Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se
mettre en marche.
Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et
qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.
En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est
dense et impénétrable aux regards.
Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le
monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au
milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume,
arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons
estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le
sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.
Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur
ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces
merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et
passent.
Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan
de brume.
De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus
terrible.
Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de
l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à
peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un
malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée,
avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les
rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les
brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.
On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et
blessante pour l'oeil, répercutée qu'elle est à l'infini par les
molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue
est vaine; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.
Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu
mou et nuageux.
Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut
rendre plus précisément la réalité. Collez votre oeil à la vitre
dépolie et regardez le grand jour au travers.
Vous serez ébloui sans rien voir.
La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit
toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide,
rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse
les paupières.
La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la
vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.
Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.
C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité
de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile,
blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la
conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On
est à la fois submergé et fasciné.
Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses
étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse
arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir
l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit
l'entendre sortir des profondeurs des tangues.
Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes
tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par
enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.
Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court,
invisible, là-bas! De quel côté? On ne sait.
Près ou loin? On ne sait.
Mais elle court, elle glisse, elle arrive.
Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces
mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.
Oh! comme elle va vite!
N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds?
On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est
précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.
Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se
peupler de visions folles.
Écoutez! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à
la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis.
Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.
Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourné
sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la
dérobée un regard au fiancé?
Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.
Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs
d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour
que le jour du mariage?
Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs,
la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.
Et la petite soeur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.
Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur.
--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiancée est
bien belle! Merci Pierre, merci René... vertubleu! puisque voici
la messe finie, à table! et buvons à ma douce Matheline!
Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête
dans le sein de sa mère.
On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans
la vie seulement on porte la couronne d'oranger.
Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.
Oh!... mais la table oscille et tombe. Où sont les convives
joyeux?
Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses
cheveux blancs? la mère pleurant et riant, Rose, la petite soeur
aux yeux malins?
Le brouillard gris, silencieux, livide...
--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas! la voix tombe
à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y
a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements
leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui
semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui.
Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs pâles qui mènent
tout à l'entour leur ronde insensée?
Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui
flottent, des yeux profonds et vides...
--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer
monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils
sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les
brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la
fièvre à l'instant suprême.
* * * *
Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à
Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était
mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du
brouillard pour renouveler leur attaque.
Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient
défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume,
qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent
attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient
restés invisibles.
Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui
connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les
secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.
Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger
contre la poursuite de leurs ennemis.
La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse,
aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de
Genest; mais cette partie de la grève, sillonnée par
d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée,
présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret,
même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.
Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide,
marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la
direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.
Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les
jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses
mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le
chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.
Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des
Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une
fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien
la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher
sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une
demoiselle de bonne maison!
Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un
sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.
N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait
encore suffi à déguiser la supercherie.
C'était un vrai brouillard, un brouillard _à ne pas voir son nez,_
comme on dit entre Avranches et Cherrueix.
À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le
sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils
cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.
Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait
entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine.
Mais l'oeil était pour tous un organe désormais inutile.
On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme
à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.
Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.
--Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du
bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux
dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le
bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à
ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han...
--Silence! ordonna la voix de Maurever.
--Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine
convers; je pense que je ne suis pas un bavard!
Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque:
--Devinez ce que répondit l'âne? Mais le Mathurin n'était pas en
humeur de rire.
--Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit
Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains
se cherchèrent et se réunirent au hasard.
Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et
déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour
se reconnaître.
Voici comment la caravane était disposée: Après le petit Jeannin,
qui marchait en tête avec sa gaule à corne de boeuf, venaient
monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.
Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon,
Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.
Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite,
tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de
la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des
Suzon et des Catiche.
Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec
frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à
l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait
cruellement déçue. Le silence était de rigueur.
La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure
environ.
Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.
En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.
--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte!
On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était
ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite
ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein
sans le savoir.
La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux
approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait:
--De l'éperon, mes enfants, de l'éperon! Ce brouillard-là nous la
baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!
--Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que
nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme
d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de
midi!
Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes
contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main
droite et grommela:
--Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour
tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre
langue.
--Allons! Bellissan! criait Méloir; découple tes lévriers, ils
vont quêter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!
Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que
l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit:
--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du
diable si les chiens ont du nez par ce temps-là! Ils détaleraient
à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.
La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la
petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma
même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais
Bruno aimait tant à parler! Chacun retint son souffle.
--Holà! cria Méloir, ceci est la rivière; dans dix minutes, nous
serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose! La
cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.
Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu
garde de laisser dans le fort.
--C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en
ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de
gémissement lui répondit:
--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il
n'eut point de réponse.
--Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons; les pieds
de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant!
La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe
étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir.
Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des
cours d'eau, où se trouvent les _lises_ ou sables mouvants,
l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau
souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec
lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante
et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface présente une assez
grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et
rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que
nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières
solides et les matières liquides, ont un caractère commun; le pied
y enfonce au moment même où il s'y pose.
Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève
une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à
l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le
sable.
Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une
marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite
mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son
niveau.
Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à
mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.
On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître
entièrement dans les lises.
XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de
la Fée des Grèves.
Un quart d'heure à disparaître!
Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible
agonie!
Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur,
les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent
qu'à hâter l'immersion complète.
Le corps fait son trou lentement... lentement!
Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la
chair, les jambes, le torse, la tête.
On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il
suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la
submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un
demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore
au-dessus des sables.
Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les
fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.
Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la
parole avec précaution.
