C'était l'intérieur d'une tour désemparée, formant l'extrême corne
des ouvrages anglais à Tombelène, du côté opposé au
Mont-Saint-Michel.
Il n'y avait plus de couverture.
Les rayons de la lune frappaient obliquement le haut des
murailles, et ne pouvaient descendre jusqu'au sol encaissé que
leurs reflets éclairaient néanmoins de lueurs confuses et
douteuses.
Sur le sol, il y avait une pierre recouverte avec de l'herbe
arrachée aux maigres pâturages de Tombelène; sur la pierre, un
vieillard de haute taille était assis et dormait, sa grande épée
entre les jambes.
Devant lui, deux meurtrières écorchées par les balles et les
traits de toute sorte s'ouvraient. L'un commandait la grève,
l'autre voyait le Mont-Saint-Michel.
Le vieillard, qui était monsieur Hue de Maurever, chevalier,
seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'était
adossé à la muraille même de la tour. Il avait la tête nue, et les
reflets qui tombaient d'en haut mettaient des teintes argentées
dans les masses de ses cheveux blancs. Sa longue barbe, blanche
aussi, descendait sur sa poitrine.
Il dormait tout droit et semblait un bloc de pierre, tombé de la
voûte, mais tombé debout.
Ou mieux encore, dans ces ténèbres vaguement éclairées, vous
auriez cru voir la statue d'un chevalier, taillée dans le granit
noir, et dont les contours supérieurs sortaient, blanchis par la
neige.
C'était cette même nuit où nous avons suivi la course de la Fée
des Grèves, depuis le manoir de Saint-Jean jusqu'à la prison
d'Aubry de Kergariou, sous les fondements du monastère.
Le ciel était pur, et c'est à peine si un souffle d'air ridait la
mer à son reflux.
On n'entendait aucun bruit, sinon le flot murmurant sur le sable
du rivage.
Le sommeil du vieillard était tranquille.
Les heures de nuit passaient. Bientôt les reflets de la lune
tournèrent et pâlirent. Le crépuscule du matin envoya ces lueurs
livides qui creusent les joues et enfoncent l'oeil dans l'ombre
des orbites agrandies.
La figure du vieillard s'éclaira peu à peu.
Elle était belle, noble, austère.
Mais il y avait de la souffrance dans ces lignes fouillées
profondément. Les traits étaient durs à force de maigreur. L'ombre
des rides s'accusait, profonde.
Monsieur Hue de Maurever était âgé de soixante ans. Quatre ans
auparavant, Gilles de Bretagne, son seigneur, l'avait exilé de sa
présence, pour conseils inopportuns et remontrances trop sévères;
car monsieur Hue avait essayé maintes fois d'arrêter le jeune et
malheureux prince sur cette pente de débauches et d'intrigues
politiques qui devaient servir de prétexte à son frère.
L'arrestation de Gilles de Bretagne fut, en effet, bien regardée
d'abord par le peuple.
Monsieur Hue, dès qu'il sut le prince enfermé, revint à lui sans
ordres. Il lui servit d'écuyer dans les diverses prisons où la
haine de François poursuivit le malheureux jeune homme, et ne le
quitta que contraint par la force, au moment où Gilles
franchissait le seuil funeste du château de la Hardouinays.
Hue de Maurever était un Breton de la vieille souche: dur et
fidèle comme l'acier.
Dans cette retraite qu'il s'était choisie pour fuir la vengeance
de François, il n'y avait rien, ni meubles, ni vivres.
Une cruche sans eau et une croix qu'il avait fabriquée lui-même
avec deux morceaux de bois, voilà quelles étaient ses richesses.
Au moment où le crépuscule du matin commençait à dessiner les
objets au dehors, Hue de Maurever se réveilla en sursaut et serra
son épée.
Son regard interrogea l'entrée de la tour qui était barricadée à
l'aide de quelques planches, et il fit un pas en avant, l'épée
haute, comme pour repousser des assaillants invisibles.
Un rêve lui avait montré, sans doute, sa retraite attaquée.
Le silence profond qui régnait sur le mont Tombelène mit bien vite
fin à son erreur; son épée retomba.
--Ce n'est pas encore pour cette nuit, murmura-t-il.
Cela fut dit sans regret, assurément, mais aussi sans joie, sur le
ton de l'indifférence la plus parfaite.
Il étira ses membres fatigués et engourdis par la pose qu'il avait
gardée dans son sommeil.
Puis il s'agenouilla devant la croix de bois et dit ses oraisons.
Parmi ses oraisons, il y en avait une qui était ainsi:
--» Mon Dieu! pardonnez-moi de m'être élevé contre mon seigneur
légitime le duc François de Bretagne. «Donnez à mondit seigneur le
repentir. «Qu'il aille en votre miséricorde à l'heure de sa mort.»
