XXIX. Le brouillard.

Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se

mettre en marche.

Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et

qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.

En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est

dense et impénétrable aux regards.

Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le

monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au

milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume,

arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons

estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le

sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.

Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur

ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces

merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et

passent.

Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan

de brume.

De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus

terrible.

Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de

l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à

peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un

malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée,

avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les

rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les

brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.

On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et

blessante pour l'oeil, répercutée qu'elle est à l'infini par les

molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue

est vaine; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.

Les objets échappent; toute forme accusée se noie dans ce milieu

mou et nuageux.

Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut

rendre plus précisément la réalité. Collez votre oeil à la vitre

dépolie et regardez le grand jour au travers.

Vous serez ébloui sans rien voir.

La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit

toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide,

rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse

les paupières.

La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la

vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.

Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.

C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité

de l'air; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile,

blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la

conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On

est à la fois submergé et fasciné.

Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses

étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse

arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir

l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit

l'entendre sortir des profondeurs des tangues.

Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes

tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par

enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.

Oh! comme elle va vite! la mer, la mort! Comme elle court,

invisible, là-bas! De quel côté? On ne sait.

Près ou loin? On ne sait.

Mais elle court, elle glisse, elle arrive.

Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces

mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.

Oh! comme elle va vite!

N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds?

On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est

précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.

Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se

peupler de visions folles.

Écoutez! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à

la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis.

Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.

Douce fille! que Dieu te fasse heureuse!-- N'a-t-elle pas tourné

sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la

dérobée un regard au fiancé?

Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.

Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs

d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour

que le jour du mariage?

Quoi! c'est la messe des noces! le père avec ses cheveux blancs,

la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.

Et la petite soeur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.

Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite soeur.

--Merci, mes amis; oui; je suis bien content, oui, ma fiancée est

bien belle! Merci Pierre, merci René... vertubleu! puisque voici

la messe finie, à table! et buvons à ma douce Matheline!

Elle est émue; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête

dans le sein de sa mère.

On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans

la vie seulement on porte la couronne d'oranger.

Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.

Oh!... mais la table oscille et tombe. Où sont les convives

joyeux?

Où est Matheline, l'épousée? Pierre, René, le père avec ses

cheveux blancs? la mère pleurant et riant, Rose, la petite soeur

aux yeux malins?

Le brouillard gris, silencieux, livide...

--Au secours! Seigneur, mon Dieu! au secours! Hélas! la voix tombe

à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y

a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements

leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui

semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui.

Et ne voyez-vous pas ici,-- ici!-- ces danseurs pâles qui mènent

tout à l'entour leur ronde insensée?

Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui

flottent, des yeux profonds et vides...

--Au secours! Seigneur Dieu! au secours! Personne ne vient. La mer

monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils

sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les

brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la

fièvre à l'instant suprême.

* * * *

Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à

Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était

mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du

brouillard pour renouveler leur attaque.

Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient

défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume,

qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent

attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient

restés invisibles.

Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui

connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les

secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.

Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger

contre la poursuite de leurs ennemis.

La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse,

aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de

Genest; mais cette partie de la grève, sillonnée par

d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée,

présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret,

même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.

Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide,

marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la

direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.

Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les

jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses

mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le

chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.

Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des

Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une

fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien

la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher

sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une

demoiselle de bonne maison!

Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un

sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.

N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait

encore suffi à déguiser la supercherie.

C'était un vrai brouillard, un brouillard _à ne pas voir son nez,_

comme on dit entre Avranches et Cherrueix.

À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le

sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils

cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.

Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait

entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine.

Mais l'oeil était pour tous un organe désormais inutile.

On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme

à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.

Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.

--Allons! dit-il, voilà qui est bon! ça me rappelle l'aventure du

bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux

dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le

bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à

ce que M. le bailli s'avisa de faire: Hi! han...

--Silence! ordonna la voix de Maurever.

--Seigneur Jésus! on se tait, on se tait! répliqua le moine

convers; je pense que je ne suis pas un bavard!

Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque:

--Devinez ce que répondit l'âne? Mais le Mathurin n'était pas en

humeur de rire.

--Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit

Jeannin; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains

se cherchèrent et se réunirent au hasard.

Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et

déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour

se reconnaître.

Voici comment la caravane était disposée: Après le petit Jeannin,

qui marchait en tête avec sa gaule à corne de boeuf, venaient

monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.

Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon,

Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.

Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite,

tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de

la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des

Suzon et des Catiche.

Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec

frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à

l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait

cruellement déçue. Le silence était de rigueur.