--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il.
--Quel animal? demanda Aubry.
--Voyez! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir.
Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout
chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le
sable.
--Maître Loys était plus grand et plus beau que cela,
murmura-t-il.
--Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit
Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un
bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais.
J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les
côtes.
--Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme! dit Aubry en lui
frappant sur l'épaule; c'est bien, tu feras un maître soldat!
Jeannin rougit de plaisir.
Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait
entendre.
--Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat,
c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en
reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je
vais donner un bon conseil.
--Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements
semblaient préoccuper très peu.
--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses
méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les
tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un
seigneur.
--Eh bien? fit monsieur Hue.
--Voilà! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas
assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je déclare que
je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge
respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous
avez...
--Incorrigible bavard! interrompit Maurever.
--Ah! par exemple! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux
ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la
Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da!
et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on
m'appelle bavard! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune: mon bon
conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait
Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les
soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou
bien près, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux
dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les
chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de
nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit; mais
on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors...
--C'est vrai! s'écria Aubry.
--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole,
je m'y attendais!
--Que faire? demanda Maurever.
--Voilà! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de
Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais
tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an
quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous
sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la
trace de ses pas.
--Suivons donc la rivière! dit Aubry.
--La rivière, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer
Jeannin; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus
dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la
terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au
milieu des grèves.
Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de
réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne
répondit point.
--Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous
pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra
connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le
veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la
place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.
--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'écria Bruno, tu ne vivras
pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres, à reculons!
On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou
douze minutes se passèrent,-- Maurever avait de nouveau commandé
le silence.
Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et,
sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se
rapprocher de Jeannin.
Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère
convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose
pour produire cet effet-là!
--Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut
auprès de Jeannin.
--Ici, répliqua ce dernier.
Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.
--Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il.
--Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la
respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais à la
grâce de Dieu.
--Où crois-tu être?
--À l'orient du Mont.
--Moi, je crois que nous sommes à l'ouest; la tangue mollit; le
vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne
le sentirions guère.
--C'est vrai. Tournons à gauche.
--Avertis, au moins, avant de tourner.
--Tournons à gauche! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point
de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler.
--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa
force:
--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle eût
rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé
ceci: Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin
s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur
route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin
déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs.
--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il.
--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les
retrouve, cela suffira; prends à gauche; moi j'irai à droite. Et
des jambes!
Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes
après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement.
Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à
Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard.
Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs
avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace,
et ouvrit la chasse gaiement.
--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons
les forcer comme des lièvres en plaine.
Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et
soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur,
tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.
Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes,
montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun
d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne
droite, comme s'il eût fait beau soleil.
Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe
entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas
homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les
traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier,
puis il caressa doucement son lévrier en disant:
--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse
recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se
présenta.
Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été
bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au
flair et ne raisonnent guère, les heureux!
À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.
L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes
suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et
enfin le gros de la caravane.
Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant,
reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur
vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.
Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.
Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on
regarda la tangue de près; on fit de son mieux.
On ne fit rien de bon.
La brume semblait se rire de tout effort.
Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès
fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de
sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et
gris.
--M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il,
volontairement ou par l'effet du hasard.
--Après? demanda Méloir.
--Après, mon bon seigneur? on prétend que le sire d'Estouteville a
reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée
sur le territoire du royaume.
--Qui prétend cela?
--De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est
un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de
suite le plus près possible de la protection française.
--Oh! hé! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du
mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez!
Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès;
mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres,
et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.
Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de
réfléchir.
Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe
de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à
son oreille.
Il tourna sur lui-même pour s'orienter! Seconde imprudence.
Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur
soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.
On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on
l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet
extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans
la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à
ces extrémités, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides
de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que
ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au
contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.
Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a
que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour
former ces paumelles.
La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue,
résiste au flot et garde son plan.
Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de
paumelles.
Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient
maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans
ce sable mou et prompt à s'affaisser.
Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui
joue à colin-maillard.
La bravoure n'était pas son fait.
Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des
lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les
fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient
successivement arrêtées.
Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du
chemin, il n'aurait pas couru si vite!
Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent
d'elle.
Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un
coin ceux qu'elle n'aime pas.
Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées
bretonnes surtout.
Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la
nuit.
La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par
hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim.
Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il
se disait:
--C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans
parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois
pour tout de bon! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela.
Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont,
j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour
l'amour de Dieu.
Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître
Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il
était à cent pas du Mont.
--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les
mains: Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et
cent écus d'or!
Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme
un frôlement.
Une robe de femme! il n'y avait pas à s'y tromper!
On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une
femme!
Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce
pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.
Bonne prise, dans tous les cas!
Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard
s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.
C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et
sombre que surplombent les contreforts du monastère.
Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une
femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume.
Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les
vêtements de Reine de Maurever.
Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds
bouclés, qui brillaient au soleil.
Il s'approcha tortueusement.
De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui
faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des
Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable,
depuis que monsieur était caché à Tombelène.
Ils se dirent:
--Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre
lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il
paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.
Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on
l'entendit crier:
--Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié! Qu'avait-il à faire
là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines?
La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le
brouillard.
Il se débattait, le malheureux! La Fée et lui disparurent derrière
la brume.
Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent
maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu
le cou.
Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il
avait les pieds dans les cendres, et le _piché_ au coude, parlait
trop à son aise de la Fée des Grèves.
Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à
parler d'elle, dites toujours _la bonne fée,_ ou ne passez jamais
en grève...