À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se fourre
partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y
avait là tant de bouches largement fendues en communication
directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour
engloutir la presque totalité des provisions apportées.
Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient des gouffres.
Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui
mangeassent plus gloutonnement qu'eux.
Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu Laensberg dit:
«Femme née en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera
robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre ses
repas».
Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se soit trompé ou
ait jamais trompé?
La grande famille formée par tous les ménages de Saint-Jean réunis
se prit à réfléchir en regardant les débris du festin.
Et le résultat des réflexions de chacun fut ceci:
--Il n'y a pas de quoi faire un autre repas.
--J'ai vu le temps, dit frère Bruno, répondant au sentiment
général, le temps où nous prenions de beaux mulets (le _lupus_ de
Pline) au nord de Tombelène. L'abbé Gontran, un rude amateur de
poissons, les appelait des surmulets, et à cet égard, je sais une
aventure...
--Mais, se reprit-il précipitamment, monsieur Hue m'a défendu de
conter des histoires!
--Dites-nous plutôt comment nous prendrions bien des mulets!
s'écria le petit Jeannin.
--Avec des filets, mon fils, c'est bien simple.
--Mais où prendre des filets?
--Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de
filets, par conséquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou
surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin _lupus._
_--_ C'est bien la peine de nous mettre l'eau à la bouche,
s'écrièrent trois Gothon.
Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de
Gothon, tout de suite après la soupe.
--Ah, ah! dit le frère Bruno, on est goulu sur la côte bretonne;
je sais bien ça, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletière,
le prouve du reste!
--Voyons l'histoire de Toinon la mailletière, crièrent en choeur
les filles et les gars.
Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno comprit le
mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de sa
vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un
homme le «se faire prier», cette qualité qui est le seul mérite de
tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers!
D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole.
Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche.
On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était un homme
avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos
renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent,
néanmoins, aucune certitude à cet égard.
--Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletière à la veillée
de la mi-août, répliqua-t-il; et quant aux mulets ou surmulets, le
nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec
avantage.
--Quoi donc? quoi donc?
--Sautés dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre
et civettes à la reine, les lapins de Tombelène sont un manger de
chevalier.
--Chassons le lapin! s'écria Jeannin. Chacune des quatre Gothon
pensa au fond de son coeur:
--Je mangerais bien du lapin! Scholastique, depuis qu'elle avait
atteint l'âge de garder les oies, avait envie de manger du lapin!
Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et enjambait
déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.
--Attends, mon fils, attends! dit le frère Bruno; les lapins de
Tombelène sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que
les Anglais ont tenu garnison dans l'île.
--Oh! les coquins d'Anglais! gronda le choeur.
--Ils aiment le gibier comme s'ils étaient des chrétiens, repartit
Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques,
si nous voulons souper ce soir.
--Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui
n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon; mais monsieur
Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien.
Hé! ho! les Mathurin! aux coques! aux coques!
--Eh bien! se disait le bon moine convers, je raconterai cette
histoire-là: Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la
ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint
Jean-Baptiste... en l'an cinquante...
Ces détails principaux se gravaient dans un des mille casiers de
sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus tard.
Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller
chercher des coques au revers de Tombelène.
Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de Maurever dans
la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle saillant de
l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide de
pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où
Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.
Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'émigration
s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs
préparatifs de nuit.
--Mon fils, disait le vieux Maurever à Aubry, ce me fut un grand
crève-coeur, quand je vous vis jeter votre épée aux pieds de notre
seigneur François. C'était pour l'amour de Reine qui est ma fille
que vous faisiez cela, et je pensais: Me voilà, moi, Hugues de
Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de
Bretagne!
--Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là,
tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête
blanche.
--Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité
peut-être! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le
vieillard reprit:
--J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre
l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur
duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon
fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait!
Il se frappa la poitrine durement.
--J'aurais dû rester à genoux sur la dalle du choeur,
continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de
cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je
devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma
fille, et que je voulais l'embrasser encore.
--Vous! un traître! s'écria Aubry; vous, le saint et le loyal!
--Tais-toi enfant! tais-toi! ne blasphème pas! Oui, je suis un
traître, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de
mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu
comme un écho funeste? Coëtivy est mort devant Cherbourg, Coëtivy,
notre grand homme de guerre! Ainsi s'en vont les Bretons
vaillants, laissant leurs dépouilles dans les champs de la
Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis: la Bretagne commence
son agonie dans la victoire, comme le duc François lui-même. Un
vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France allongera
son bras de fer... et l'on dira: «C'était autrefois une noble
nation que la Bretagne...»
Aubry ne comprenait pas.
Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux
épars et les yeux au ciel:
--Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour où tu
mourras, ô Bretagne! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta
couronne ducale! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son
sang avant de dire: «le roi de France est mon roi!»
--Où est-il, ce Breton? s'écria Aubry. Maurever le regarda d'un
air sombre.
--Tu es jeune; tu verras cela! dit-il; une malédiction est sortie
de cette tombe où dort monsieur Gilles. Tu verras cela! Nantes, la
riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux
Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront des villes françaises.
--Jamais!
--Bientôt! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry
n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard
s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé
sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la
même place.
--Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te
prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur,
lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être
vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le
sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de
nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute: fais
suivant ta conscience; moi, je laisserai mon épée dans le
fourreau.
--Moi, je défendrai Reine! s'écria Aubry, fallût-il mettre en
terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras
sur sa poitrine.
--Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi!... Et qui sait si ce
n'est pas la loi de l'homme!
