On dit que parfois, quand le vent du nord-ouest laboure
profondément les eaux de la baie, on dit que l'oeil du matelot
découvre d'étranges mystères entre les deux monts et les îles de
Chaussey.
Ce sont des villages entiers, ensevelis sous les flots, des
villages avec leurs chaumières et le clocher de leur église.
Des villages dont les noms sont:
Bourgneuf, Tommen, Saint-Étienne-en-Paluel, Saint-Louis, Mauny,
Épiniac, la Feillette, et d'autres encore.
Des villages noyés dont les cadavres pâles gisent dans le sable
avec les débris des naufrages et les grands troncs de la forêt de
Scissy.
L'Océan a mis des siècles dans sa lutte sans pardon contre la
pauvre terre de Bretagne. L'Océan, vainqueur, dort maintenant sur
le champ de bataille.
Et ce n'est pas la tradition seulement qui a conservé souvenir de
ces mortels combats. Les chartriers des familles et des
monastères, les archives des villes, les cartons poudreux des
gardes-notes renferment une foule de titres authentiques
constatant des droits de propriété sur ces domaines défunts, sur
ces moissons submergées.
Tel pauvre homme court les chemins avec son bâton et sa besace,
qui possède sous ces grands lacs un apanage de prince.
Des châteaux, des prairies, des futaies, de gais moulins qui
caquetaient sur le bord des rivières,-- des cabanes paisibles dont
la fumée lointaine pressait le pas fatigué du voyageur.
Les navires passent maintenant, toutes voiles déployées, à cent
pieds au-dessus des demeures hospitalières. La mer a étendu sur le
manoir et sur la chaumière, sur le chêne et sur le roseau, son
niveau terrible, qui est la mort.
Sombre et prophétique image qui dit à l'homme Titan le néant de
ses hardiesses, immense raillerie des railleries du siècle,
montrant le linceul comme unique et dernière expression de
l'égalité rêvée.
Tout le long de nos côtes, depuis Granville jusqu'au cap Frehel,
derrière Saint-Malo, la mer conquérante a porté ses sables
stériles sur l'opulence féconde des guérets.
Ça et là, un rocher reste debout, dressant sa tête noire au-dessus
des vagues, et gardant son ancien nom de fief, de château, de
village. Car la terre a ses ossements comme nous, et la montagne
décédée laisse après soi un squelette de pierre.
Les Malouins jettent leurs filets de pêche sur les belles prairies
de Césambre, et ce lieu austère où Chateaubriand a voulu son
tombeau, le Grand-Bé, était autrefois le centre d'un jardin
magnifique.
Nul ne saurait dire exactement le temps que la mer a mis à couvrir
ces contrées. La lutte était commencée avant l'ère chrétienne. On
sait que les bocages druidiques s'étendaient à huit ou dix lieues
en avant de nos côtes.
Plus tard, la forêt de Scissy planta ses derniers chênes sur les
falaises de Chaussey.
En ce temps-là, le Couesnon était un grand fleuve que Ptolémée et
Ammien Marcellin confondaient en vérité avec la Seine.
Ce Couesnon marneux, ce Couesnon grisâtre, cette rivière folle qui
s'égare dans les grèves comme une coquetière ivre.
C'était un fleuve fier, suzerain de la Selune et suzerain de la
Sée, qui lui apportaient le tribut de leurs eaux. Son embouchure
était au-delà des montagnes de Chaussey, qui forment maintenant un
archipel.
Il passait alors à droite du Mont-Saint-Michel, longeant les côtes
actuelles de la Manche.
Ce fut bien longtemps après qu'il fit sa première _folie_ sautant
de l'est à l'ouest, enlevant le Mont à la Bretagne pour le donner
à la Normandie.
_«Li Couësnon a fait folie:_
_«Si est le mont en Normandie...»_
Aimez-vous les légendes? Penhor, fille de Bud, était la femme
d'Amel, le pasteur des troupeaux d'Annan. Annan était seigneur et
comte dans le Chezé au delà du mont Tombelène.
Il avait son château au milieu de sept villages qui lui payaient
l'ost quand il mettait ses hommes d'armes en campagne.
L'un de ces villages avait nom Saint-Vinol; Amel et Penhor y
faisaient leur demeure.
Penhor avait dix-huit ans; Amel atteignait sa vingt-cinquième
année.
