Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la fée allait
comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à la
fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course,
elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.
Elle allait droit à la grève.
Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en sueur.
Mais il redoublait d'efforts.
--Heureusement que la mer est basse, se disait-il; car la fée
marche sur l'eau aussi bien que sur le sable, et sur l'eau je ne
pourrais pas la suivre...
--Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris l'écuellée de gruau? se
demandait-il l'instant d'après. Le gruau était bon pourtant, ce
soir! Peut-être qu'elle aime mieux la galette de froment.
Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas d'avaler la
route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait
les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin!
Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, descendait à la grève
et décrivait mille détours entre les haies. La lune était
brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de la
route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de
nouveau, légère comme une vision.
Elle ne faisait point de bruit en courant; du moins, Jeannin
n'entendait plus son pas.
Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un regard en
arrière.
C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent ruiné qui
s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble au
blanc feuillage.
La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se savait pas
poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.
Jeannin la perdit de vue.
Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était la grève
uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait
certes se cacher.
Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir tous deux et
distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel et
Tombelène.
Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans perdre son temps
à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et colla son
oreille contre le sable.
Il entendit trois choses: à l'ouest, du côté de Saint-Jean, des
pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au nord, la
voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger.
Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait l'oreille du petit
Jeannin pour le saisir.
Il se leva radieux.
--Elle est à moi! pensa-t-il. Et il bondit comme un faon dans la
direction du bruit léger qui était celui du pas de la fée.
La fée était rentrée dans les terres au moment où Jeannin tournait
le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop découverte.
La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle avait
affaire.
Elle songeait à bien d'autres qu'au petit Jeannin!
Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu quelque chose
qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était au
couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en
plein la fée.
La pauvre fée s'était dit:
--Celui-là est en avant parce qu'il court plus vite, mais les
autres viennent après!
Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les soudards endormis
naguères dans la grand'salle du manoir de Saint-Jean.
Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils venaient la
punir.
La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce moment même,
huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et
prenaient au galop le chemin de la grève.
Seulement, le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde à cette
troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre compte.
La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait échapper que
par la ruse. Or, bon Dieu! Depuis quand les fées ont-elles besoin
de ruse? Ne savait-elle plus, cette fée, enfourcher les rayons
d'argent de la lune qui étaient sa monture ordinaire?
Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les chênes
ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les
trembles aux feuilles de neige?
Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève mouillée,
franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces grottes
diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la mer?
Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il faut
s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un
lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles!
Ce raisonnement était à la portée du petit Jeannin; s'il l'eût
fait, peut-être aurait-il arrêté sa course, car c'était une vraie
fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa misère en
opulence.
Et non point une fée de hasard, tremblant la peur comme une
fillette.
Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait confiance.
--Elle est à moi! avait-il dit. Il se croyait désormais sûr de son
fait. Le bruit léger que saisissait son oreille collée contre
terre était dans la direction du Couesnon. En coupant droit au
Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin s'épargnait
tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les champs.
Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur.
Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il souriait.
La fée n'avait qu'à se bien garer!
Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui sillonnent les
grèves. Le Couesnon surtout, la _Rivière de Bretagne._
Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse.
Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne
ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses
fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette
fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne
soit en puissance de naïade.
Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un
étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s'est
retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives,
au milieu du lit, un étroit canal passe; le Couesnon y coule en
bavardant sur des galets.
La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc
comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit;
le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon était
fier.
Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du
lendemain.
Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui
inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.
Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout réduit,
encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et le
premier jour d'hôpital.
Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme.
Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au
caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.
Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient toute
entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à
gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.
Il coulait ici; c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une
marée à l'autre il déménage.
Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en quelque
sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.
Il est vrai que cette grande rivière, large comme la Loire, on la
passe sans mouiller ses jarretières.
Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une immense nappe
d'eau de trois pouces d'épaisseur; le soleil s'y mire,
éblouissant. Vous diriez une mer.
Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent sous les pas du
voyageur; ils brillent, ils s'ouvrent, on s'enfonce; ils se
referment et brillent.
Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi lentement et que
chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à peu la
tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les
tangues.
Et que de trépassés dans ce large sépulcre!