La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure

environ.

Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.

En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.

--Les hommes d'armes! dit tout bas le petit Jeannin. Halte!

On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était

ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite

ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein

sans le savoir.

La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux

approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait:

--De l'éperon, mes enfants, de l'éperon! Ce brouillard-là nous la

baille belle! Nous allons prendre notre revanche cette fois!

--Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que

nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme

d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de

midi!

Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes

contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main

droite et grommela:

--Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut! il y a temps pour

tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre

langue.

--Allons! Bellissan! criait Méloir; découple tes lévriers, ils

vont quêter dans le brouillard; et qui sait ce qu'ils trouveront!

Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que

l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit:

--Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier; mais du

diable si les chiens ont du nez par ce temps-là! Ils détaleraient

à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.

La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la

petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma

même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais

Bruno aimait tant à parler! Chacun retint son souffle.

--Holà! cria Méloir, ceci est la rivière; dans dix minutes, nous

serons à Tombelène... Mais j'ai entendu quelque chose! La

cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.

Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu

garde de laisser dans le fort.

--C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan; je n'en

ai plus que onze en laisse. Ho! ho! ho! Noirot! ho! Une sorte de

gémissement lui répondit:

--Ho! ho! ho! Noirot! ho! cria encore le veneur. Cette fois il

n'eut point de réponse.

--Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons; les pieds

de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant!

La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe

étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir.

Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des

cours d'eau, où se trouvent les _lises_ ou sables mouvants,

l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau

souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec

lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante

et molle qu'on appelle la _tangue._ La surface présente une assez

grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et

rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que

nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières

solides et les matières liquides, ont un caractère commun; le pied

y enfonce au moment même où il s'y pose.

Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève

une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à

l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le

sable.

Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une

marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite

mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son

niveau.

Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à

mesure que _l'immersion_ (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.

On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître

entièrement dans les lises.

XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de

la Fée des Grèves.

Un quart d'heure à disparaître!

Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible

agonie!

Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur,

les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent

qu'à hâter l'immersion complète.

Le corps fait son trou lentement... lentement!

Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la

chair, les jambes, le torse, la tête.

On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il

suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la

submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un

demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore

au-dessus des sables.

Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les

fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.

Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la

parole avec précaution.

--Jamais je n'avais vu d'animal pareil! dit-il.

--Quel animal? demanda Aubry.

--Voyez! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir.

Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout

chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le

sable.

--Maître Loys était plus grand et plus beau que cela,

murmura-t-il.

--Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit

Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un

bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais.

J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les

côtes.

--Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme! dit Aubry en lui

frappant sur l'épaule; c'est bien, tu feras un maître soldat!

Jeannin rougit de plaisir.

Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait

entendre.

--Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat,

c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en

reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je

vais donner un bon conseil.

--Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements

semblaient préoccuper très peu.

--Parle! grommela Bruno; le vieux seigneur est dans ses

méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les

tangues, on s'y noie! mais il ne m'appartient pas de juger un

seigneur.

--Eh bien? fit monsieur Hue.

--Voilà! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas

assez vite. Eh bien! messire, reprit-il tout haut, je déclare que

je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge

respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous

avez...

--Incorrigible bavard! interrompit Maurever.

--Ah! par exemple! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux

ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la

Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da!

et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on

m'appelle bavard! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune: mon bon

conseil, je vous le donne _gratis et pro Deo,_ comme disait

Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les

soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou

bien près, pas vrai? Eh bien! quand ils vont voir les oiseaux

dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les

chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de

nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit; mais

on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors...

--C'est vrai! s'écria Aubry.

--Bon! bon! fit Bruno; maintenant, chacun va me couper la parole,

je m'y attendais!

--Que faire? demanda Maurever.

--Voilà! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de

Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais

tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an

quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous

sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la

trace de ses pas.

--Suivons donc la rivière! dit Aubry.

--La rivière, en descendant, est pleine de _lises,_ fit observer

Jeannin; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus

dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la

terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au

milieu des grèves.

Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de

réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne

répondit point.

--Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous

pourrons. Le veneur collera son oeil contre terre et voudra

connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le

veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la

place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.

--Oh! Peau-de-Mouton! Peau-de-Mouton! s'écria Bruno, tu ne vivras

pas: tu as trop d'esprit! Allons! vous autres, à reculons!

On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier.-- Dix ou

douze minutes se passèrent,-- Maurever avait de nouveau commandé

le silence.

Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et,

sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se

rapprocher de Jeannin.

Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère

convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose

pour produire cet effet-là!

--Où es-tu, petit? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut

auprès de Jeannin.