Amel était grand, souple et robuste. Un hiver que le loup rayé de
Chezé était sorti de la forêt pour trouver sa pâture en plaine,
Amel se coucha dans la plaine pour attendre le loup.
Ces loups rayés sont plus grands que des poulains de six mois; ils
tuent les chevaux et boivent le sang des boeufs endormis.
Ces loups rayés ne fuient pas devant l'homme. La pointe des
flèches ne sait pas entamer leur cuir. Si on les frappe avec
l'épieu, l'épieu se brise dans la main.
Amel saisit le loup rayé entre ses bras nerveux et l'étouffa.
Mais avant de partir pour attendre le loup, Amel avait suspendu
dans l'église du village, sous la niche où souriait la bonne
Vierge, une quenouille de fin lin, arrondie par les belles mains
de Penhor.
Amel et Penhor n'avaient point d'enfants.
Quand Amel gardait les troupeaux et que Penhor restait seule dans
la chaumière, elle était bien triste. Elle se disait:
--Si j'avais un beau petit chérubin sur mes genoux, le portrait
vivant de son père, j'attendrais gaiement le retour d'Amel.
Et de son côté Amel pensait:
--Si Penhor, ma bien-aimée, me donnait un cher petit, son vivant
portrait, comme je rentrerais heureux à la maison!
--Penhor, ma chère femme, dit-il un jour, tisse un voile à sainte
Marie, mère de Dieu, et nous aurons peut-être un petit enfant.
Penhor tissa un voile à sainte Marie, mère de Dieu, un voile blanc
comme la neige, et plus transparent que la brume légère des
soirées d'août.
La mère de Dieu fut contente, Amel et Penhor eurent un petit
enfant. Ils s'aimèrent davantage auprès de son berceau.
Quand l'enfant eut neuf jours et que Penhor fut relevée, Amel prit
le berceau dans ses bras pour porter l'enfant au baptême.
Le baptême reçu, Penhor souleva le berceau à son tour. Elle fit le
tour de l'église et gagna l'autel de la Vierge.
--Marie! ô sainte Marie, dit-elle agenouillée, l'enfant que tu
nous as donné, je te le rends; qu'il soit à toi et qu'il grandisse
voué à ta couleur divine. Regarde-le, sainte Marie; il s'appelle
Raoul, comme le père de son père. Regarde-le, afin que tu le
reconnaisses au jour du péril.
Amel répondit:
--Ainsi soit-il. La couleur de Marie est le bleu du ciel. L'enfant
Raoul grandit sous cette pieuse livrée. Il était beau; il avait
les blonds cheveux de sa mère et l'oeil noir d'Amel, le vaillant
pasteur, son père.
On ne sait si ce fut à cause des péchés des gens de Saint-Vinol ou
à cause des péchés de toutes les paroisses de la côte. Une nuit,
nuit de grand malheur, l'eau du Couesnon s'enfla comme le lait
bouillant qui franchit les bords du vase.
Le vent soufflait du nord-ouest; la pluie tombait, la terre
tremblait.
La plaine était couverte d'eau.
Quand vint le matin, on vit que le Couesnon débordé, c'était la
mer. La mer qui avait rompu les barrières posées par la main de
Dieu. Elle arrivait, sombre, houleuse, charriant des arbres
déracinés et des cadavres de bestiaux. L'église de Saint-Vinol
était située sur une hauteur. Les gens du bourg s'y réfugièrent.
Amel et Penhor, qui avaient emmené leur enfant, restèrent à la
porte, parce qu'il n'y avait plus de place dans la nef. L'eau
montait, montait. Amel prit sa femme dans ses bras. Ils avaient de
l'eau jusqu'à la ceinture. Il dit:
--Adieu, ma chère femme. Soutiens-toi sur moi; peut-être que l'eau
s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvée, ce sera bien.
Penhor obéit. L'eau montait. Quand l'eau toucha sa ceinture,
Penhor éleva le petit Raoul, disant:
--Adieu, mon enfant chéri. Soutiens-toi sur moi; peut-être que
l'eau s'arrêtera enfin. Si je meurs et que tu sois sauvé, ce sera
bien.
L'enfant fit ce que lui disait sa mère. L'eau montait toujours,
toujours. Bientôt, il ne resta plus au-dessus des vagues
courroucées que la tête blonde du petit Raoul, et un pan de sa
robe bleue qui flottait.