Longtemps après qu'il eut achevé ces prières prononcées à haute
voix, il resta sur ses genoux, la tête inclinée, un murmure aux
lèvres.
Dans ce murmure revenait souvent le nom de Reine.
Reine, sa fille, son amour unique, son espoir chéri.
Hue de Maurever se leva enfin. Le jour avait grandi, mais la brume
matinière enveloppait le Mont-Saint-Michel, Hue pouvait sortir
comme s'il eût fait nuit noire.
Il jeta de côté les planches qui barricadaient la brèche de sa
tour et mit le pied dehors.
La mer baissait avec lenteur. Il y avait encore un large et rapide
courant entre le Mont et Tombelène. La brume qui était légère
laissait voir le flot bleuâtre à cent pas de distance.
Hue de Maurever marcha vers la rive.
--Elle n'est pas venue hier, pensait-il, ni avant-hier non plus.
Mon Dieu! lui serait-il arrivé malheur!
Disant cela, sa main se porta involontairement vers sa poitrine
qu'il pressa.
Ce geste n'appartenait pas à son inquiétude de père. C'était une
souffrance physique qui le lui arrachait. Il avait faim.
Ses provisions étaient épuisées depuis l'avant-veille.
Reine devait le savoir, et Reine ne venait pas.
Reine qui était la fille courageuse et dévouée!
Il ne sentit pas longtemps ce mal de la faim qui brise les plus
forts, car son coeur saigna tout de suite à la pensée de sa fille.
Et la douleur morale tue bientôt la douleur physique.
Mais cette absence de Reine pouvait être expliquée. Depuis deux
nuits, la mer se trouvait haute à l'heure où la jeune fille
traversait d'ordinaire l'espace qui sépare les deux monts.
Peut-être attendait-elle, cachée quelque part dans les Rochers du
Mont-Saint-Michel.
Hue de Maurever allait lentement, suivant le cours de l'eau.
À mesure que la raison lui donnait des motifs de penser qu'aucun
malheur n'était tombé sur Reine, la faim parlait de nouveau et
plus fort.
Ce n'était pas un gourmet que ce chevalier austère.
Et pourtant des rêves sensuels voltigeaient en ce moment autour de
son cerveau fatigué.
Qui de vous a eu faim? J'entends la faim qui tord les muscles de
la poitrine et fait monter à la tête le délire furieux.
La faim qui est à votre faim quotidienne ce que la mort est au
sommeil, ce que le gril des martyrs est au foyer qui chauffe
doucement la semelle de vos souliers.
La faim, le grand supplice!
Vous n'avez jamais eu faim? tant mieux! que Dieu vous en préserve!
Celui qui écrit ces pages a eu faim. Il sait quelques-unes des
phases de cette lente et terrible agonie.
Il est un moment bizarre où la faim raille et joue. On est encore
bien loin de la mort. On souffre, mais la force n'est presque pas
entamée, les jambes restent fermes, et c'est à peine si quelques
éblouissements courent au-devant des yeux.
On a des rêves, tout éveillé; entre quatre murs, le phénomène du
mirage se produit.
Le vide se meuble. Tout ce qui se mange vient se ranger sur la
pauvre table nue. L'étalage d'un marchand de victuailles n'est
rien auprès du magnifique buffet que sait vous dresser la faim.
Hue de Maurever en était là.
Il ne demandait qu'un morceau de pain, et la faim généreuse lui
prodiguait un festin de roi.
Oh! les riches pièces de venaison fumantes! Les jambons, les
langues de boeuf, le faisan qui garde son noble plumage!
Les pâtés, dressant sur le lin blanc leur fantasque architecture!
Et les épices, et les pyramides de fruits: la poire dorée, la
pêche de velours, le raisin transparent et blond!
Et le vin vermeil qui brille dans l'or ciselé des grandes coupes!
Monsieur Hue voyait toutes ces belles choses en marchant le long
de la grève.
Un morceau de pain!
Au manoir de l'Aumône,-- un beau nom pour la maison d'un
gentilhomme,-- la table était loin d'être somptueuse; mais il y
avait simple et noble abondance.
La dernière fois que monsieur Hue avait soupé au manoir de
l'Aumône, on mit sur la table un certain haut-côté de sanglier,
large, dodu, énorme.
Monsieur Hue s'en souvenait de ce généreux plat: il le voyait, il
avait l'eau à sa bouche.
Un morceau de pain! un morceau de pain!...
Ce fut comme un miracle. Au moment où monsieur Hue se retournait
pour regagner sa retraite, car il lui semblait que le voile
protecteur de la brume allait s'éclaircir; au moment où, répondant
à la fois à son anxiété de père et aux cris de son estomac en
révolte, il murmurait: «Ce soir, elle viendra!» la manne lui
apparut.