* * * *
À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.
Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande
marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et
les nuages au ciel.
Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le
firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient
extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires.
Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles
dehors. Elles _mangeaient les étoiles,_ suivant l'expression
bretonne.
À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque
énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la
mer.
Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la
lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce
mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du
chaos révolté.
Dans leur petite cabane improvisée, Reine et Simonnette étaient
seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à qui on avait
fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.
--Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette? disait Reine en
souriant.
--Oh! chère demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai
appris qu'on allait le pendre, que mon coeur s'est brisé. Lui, il
y a longtemps, longtemps qu'il m'aime; bien souvent, je me levais
la nuit pour regarder par la croisée de la ferme, et toujours je
le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre côté
du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais:
Le drôle de petit gars! le drôle de petit gars! Mais hier! ah!
Seigneur mon Dieu! que j'ai pleuré!
Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira
contre elle et la baisa.
--Ah! mais j'ai pleuré, poursuivait Simonnette, qui riait parmi
ses larmes, j'ai pleuré! que je n'y voyais plus du tout, notre
bonne demoiselle! Ce que c'est que de nous! Je n'avais pas pleuré
beaucoup plus quand on nous a dit que vous étiez morte.
Elle porta la main de Reine à ses lèvres en ajoutant:
--Et pourtant je donnerais mille fois ma vie pour l'amour de notre
chère maîtresse! vous le croyez bien, n'est-ce pas?
--Je le crois, ma bonne Simonnette.
--Mais quand on ne sait pas qu'on aime, voyez-vous, et que ça
vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que c'est plus fort.
Figurez-vous que c'était justement aux branches du grand pommier
qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous n'étiez pas
venue...
--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'interrompant, je le disais tantôt à
Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, depuis qu'il a été pendu à
moitié; je lui disais: Si tu ne te fais pas couper en morceaux
pour notre demoiselle, toi, tu peux chercher une autre promise! Et
savez-vous ce qu'il m'a répondu, car c'est étonnant comme il
devient faraud!
--Que t'a-t-il répondu, ma fille?
--Il m'a répondu: Si tu ne parlais pas comme ça, toi, quand il
s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien chercher un autre
promis!
--En vérité?
--Vrai, comme je vous le dis. Ça vous change fièrement un jeune
gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous pensez si ça m'a fait
plaisir de le voir vous aimer autant que je vous aime,
mademoiselle Reine!
Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à la regarder
d'un air malicieusement ingénu.
--Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à coup, comme si une idée
lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est arrivé, les filles
et les gars disaient: Oh! le beau jeune seigneur! le beau jeune
seigneur!
Reine rougit légèrement.
--De qui parles-tu, ma fille? demanda-t-elle.
Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait parfaitement de qui
parlait Simonnette.
--Eh mais! répondit celle-ci; de messire Aubry, donc! avec son
casque à plume et sa cotte brillante. Les gars et les filles
disaient encore: C'est le fiancé de notre demoiselle... Est-ce
vrai, ça?
--C'est vrai.
--Oh! tant mieux! s'écria Simonnette; je voudrais tant vous voir
heureuse! Comme il doit vous aimer, le jeune gentilhomme! et comme
ce sera beau de vous voir tous deux à la chapelle du manoir! Dieu
merci, les temps durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous
m'accorder une grâce, mademoiselle Reine?
--Une grâce, ma pauvre enfant, répondit Reine en secouant sa jolie
tête blonde; je ne suis guère en position d'accorder des grâces.
--Aujourd'hui, non, mais demain. C'est pour demain la grâce que
j'implore.
Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait de caressante
confiance dans la voix de Simonnette.
--Eh bien, répliqua-t-elle presque gaiement, nous t'octroyons la
grâce que tu sollicites, ma fille.
Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle était joyeuse
autant que si ces paroles fussent tombées de la belle bouche de
madame Isabeau, duchesse de Bretagne.
--Merci, ma chère demoiselle, mille fois merci, dit-elle; la grâce
que je vous demande, ce n'est pas pour moi, mais pour Jeannin, mon
ami, qui ne gagnera guère à devenir mon mari, puisque notre maison
est brûlée. Hélas! mon Dieu! ajouta-t-elle entre parenthèse, qui
sait ce que sont devenues la Noire et la Rousse dans tous ces
malheurs-là?
--Et que puis-je faire pour ton ami Jeannin, ma pauvre Simonnette?
--Quand le noble Aubry sera chevalier, répondit la jeune fille, il
aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous allez me répondre: On
dit que Jeannin est poltron comme les poules. C'est menti, allez,
ma bonne demoiselle! Si vous aviez vu Jeannin quand il allait
mourir! Il pensait à sa vieille mère et à moi; il priait le bon
Dieu bien doucement, comme s'il eût récité son oraison de tous les
soirs, mais il ne tremblait pas. Oh! il est brave, mon ami
Jeannin! et je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée avec
lui; c'était moi qui pleurais; c'était lui qui me consolait.
--Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, dit Reine, nous ferons
un bel écuyer du petit Jeannin.
Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche, ne
trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était heureuse.
Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. Les boucles
légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à l'opulente
chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau gracieux
et charmant.
--Écoutez! dit Simonnette, qui tressaillit avec violence et se
leva. Elle s'élança sur une pierre qui était en dehors du seuil,
et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était déjà auprès d'elle.
Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de fraîcheur,
étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait.
Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets noirs qui
avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux nuages.
Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa lentement.