Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut
entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il
n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le
bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement
la parole.
--Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens
porté vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime
son maître.
--J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre
deux bouchées.
--Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais
rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorablement que
vous.
--Allons maître Vincent, vous n'êtes pas difficile.
--Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit
Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la bouche pleine.
--Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua
encore Gueffès, toute l'étendue de mon dévouement. On dit que je
suis un païen, mais qui dit cela? des gens qui croient à la Fée
des Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier à la vierge
Marie!
--Ah ça! dit Méloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des
Grèves?
--C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le
voulait, vous mener tout droit à la retraite de Maurever.
--Vrai?
--Très vrai.
--Où la trouve-t-on, cette jolie fée?
--Ici et là, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous l'avez vue
cette nuit.
Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon
coupé de son escarcelle.
--Quoi! s'écria-t-il, ce serait?... Gueffès eut un sourire.
--La fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur,
interrompit-il. Méloir cessa de manger.
--Est-ce que tu voudrais te moquer de moi? gronda-t-il en fronçant
le sourcil.
Le vent apporta le son le plus rapproché d'une seconde fanfare.
--À Dieu ne plaise! monseigneur, répondit Gueffès; mais voici vos
lévriers qui arrivent. Quand ils seront là, vous ne voudrez plus
m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste.
Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes
cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je vais de côté
et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, j'écoute. Y
a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour?
--Tout au plus une semaine.
--Un siècle, mon pauvre seigneur! Combien de fois le vent peut-il
tourner en une semaine? François de Bretagne enfle et pâlit. À la
cour du roi Charles, on commence à prononcer le mot de fratricide.
Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il
ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus haute tour de son
manoir du Guildo.
--Tu es sûr de cela? murmura Méloir.
--Comme je suis sûr de voir devant moi un vaillant chevalier,
répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert Roussel, on le
rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de la
Hardouinays.
Méloir était tout pensif.
--Vous n'avez rien à voir à tout cela, monseigneur, reprit
négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas ce qu'on fera
du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des autres.
Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de
Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci,
monsieur Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur
Hue trouvera protection auprès des Normands et jusque dans
l'enceinte du Mont-Saint-Michel.
Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même. Méloir ne
bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui.
--Voilà vos chiens, mon cher seigneur, dit-il; je vous laisse.
Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez à la ferme de
Simon Le Priol.
Il fit mine de sortir. Mais il revint.
--Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante: Si par mon
industrie, sans que mon cher seigneur s'en mêlât, le petit Jeannin
était pendu...
--Va-t'en au diable, misérable coquin! s'écria Méloir d'une voix
tonnante.
Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il s'arrêta pour
ajouter:
--Pendu, assommé, étouffé ou noyé, j'entends... Méloir saisit une
cruche à cidre. La cruche alla s'écraser contre la porte où maître
Gueffès n'était plus.
Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans la cour:
--C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mêlerez pas!
Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la cour avec trois
valets de chiens menant douze lévriers de la _grande origine._
Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil de l'aîné de
Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de Vannes et
seigneur des îles.
Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant, à la chasse
des naufragés dans les Grèves.
Car le sang de Rieux était un bon et noble sang. Là-bas, au bout
du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux chassait
au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont
Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.
Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau allongé, les
côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la route,
bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et
plaintif.
Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les caressait.
Le chevalier Méloir descendit.
Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la voix de
Bellissan qui les appelait par leurs noms.
--Rougeot, Tarot, Noirot! messire, dit-il en les présentant à tour
de rôle et chacun par son nom; Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois!
Ravageux et Merlin! Léopard et Linot! Quant à ce dernier,
ajouta-t-il en montrant une admirable bête de poil noir sans
tache, il ne vient pas de Rieux; je l'ai acheté à Dol pour
remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la poitrine en route.
--Ils seront bons pour la chasse que nous allons entreprendre?
demanda Méloir.
--Ils sont habitués à dépister un homme, vivant ou mort, dans les
rocs ou sur la grève, à une lieue de distance, messire.
Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs
nouvelles!
--Nous les mettrons en grève cette nuit, dit Méloir qui tourna le
dos.
Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir ainsi douze
lévriers de Rieux! sans une caresse! Un regard froid et puis
bonsoir!
Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De fait, le
chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc enflait
et pâlissait. On prononçait le mot _fratricide_ à la cour du roi
Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne,
avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus
haute tour de son manoir du Guildo.
Le vent tournait.
Désormais, la partie devait être jouée d'un seul coup.
À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps.
Or, le chevalier Méloir était Normand à demi.
Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes d'armes, au
pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce fut
pour retourner à la ferme de Simon Le Priol.
Mais la ferme de Simon Le Priol était close.
L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le métayer et
sa femme dormaient; Simonnette était dans son petit lit en
soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient
auprès du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre
Mathurin, les Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à
cette heure.
Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits
passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il fût
au dire de tout le monde, _poltron comme les poules._
Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le vent froid,
mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère.
Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin
était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou l'été,
par le beau temps ou par la pluie.
Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, tout plein de
blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses branches
en parasol.
Un pommier de _douce-au-bec_ ma foi!
Ce sont de bonnes pommes, oh! oui, sucrées comme les becs-d'anges
(bédanges) et goûtées comme les pigeonnets.
Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand depuis qu'il
songeait à Simonnette.
Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre Jeannin, assis
sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la fée, la
bonne fée.
Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, faisant de
l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, la
meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du
chemin.
Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour sûr! La jeune
fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gâteau de
froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de déposer sur
le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.
Cela s'était passé la veille.
Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que cette jeune fille
était une fée des Grèves.
Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps,
pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, il
n'avait point songé à poursuivre la fée.
Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché sa tête entre
ses deux mains.
Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là, l'histoire
du chevalier breton dans l'embarras.
Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la bonne fée au
corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.
Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que la veille.
Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se cachait sous le
vieux pommier à l'écorce rugueuse.
Il guettait la fée.
Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait faire, c'est
vrai, mais il était bien résolu.
Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible.
Jeannin attendait, le coeur gros et la respiration haletante.
Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était intacte sur le
seuil.
La fée allait venir.
Il attendit longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un
murmure confus vint à ses oreilles, du côté du manoir.
Presque aussitôt après, les cailloux du chemin bruirent.
La jeune fille de la veille arrivait en courant.
Il s'était dit:
--Quand la fée se baissera pour prendre l'écuelle, je la saisirai.
Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne se baissa point pour
prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un instant abasourdi.
Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mit
bravement à courir après la fée.