Elle ne tombait point du ciel, la manne; elle glissait sur la mer.
C'était un panier, un joli petit panier, tressé délicatement, d'où
sortait le bout d'un pain de froment.
Cette fois, point d'illusion, c'était bien un pain, un bon gros
pain, comme on les fait du côté de Saint-Jean.
Le panier allait, entraîné par le reflux.
Monsieur Hue se mit vraiment à courir comme un jouvenceau. En
approchant, il put voir que le bon pain était en compagnie.
Le panier contenait en outre un flacon de vin et deux volailles
d'un aspect enchanteur.
Monsieur Hue mit ses pieds dans l'eau et se disposa à saisir le
bienheureux panier au passage avec la croix de son épée.
Mais ses doigts se détendirent tout à coup; son épée lui échappa:
il devint plus pâle qu'un mort et poussa un cri de détresse.
Il avait reconnu le panier de Reine!
Reine! Sans doute, elle avait essayé de traverser le bras de mer à
la nage.
Elle savait que son père l'attendait.
Reine! oh! Reine!
Le vieillard mit ses deux mains sur son visage, et des larmes
coulèrent entre ses doigts tremblants.
Pendant cela le petit panier mignon allait à la dérive, emportant
le pain, le flacon et le reste.
Monsieur Hue avait manqué l'occasion.
Maintenant, lors même qu'il l'eût voulu, il n'aurait pu se saisir
du panier, qui commençait à s'alourdir et qui allait bientôt
sombrer avec sa précieuse cargaison.
Mais monsieur Hue songeait bien à cela.
Sa fille! sa pauvre belle Reine!
Son coeur se déchirait.
Il craignait, en levant les yeux, de voir un lambeau de robe, un
voile, un débris,-- quelque chose d'horrible!
La brume s'était complètement éclaircie.
Monsieur Hue prit son grand courage et regarda devant lui.
Devant lui, l'eau coulait paisiblement, découvrant de plus en plus
la grève.
Au loin, le Mont-Saint-Michel sortait du brouillard, majestueux et
fier, avec sa couronne d'édifices hardis.
Entre lui et le Mont,-- dans un rayon de soleil,-- une jeune fille
courait, gracieuse comme une sylphide.
--Reine! Reine! La sylphide se retourna et lança un baiser à
travers le bras de mer. Le vieux Maurever leva au ciel ses yeux
mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui courait là-bas,
en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de Reine que le
vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la croix de
son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la
sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était
perdue dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la
chapelle Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps; puis,
voyant venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le
Mont pour se rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore
débarrassé le bras de grève qui est entre les deux rochers. Reine
se trouva en face d'une sorte de fleuve au courant rapide. Le jour
approchait. Elle voulut profiter de la brume et se mit vaillamment
à la nage. Mais le courant la prit dès les premières brasses. Elle
fut obligée de lâcher son panier et de rebrousser chemin.
C'était vingt-quatre heures d'attente pour le vieillard qui
souffrait.
Reine le savait.
Elle avait le coeur bien gros, la pauvre fille, en traversant la
grève; mais, outre que le reflux avait emporté ses provisions,
elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans trahir le
secret de la retraite de son père.
La route qui lui restait à faire pour regagner le village de
Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la grève
bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui
fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies
pourraient alors protéger sa marche.
Elle était lasse et presque découragée.
Si le petit Jeannin ne lui eût point pris l'escarcelle de Méloir,
elle aurait attendu la nuit de l'autre côté d'Avranches, au bourg
de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des provisions, et
profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour
passer à Tombelène.
Mais elle n'avait rien; elle avait tout donné, pressée qu'elle
était de s'enfuir.
Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer des vivres,
c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de
Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les
offrandes déposées pour la fée des Grèves.
Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de Normandie.
Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon,
à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfonça
dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue, au
milieu d'un champ de froment.
Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce
jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla longtemps avant le
coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au village de
Saint-Jean à la nuit tombante.
Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du tertre.
Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à son
de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant
la chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À
mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre un grand bruit
de clameurs et de rires. Au détour d'une haie, elle vit les
pommiers du verger de maître Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur
rougeâtre. Elle s'approcha; la haie la protégeait contre les
regards. Elle distingua bientôt, à la lumière des torches, une
foule assemblée: des paysans, des femmes et des soudards. Un
archer nouait une corde à la branche du pommier qui était devant
la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle entendit
que les soudards disaient:
--Voler l'escarcelle d'un chevalier! c'est bien le moins qu'on le
pende! Reine s'arrêta toute tremblante. Elle avait deviné.
L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait mourir-- et
mourir à cause d'elle.