Or, la Vierge de l'église de Saint-Vinol quittait en ce moment sa
niche submergée, afin de s'en retourner au ciel.
Elle emportait toutes ses offrandes dans ses mains.
En passant au-dessus du cimetière, elle aperçut la tête blonde du
petit Raoul et le pan de sa robe bleue.
La Vierge arrêta son vol et dit:
--Cet enfant est à moi. Je veux l'emporter à Dieu. Elle le prit
par ses blonds cheveux. L'enfant était lourd, bien lourd, pour un
si petit corps. La sainte Vierge fut obligée de lâcher ses
offrandes une à une, et d'y mettre ses deux mains. Quand elle eût
lâché ses offrandes, le lin, les fleurs et les fruits mûrs, elle
put soulever l'enfant. Elle vit bien alors pourquoi le petit Raoul
était si lourd. Sa mère le tenait de ses doigts mourants et
crispés. De ses doigts crispés et mourants, le père tenait la
mère. Oh! le saint amour des familles! La Vierge sourit. Elle dit:
--Ils s'aimaient bien. Elle emporta le père avec la mère, la mère
avec l'enfant, trois âmes heureuses dans l'éternité de Dieu!
On raconte cette histoire aux veillées entre Saint-Georges et
Cherrueix.
Le mont Tombelène est plus large et moins haut que le
Mont-Saint-Michel, son illustre voisin.
À l'époque où se passe notre histoire, les troupes de François de
Bretagne avaient réussi à déloger les Anglais des fortifications
qui tinrent si longtemps le Mont-Saint-Michel en échec. Ces
fortifications étaient en partie rasées. Il n'y avait plus
personne à Tombelène.
Sur la question de savoir si ce mont doit son nom à Jupiter ou à
la douce victime du géant venu d'Espagne, Hélène, la nièce de
Hoël, les opinions sont diverses.
Le roman de Brut, père de tous les poèmes chevaleresques, assigne
au mot Tombelène cette dernière étymologie.
C'est parce qu'Artus trouva là un tombeau de la nièce de Hoël,
déshonorée et immolée par le perfide géant espagnol, que le mont
s'appela Tombelène: _Tumba Helenae_.
_«Del tombe ù sî cors fu mis_
_A tombe Hélaine c'est nom pris.»_
Les historiens et les antiquaires prétendent par contre que
Tombelène vient de _Tumba-Beleni._
Il faut laisser aux antiquaires et aux historiens le plaisir de
développer leurs thèses respectives.
Ce qui est certain, c'est que Tombelène a sa chronique comme le
Mont-Saint-Michel: seulement, sa chronique est plus vieille.
Tombelène se mourait déjà quand saint Aubert vint fonder la gloire
du Mont-Saint-Michel.
C'était sur le rocher de Tombelène, parmi les ruines des
fortifications anglaises, que monsieur Hue de Maurever avait
trouvé un asile, après la citation au tribunal de Dieu, donnée en
la basilique du monastère.
On ne sut jamais comment Hue de Maurever s'était procuré l'habit
monacal, on ne sut pas davantage comment il avait obtenu l'entrée
du choeur au moment de l'absoute.
Enfin on s'expliqua difficilement comment il avait pu disparaître
devant tant de regards ouverts, gagner l'escalier des galeries et
fuir par cette voie si périlleuse.
Il avait fui, voilà ce qui n'était pas douteux.
Le procureur de l'abbé, le prieur des moines et toutes les
autorités du monastère s'étaient mis à la disposition du prince
breton pour retrouver le fugitif.
Méloir avait fouillé le jour même tous les recoins des bâtiments
claustraux, toutes les maisons de la ville, tous les trous du roc.
Peine inutile.
L'aventure devait finir mystérieusement, comme elle avait
commencé.
Il faut pourtant dire que si Méloir avait encore mieux cherché, il
ne fût point revenu les mains vides auprès de son seigneur; car
monsieur Hue n'était rien de moins qu'un esprit follet.
À l'éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle,
restaurée depuis, et qui est placée aujourd'hui comme elle l'était
alors sous l'invocation de saint Aubert.
Cette chapelle est complètement isolée.
Hue de Maurever s'y était caché derrière l'autel.
Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève mouillée qui
sépare les deux monts, et gagna Tombelène.