--Ici, répliqua ce dernier.

Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.

--Es-tu bien sûr du chemin que tu suis? dit-il.

--Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la

respiration haletante; depuis deux ou trois minutes je vais à la

grâce de Dieu.

--Où crois-tu être?

--À l'orient du Mont.

--Moi, je crois que nous sommes à l'ouest; la tangue mollit; le

vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne

le sentirions guère.

--C'est vrai. Tournons à gauche.

--Avertis, au moins, avant de tourner.

--Tournons à gauche! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point

de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler.

--Monsieur Hue! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa

force:

--Monsieur Hue! Le silence! Sa voix tremblait comme si elle eût

rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé

ceci: Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin

s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur

route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin

déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs.

--Simonnette! et la demoiselle! murmura-t-il.

--Allons, petit! du courage! reprit Bruno; si l'un de nous les

retrouve, cela suffira; prends à gauche; moi j'irai à droite. Et

des jambes!

Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes

après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement.

Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à

Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard.

Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs

avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace,

et ouvrit la chasse gaiement.

--Par mon patron, dit-il; j'aime mieux la chose ainsi! nous allons

les forcer comme des lièvres en plaine.

Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et

soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur,

tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.

Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes,

montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol; mais chacun

d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne

droite, comme s'il eût fait beau soleil.

Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe

entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas

homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les

traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier,

puis il caressa doucement son lévrier en disant:

--Vellecy! allez! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse

recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se

présenta.

Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été

bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au

flair et ne raisonnent guère, les heureux!

À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.

L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes

suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et

enfin le gros de la caravane.

Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant,

reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur

vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.

Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.

Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on

regarda la tangue de près; on fit de son mieux.

On ne fit rien de bon.

La brume semblait se rire de tout effort.

Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès

fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de

sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et

gris.

--M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il,

volontairement ou par l'effet du hasard.

--Après? demanda Méloir.

--Après, mon bon seigneur? on prétend que le sire d'Estouteville a

reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée

sur le territoire du royaume.

--Qui prétend cela?

--De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est

un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de

suite le plus près possible de la protection française.

--Oh! hé! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du

mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez!

Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès;

mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres,

et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.

Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de

réfléchir.

Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe

de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à

son oreille.

Il tourna sur lui-même pour s'orienter! Seconde imprudence.

Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur

soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.

On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on

l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet

extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans

la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à

ces extrémités, par l'inclinaison des _paumelles_ ou petites rides

de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que

ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au

contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.

Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a

que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour

former ces paumelles.

La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue,

résiste au flot et garde son plan.

Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de

paumelles.

Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient

maintenant en tous sens; chaque pas formait un trou arrondi dans

ce sable mou et prompt à s'affaisser.

Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui

joue à colin-maillard.

La bravoure n'était pas son fait.

Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des

lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les

fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient

successivement arrêtées.

Oh! le pauvre Normand! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du

chemin, il n'aurait pas couru si vite!

Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent

d'elle.

Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un

coin ceux qu'elle n'aime pas.

Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées

bretonnes surtout.

Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la

nuit.

La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par

hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim.

Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il

se disait:

--C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans

parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois

pour tout de bon! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela.

Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont,

j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour

l'amour de Dieu.

Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître

Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il

était à cent pas du Mont.

--Laissons faire! laissons faire! reprit-il, en se frottant les

mains: Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et

cent écus d'or!

Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme

un frôlement.

Une robe de femme! il n'y avait pas à s'y tromper!

On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une

femme!

Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce

pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.

Bonne prise, dans tous les cas!

Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard

s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.

C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et

sombre que surplombent les contreforts du monastère.

Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une

femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume.

Bonne prise! oh! bonne prise! maître Vincent Gueffès reconnut les

vêtements de Reine de Maurever.

Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds

bouclés, qui brillaient au soleil.

Il s'approcha tortueusement.

De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui

faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des

Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable,

depuis que monsieur était caché à Tombelène.

Ils se dirent:

--Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre

lutin: voyons la bataille! La bataille ne fut pas longue. Il

paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.

Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on

l'entendit crier:

--Jeannin, petit Jeannin! pitié! pitié! Qu'avait-il à faire

là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines?

La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le

brouillard.

Il se débattait, le malheureux! La Fée et lui disparurent derrière

la brume.

Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent

maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu

le cou.

Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il

avait les pieds dans les cendres, et le _piché_ au coude, parlait

trop à son aise de la Fée des Grèves.

Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à

parler d'elle, dites toujours _la bonne fée,_ ou ne passez jamais

en grève...

La fée des grèves · 第 34 / 37 题