Les gens de la rive disent que le deuxième jour de novembre, le
lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la tombée
de la nuit.
C'est la fête des morts.
Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux qui dorment
sous les tangues.
Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard s'étend sur
toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène et le
Mont-Saint-Michel.
Au matin, des plaintes courent dans cette brume animée; ceux qui
passent sur la rive entendent:
--Dans un an! Dans un an!
Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour l'année
suivante.
On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre, le brouillard
a disparu.
Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon,
la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait aussi
devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les
hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.
L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de Pontorson, l'autre
poursuivait sa route vers la grève.
Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette marche
nocturne.
Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les cavaliers qui
descendaient à la grève.
Les cavaliers passèrent.-- Mais la fée?
Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.
Hélas! hélas! les cinquante écus nantais!
Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas
lourd des chevaux étouffait tout autre bruit.
La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les soudards?
La fée avait-elle franchi le Couesnon?
Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était sous un nuage.
On ne voyait rien en grève.
Jeannin était consterné. Il avait bien envie de pleurer.
Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand
jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.
Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses mains.
Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses cheveux. Il se leva
en sursaut et poussa un cri.
Un autre cri faible lui répondit.
C'était la fée qui sautait dans le courant du Couesnon.
Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans mouiller la pointe
de ses pieds, la fée?
Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette indiscrète
question.
Il reprit sa course.
La fée avait déjà gravi l'autre rive.
Bonté du Ciel! ce qui avait frôlé les cheveux du petit Jeannin,
c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit seulement
d'avancer le bras!
De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément entrer en grève
ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la côte.
Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel; et, d'après la
première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait
vers le Mont-Saint-Michel.
Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après avoir jeté encore
un regard derrière elle, fit un brusque détour et se lança dans
les sables à pleine course.
Les sables! c'était l'élément de Jeannin. Il serra la corde qui
lui servait de ceinture, et se remit à jouer des jambes.
La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On pouvait voir
la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au
hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant
du Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop
loin pour qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus.
Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de l'autre, sur un
terrain uni comme une glace.
Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait à vue d'oeil.
Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais Jeannin, qui
la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques symptômes de
fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait encore:
--Elle est à moi! elle est à moi! Il ne savait pas que les fées
sont généralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui
était très fort sur les fées, aurait pu lui dire cela. Les fées se
laissent approcher par le pauvre garçon qui les poursuit: elles
l'encouragent par une fatigue feinte: elles l'amorcent: quand il
va se lasser, elles trouvent moyen de le piquer au jeu.
Tant qu'il a un souffle, il court.
Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée s'envole en
riant.
Et il tombe à plat ventre, suant et geignant.
Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré dans quelque
trou!
C'était un ignorant que ce petit Jeannin.
Prendre une fée à la course; prendre la lune avec ses dents! On
surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà ce que tout le monde
sait bien.
Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier répéter en
courant: Elle est à moi! elle est à moi! il aurait ri comme un
bossu.
Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il réussi? C'est
qu'il avait saisi la fée au moment où elle se baissait pour
ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices de la
ville de Dol...
Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait du terrain.
Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une trentaine de
pas.
Le vent vint plus frais à son front.
--La mer monte, se dit-il. Et d'un regard connaisseur, il
interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont, dans la
ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème
que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des
marées. Les tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la
pente est presque imperceptible à l'oeil et où la mer monte bien
longtemps avant de couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le
terrain pendant quelques secondes. Puis il changea brusquement de
direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la fée.
Tandis que celle-ci courait au nord, sur le Mont que l'on voyait
comme en plein jour, Jeannin prenait à l'est, sans ralentir son
pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le Priol, les quatre
Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon coeur.
Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle n'avait pas
soupçonnée.
Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en
face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté.
Elle rabaissa son voile sur son visage.
--Que voulez-vous de moi? dit-elle d'une voix qui tremblait un
peu. Le coeur de Jeannin battait, battait!
Il répondit pourtant résolument, dans toute la naïveté de sa foi
superstitieuse.
--Bonne fée, pardonnez-moi! Je veux cinquante écus nantais pour me
marier avec Simonnette.
Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais tour (en ceci
les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient hautement
approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en lui
témoignant le plus grand respect, et la serra ferme.