutes de
gagnées: le salut peut-être!
Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de vaincre.
Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à côté de son
maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.
Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres d'Aubry, puis il
serra sa bonne épée.
--Hardi, Loys! Il y eut tout à coup un grand cliquetis de fer. Le
sable se rougit autour du vieux poteau, vert de goémon. Les chiens
étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes repoussés blasphémèrent.
Hardi, Loys! maître Loys! ils sont à nous!